Quand la carte s’efface

C’était un dimanche en forêt de Saint Germain : « il faudrait déjà savoir où nous sommes ». Nous étions planté devant un panneau métallique, à l’orée du bois. Des yeux je cherchais le signal « vous êtes ici » sur la carte… Le signal ou son négatif, le métal nu du panneau, poli par des milliers de doigts… Il devait bien être quelque part… « Ici » m’écriai-je, pointant du doigt un vide sur la carte. « Tu imagines, tout le monde a fait ça, et maintenant le tracé a disparu » me suis-je entendu répondre, sous l’oeil goguenard d’une promeneuse.

Détail de la carte de la forêt de Saint-Germain-en-Laye au lieu dit de la "Grille Royal"

Détail de la carte de la forêt de Saint-Germain-en-Laye au lieu dit de la « Grille Royal »

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25 octobre 1836, le jour où l’obélisque se dressa dans le ciel parisien

Suite et fin de notre triptyque consacré à l’histoire de la place de la Concorde à l’occasion de l’exposition du musée de la Marine. Après vous avoir raconté la création de la place Louis XV au XVIIIe siècle et l’épique voyage de l’obélisque, il me reste à vous relater le spectacle extraordinaire qui se déroula sous les yeux de 200 000 spectateurs, le 25 octobre 1836 : l’antique monument se dressant lentement dans le ciel parisien! 

Cayrac, Erection de l'Obélisque en 1836, aquarelle, 1837, Musée de la Marine

Cayrac, Erection de l’obélisque en 1836, aquarelle, 1837, Musée de la Marine

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Avant la Concorde et l’obélisque, la place Louis XV

Alors qu’une exposition au musée de la Marine relate l’incroyable voyage de l’obélisque qui orne la perspective du Louvre aux Champs-Elysées, je me suis plongée dans Gallica à la recherche d’images de la place avant l’érection du monument… Des marécages à la Révolution, voici une petite histoire illustrée de la place Louis XV avant la Concorde et l’obélisque. 

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du Pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du Pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

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Impressions d’exposition : Cartier-Bresson au Centre Pompidou

Comment qualifier le parcours d’Henri Cartier-Bresson? Souvent, de son oeuvre, on ne retient qu’une facette : le photographe de Paris ou le photoreporter, omettant tous les autres aspects de sa riche et longue carrière.
Présentée jusqu’au 9 juin 2014, l’exposition Cartier-Bresson au Centre Pompidou questionne l’unité et la diversité du parcours de ce maître de la photographie du XXe siècle : est-il seulement le photographe de « l’instant décisif »?
Plutôt que de me confronter à l’exercice difficile de la critique d’exposition (d’autant que celle-ci, avec 500 artefacts exposés, est une exposition fleuve), je vous livre quelques instantanés de ce qui m’a marquée, touchée. 

L’héritage d’Atget

En 1929, Henri Cartier-Bresson (1908-2004) photographie les vitrines des magasins de Rouen. Étranges accumulations de plaques émaillées, de couronnes mortuaires en perles, de costumes ou de faux-cols, voilés du reflet d’une vitre… Dans cette série, l’héritage d’Atget, disparu deux ans plus tôt, se mêle aux influences des surréalistes que Cartier-Bresson fréquente depuis 1926.

Cartier-Bresson, Rouen, 1929, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Rouen, 1929, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Le souvenir d’Atget suivra longtemps Cartier-Bresson, notamment lorsqu’il photographiera la misère itinérante, les clochards dormant sur le bitume, « les visages de la pauvreté ».

Cartier-Bresson, couronnement de George IV, 12 mai 1937, Londres, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, couronnement de George VI, 12 mai 1937, Londres, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Une certaine prédisposition à accueillir le hasard

« Le plaisir de la déambulation urbaine, une certaine prédisposition à accueillir le hasard » ; « La magie circonstancielle est l’autre nom du hasard » : je me suis délectée presque autant des textes de salles que des photographies. Les mots faisaient un délicat écho aux images.

Cartier-Bresson, Charles-Henri Ford, 1935, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Charles-Henri Ford, 1935, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Notre culture visuelle est marquée par les images de Cartier-Bresson, ces clins d’oeil de la vie : un vélo posé sur une paire de seins imprimée en 3×4 pour une réclame publicitaire, des silhouettes noires qui sautent au-dessus des flaques à Saint-Lazare ou devant la Tour Eiffel… Des images si vives et insouciantes qu’on ne sait jamais si il s’agit d’un heureux hasard ou d’une mise en scène si réussie qu’elle en paraît spontanée.

Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, 1968, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, 1968, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Photographe comme pickpocket

« Il vivait son Leica en main, de l’aube à la nuit, en chasse perpétuelle » (Marc Riboud)

Deux étonnantes vidéos, présentées dans l’exposition, nous donnent des éléments de réponse. On y découvre Henri Cartier-Bresson arpentant les rues, son légendaire Leica caché dans son dos. Il déambule, il erre dans la foule, le regard courant partout, la tête comme une girouette folle. Nerveuse danse qui évoque celle d’un pickpocket à la recherche d’un mauvais coup. L’oeil du photographe s’est accroché à un détail : il dégaine l’appareil, vise et déclenche d’un même mouvement. La scène n’a duré qu’une fraction de seconde et déjà le Leica est hors du champ de vision des passants, dissimulé derrière son dos.

« Il faut être sensible, essayer de deviner, être intuitif: s’en remettre au « hasard objectif » dont parlait Breton. Et l’appareil photographique est un merveilleux outil pour saisir ce « hasard objectif ». 

L’art du cadrage

Comment Henri Cartier-Bresson a-t-il fait pour saisir si justement de tels instants? L’instinct du « bon moment », la justesse du déclenchement, la science du cadrage… Les vidéos qui présentent le photographe au travail, « en chasse » ne peuvent que renforcer l’admiration devant ses clichés. Cartier-Bresson semble agir comme s’il pressentait la scène : le cadrage en tête, le Leica devient une véritable extension de son oeil, de sa mémoire et il saisit l’instant au vol.

Cartier-Bresson, Courses de chevaux, Munster, Irlande, 1952, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Courses de chevaux, Munster, Irlande, 1952, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Regarder passer le roi

En 1937, le Royaume-Uni couronne son roi, Georges VI. Cartier-Bresson, en mission pour un quotidien français, Le Soir, prend un point de vue original: ce n’est pas le cortège qu’il montre mais le peuple londonien regardant passer le cortège. Des photographies non dénuées d’une touche d’humour puisque les spectateurs, pour mieux le voir, tournent le dos au spectacle! En effet, nombre d’entre eux utilisent des instruments optiques proches du périscope pour voir au dessus de la foule.

Cartier-Bresson, Couronnement de Georges VI, 1937, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Couronnement de Georges VI, 1937, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

L’image et son multiple : le photoreporter

Quel photographe est Henri Cartier-Bresson: un artiste ou un reporter? Naviguant habilement entre les multiples facettes de son oeuvre, l’exposition montre comment Cartier-Bresson sut ne jamais choisir entre les deux, prouvant que photoreportage et photographie artistique n’étaient pas inconciliables.

Au Centre Pompidou, les tirages d’art sont souvent présentés en regard des revues et journaux dans lesquels les clichés sont parus. Une dimension populaire et quotidienne de la photographie de Cartier-Bresson que notre oeil contemporain tend à oublier, plus habitué à voir les clichés du maître sur l’étal des marchands de cartes postales et sur les pages glacées des livres d’art que sur le papier d’une presse quotidienne.

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En 1947, Henri Cartier-Bresson est parmi les fondateurs de la mythique agence Magnum, dont le nom est encore aujourd’hui associée au photoreportage de qualité.

Unité et diversité

On ressort de ce voyage à travers l’oeuvre de Cartier-Bresson émerveillé de la diversité de son oeuvre : des vitrines de Rouen aux foules comprimées des derniers jours du Kuomintang, de la grande silhouette de Giacometti sous la pluie aux silhouettes qui volent au dessus des flaques, de la course cycliste des 6 jours de Paris au jeux d’ombres sur l’île de Siphnos, nous avons contemplé 50 ans d’une carrière magistrale sans cesse réinventée où la force de l’image, toujours, prime.

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Infos pratiques: exposition jusqu’au 9 juin 2014 au Centre Pompidou. Tarifs et horaires sur le site du musée

Envie de lire d’autres regards sur cette exposition? La visite de Marion sur le blog Culturez-vous ; les impressions d’Uty sur le blog Ecribouille.

Accumuler le paysage urbain

C’était il y a un peu plus d’un mois, je traversais le Marais, ralliant la BPI depuis les Archives Nationales. Nous étions entre chien et loup, et comme j’aime le faire, j’explorais aléatoirement les combinaisons de ce chemin quotidien. Au détour de la rue des Blancs-Manteaux, la niche d’une fenêtre murée. Je ne l’avais jamais remarquée auparavant. Dans l’ouverture aveugle, un artiste des rues a niché une ville miniature et immense. Une invitation au voyage lointain et immobile. 

Collage de Popeye, Rue des Francs Bourgeois, Paris 3e, février 2014

Collage de Popeye, Rue des Francs Bourgeois, Paris 3e, février 2014

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Louis-Emile Durandelle, le photographe et les architectes

De la photographie française de la seconde moitié du XIXe siècle, nous regardons souvent les clichés du « Paris qui s’en va ». Avec une pointe de nostalgie, nous admirons les rues d’une vieille ville en sursis, immortalisées par Marville ou Atget alors que progressaient les pioches des démolisseurs. Il est en revanche moins fréquent que nous nous penchions sur l’autre visage de cette même ville, celui du « Paris qui s’en vient »,  avec ses colossaux chantiers de construction. Pourtant, ce Paris-là a également été photographié à mesure qu’il s’élaborait. Peut-être est-ce que la démolition est toujours plus éminemment romantique que la construction… 

Jusqu’à la fin avril 2014, une exposition présentée à la Bibliothèque des Arts Décoratifs propose de redécouvrir quelques facettes de l’œuvre de Louis Emile Durandelle. Spécialisé dans la photographie d’architecture, il a immortalisé les travaux de construction du Sacré Cœur, de l’Opéra et de la Tour Eiffel, mais aussi ceux de restaurations de quelques sites anciens, tels le Mont Saint-Michel.

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Le diorama de Daguerre

Alors que la postérité a retenu Daguerre comme « inventeur » – du moins révélateur – de la photographie, un autre aspect de sa carrière – et non des moindres – est tombé dans l’oubli: celle de créateur du diorama, l’un des spectacles d’illusion les plus prisés du XIXe siècle. Plusieurs documents disponibles sur Gallica éclairent cette aventure.

Marlet, Le Dyorama... port de Boulogne, lithographie, s. d., coll. George Eastman House, Rochester

Marlet, Le Dyorama… port de Boulogne, lithographie, s. d., coll. George Eastman House, Rochester

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Avant le périph’, la zone et les fortifs’

Le boulevard périphérique ceinture fermement le Paris d’aujourd’hui. Mais qu’en était-il hier? Les abords de la capitale ont maintes fois changé de visage au cours de l’histoire. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la « Zone » entourait la capitale. Cette bande de terrains vagues précédait l’enceinte défensive érigée par Thiers. Décrétée inconstructible, elle est pourtant rapidement devenue le refuge d’une population aussi miséreuse que nombreuse. Inquiétant le bourgeois, préoccupant le politique, la Zone est aujourd’hui associée au mythe des bas-fonds parisiens. Les photographies qu’en firent Atget et les employés des agences Rol et Meurisse témoignent de la réalité sociale malheureuse.

Agence Rol, Zoniers d'ivry, 1913, Gallica

Agence Rol, Zoniers d’ivry, 1913, Gallica

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Paris couvert d’affiches

Dans un précédent article, je vous parlais de l’affichomanie, cette mode de collectionnisme née alors que l’affiche illustrée envahissait Paris. A quoi ressemblaient ces rues couvertes de papiers colorés? Les superbes images de Chéret, si convoitées aujourd’hui sur le marché de l’art, étaient elles-vraiment placardées sur les palissades, laissées aux outrages du vent et de la pluie? Les photographies d’Atget, disponibles en grand nombre sur Gallica, témoignent de la réclame à Paris autour de 1900.

Atget, Rue de l'abbaye : Saint-Germain des Prés, 1898, Gallica/BnF

Atget, Rue de l’abbaye : Saint-Germain des Prés, 1898, Gallica/BnF

Atget, Rue des Deux-Ecus pendant sa démolition, 11 Septembre 1907, Gallica/BnF

Atget, Rue des Deux-Ecus pendant sa démolition, 11 Septembre 1907, Gallica/BnF

L’oeil averti devine sur ces photographies quelques affiches passées à la postérité. Certaines d’entre-elles, présentes dans les collections du département des estampes, ont été numérisées et il est possible de les mettre en regard de ces vues parisiennes. L’exercice est cependant un peu difficile, du fait de la piètre résolution des numérisations d’Atget, mises en ligne en 2007. Les possibilités techniques ayant évoluées, Gallica s’est heureusement lancée dans une opération de re-numérisation de ses fonds précieux. Pour retrouver dans Gallica les documents qui ont servis aux montages qui suivent, cliquez sur les liens dans le texte! 

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La machine à produits dérivés : la prise de la Bastille et ses souvenirs

Après l’immense succès du premier billet croisé sur Paris et les excréments, Marine et moi réitérons l’exercice autour du thème de la Révolution. Sur le blog « Raconte-moi l’histoire », Marine parle des portraits des Capitouls tandis que je vous dévoile quelques détails surprenants sur la démolition de la Bastille. 

Tout le monde sait que la Bastille a été prise le 14 juillet 1789 et que cet événement marque le début de la Révolution française… Mais saviez-vous que la Bastille aurait quand même disparu, même sans la Révolution ? Louis XVI avait en effet prévu de la raser…

Demolition de la Bastille, estampe, éditée par

Demolition de la Bastille, estampe, éditée par Basset, 1789, Gallica/BnF

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Faire caca à Paris au XVIIIe siècle… pas évident!

Toujours à la recherche de pratiques d’écriture innovantes (!), Marine – qui tient le merveilleux blog « Raconte moi l’histoire – et moi-même avons décidé d’expérimenter un nouvel exercice, celui des billets croisés sur un même thème. La première expérience est odorante car nous traitons des excréments (sans commentaire) : Marine vous entretient ainsi de l’évacuation des excréments à travers l’histoire tandis que je vous parle de la difficulté de se soulager dans les rues de Paris au XVIIIe!

Quand on s’intéresse à la vie de nos ancêtres, on ne se pose pas toujours les questions les plus triviales, et pourtant… Que se passait-il, quand, au XVIIIe ou au XIXe siècle, un homme du peuple avait une rage de dent ou quand une dame était prise d’une subite diarrhée?  Pour répondre à cette dernière et odorante question, Louis-Sébastien Mercier nous offre quelques pistes.

Paris au XVIIIe siècle est cruellement dépourvue de latrines publiques… Si une envie pressante vient au passant, il n’a que peu de solutions: soit frapper aux portes pour obtenir d’accéder aux cabinets d’un particulier, soit d’improviser dans un coin de rue. Dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier, fin observateur du quotidien de la capitale liste quelques lieux d’aisance sauvages les plus prisés.

page de titre Ainsi, Louis-Sébastien Mercier nous apprend que le jardin des Tuileries a longtemps été « le rendez-vous des chieurs » qui profitait des haies d’ifs pour « soulager leurs besoins », si bien qu’une odeur infecte se dégageait des Tuileries. Une situation intolérable pour le comte d’Angiviller qui fit arracher les ifs et installa dans le jardin les premières latrines publiques. Cependant, il fallait débourser deux sols pour se soulager!

En 1790, on pisse à nouveau en plein air au Jardin des Tuileries. Hulot, Lecture du Journal par les Politiques de la petite Provence au jardin des Thuilleries, dessin, 1790 (détail), Gallica/BnF

En 1790, on pisse à nouveau en plein air au Jardin des Tuileries. Hulot, Lecture du Journal par les Politiques de la petite Provence au jardin des Thuilleries, dessin, 1790 (détail), Gallica/BnF

Dans le reste de la ville, de tels accommodements n’étaient pas proposés, et bien souvent, il fallait improviser: une ruelle sombre ou un recoin faisaient parfaitement l’affaire pour « lâcher les eaux ». Diverses ordonnances contre les gens « qui font leurs ordures » ont été prises, sans succès. Mercier observe mêmes que les « endroits où l’on a mis pour inscription: Défense, sous peine de punition corporelle de faire ici ses ordures » sont justement les plus prisés. « Il ne faut qu’un exemple isolé pour amener trente compagnons ».

« Les excréments du peuple avec leurs diverses configurations sont incessamment sous les yeux des duchesses, des marquises et des princesses », déplore Mercier. Chier en public offense l’odorat, la vue et la pudeur publique. Car l’on peut vous surprendre les fesses à l’air.

L. Bonnet, d'après S. Leclerc, A beau cacher, estampe, XVIIIe siècle, BnF/Gallica (détail)

L. Bonnet, d’après S. Leclerc, A beau cacher, estampe, XVIIIe siècle, BnF/Gallica (détail)

Au coin de la place des Victoires, une femme converse avec un homme, dissimulant de sa robe sa compagne qui se soulage contre une borne. L’estampe, publiée par Bonnet, est grivoise : « Les femmes sur ce point sont plus patientes que les hommes; elles savent si bien prendre leurs mesures que la plus dévergondée ne donne jamais le spectacle qu’offre en pleine rue l’homme réputé chaste » nous rappelle Mercier. Et en effet, le propos de l’estampe est plutôt licencieux : un voyeur se penche à la fenêtre pour contempler la dame faire ses affaires!

L. Bonnet, d'après S. Leclerc, A beau cacher, estampe, XVIIIe siècle, BnF/Gallica

L. Bonnet, d’après S. Leclerc, A beau cacher, estampe, XVIIIe siècle, BnF/Gallica

Les quais de Seine font également office de latrines en plein air, si bien que Mercier avance, non sans humour, que le Journal de Paris, en plus de consigner les fluctuations de la météo et du fleuve, pourrait tenir une chronique de l’état des épidémies en cours rien qu’en observant les défections qui ornent les bords de l’eau. « Ce serait pour lui un véritable thermomètre des maladies régnantes; ils saurait dans quelle saison de l’année les estomacs manquent de ton; et la malpropreté publique tournerait au moins au profit du génie observateur ».

Il n’y a pas que les « chieurs » en plein air qui salissent les rues parisiennes. Bien des latrines privées sont vidées au coin des rues, bien que des règlements imposent la présence de fosses sous les maisons. Pour dégager les voies de ces déchets nauséabonds, Paris compte une armée de boueurs, payés à déblayer. En 1780, ils évacuent quotidiennement 750 mètres cubes de boue et d’ordure vers la banlieue.  Il convient au passant de se méfier de ces boueurs: il arrive qu’ils aient la pelleté trop large, et que le contenu qu’ils déblayent tombe sur l’honnête homme plutôt que dans le tombereau.

Pour terminer le tableau, précisons que le marcheur doit également se méfier de ce qui tombe du ciel, car il arrive qu’il s’agisse d’excréments. En effet, les habitants des mansardes et des greniers ne s’embêtent pas toujours à descendre leur pot de chambre jusqu’au coin de la rue: il est plus efficace de tout balancer depuis le toit! Pourtant, une loi interdit de « jeter la liqueur immonde par la fenêtre », mais aucune plainte n’est acceptée si le contenu passe par la gouttière!

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La FIAC hors-les-murs, apprenez à apprécier l’art contemporain!

Je suis loin d’être une grande fan de la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain) qui a lieu tous les ans à Paris. Prix exorbitant de l’entrée, snobisme du milieu… A mes yeux, la FIAC est à l’art ce que la Fashion Week est à la mode: déambule autour du Louvre, pendant une semaine, une concentration d’êtres vivant parfois sur une planète très lointaine de la notre. En revanche, un événement qui accompagne la manifestation remporte mon suffrage: la FIAC hors-les-murs. 

La FIAC-hors-les-murs, gratuit et pour tous!

Le principe est simple: des galeries réputées du monde entier présentent dans les jardins des Tuileries des œuvres monumentales. Au nombre d’une vingtaine chaque années, elles offrent un panorama pertinent de l’art ultra-contemporain et des axes de réflexion engagés par les artistes. Face au succès de la FIAC-Hors-les murs depuis 2006, le programme a été étendu au Jardin des plantes et aux berges de la Seine.

Mais ce qui donne à l’événement de la FIAC hors-les-murs tout son intérêt, c’est le dispositif de médiation qui l’accompagne. Tous les après-midi, des étudiants de l’Ecole du Louvre présentent aux visiteurs les œuvres. Passionnés par l’art ultra-contemporain, ils sont là pour délivrer quelques clés de lecture, répondre aux questions du public et guider l’oeil des néophytes. Si vous êtes assez peu réceptif à l’art contemporain, la proposition originale pourrait vous faire changer d’avis. J’ai gardé un souvenir ravi de certaines prestations extrêmement bien menées et captivantes!

Un Best-Off des éditions 2010, 2011 et 2012

Que voit-on à la FIAC hors-les-murs? Pour vous convaincre de vous y rendre, j’ai rassemblé quelques uns de mes coups de coeur des éditions précédentes.

Sumusu Shingu, Sinfonietta of light, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2012

Sumusu Shingu, Sinfonietta of light, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2012

Mes plus beaux souvenirs sont ceux de quelques œuvres poétiques, le plus souvent installées sur les bassins. En 2012, j’avais été séduite par la délicatesse de la danse des mobiles du japonais Sumusu Shingu. Telles des oiseaux blancs, les dix sculptures d’acier et de tissu s’animaient sous l’action du vent, des mouvements de l’eau et de leur propre gravité… L’année précédente, au même endroit, Antoine Dorotte, un artiste français, avait installé son oeuvre intitulée Una misteriosa bola. Sorte d’immense boule couverte d’écailles de zinc, elle évoquait pour les uns un artichaut, pour d’autres une fleur de lotus. Onirique, à la fois acérée par ses écailles et douce par sa forme sphérique, l’oeuvre évoluait au fil des variations climatiques: l’effet de la pluie et du vent avait conféré une patine changeante aux plaques de zinc qui la recouvraient.

Antoine Dorotte, Una misteriosa bola, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2011

Antoine Dorotte, Una misteriosa bola, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2011

En 2012, The origin of the World de l’artiste londonien Marc Quinn émergeait du grand bassin est. Haut de 3 mètres, ce coquillage de bronze une référence explicite au célèbre tableau de Courbet, L’origine du monde et donc au sexe féminin.

Marc Quinn, The Origin of the World, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2012

Marc Quinn, The Origin of the World, FIAC hors-les-murs, Jardin des Tuileries, 2012

Souvent, les œuvres présentées engagent un dialogue fort avec le cadre dans lequel elles s’inscrivent. Ainsi, en 2012, Meurtrière, de Nicolas Milhé rappelait aux visiteurs toute la profondeur historique et symbolique du Jardin des Tuileries. Simple meurtrière de béton, son installation offrait deux visions de l’environnement. D’un côté, les visiteurs apercevait à travers une étroite fente l’obélisque de la Concorde, les Champs-Elysées et l’Arche de la Défense. De l’autre, ce paysage se reflétait sur un grand miroir. Deux manières d’encadrer le paysage et d’évoquer les axes qui structurent la ville : celui disparu des fortifications d’une part et celui de la « Grande perspective » qui va du Louvre à la Défense de l’autre.

Mon petit tour d’horizon ne serait pas complet sans évoquer la puissante Somme des hypothèses de Vincent Mauger. Monumentale architecture de planches de bois brisées rayonnant autour d’un noyau d’acier et d’aluminium, la sculpture exerçait sur le visiteur une dérangeante sensation contradictoire d’attraction et de répulsion.

Vincent Mauger, La Somme des hypothèses, FIAC hors-les-murs, jardin des Tuileries, 2011

Vincent Mauger, La Somme des hypothèses, FIAC hors-les-murs, jardin des Tuileries, 2011

Enfin, je dois parler de Body Versus Twizy de Jean-Luc Moulène. Sans l’excellente médiation de deux étudiantes de l’Ecole du Louvre, cette sculpture m’aurait laissée relativement indifférente. Il s’agissait d’un corps à la forme indéfinissable, et à la surface lisse et colorée comme une carrosserie de voiture. Body Versus Twizy était une réflexion sur la présence des voitures dans le paysage urbain. L’artiste a été marqué par la relative indifférence de la population aux voitures, que l’on considère souvent comme un désagrément visuel. La sculpture faisait écho à l’effet visuel que produisent les carrosseries colorées en mouvement. Réalisée grâce au savoir-faire des ouvriers de l’usine Renault, l’oeuvre était étonnante de perfection et de subtilité. Il était impossible de la saisir d’un regard, si bien qu’il fallait tourner autour pour en admirer toutes les modulations.

Jean-Luc Moulène, Body Versus Twizy,FIAC hors-les murs, Jardin des Tuileries, 2011

Jean-Luc Moulène, Body Versus Twizy,FIAC hors-les murs, Jardin des Tuileries, 2011

Informations pratiques

L’accès au jardin est gratuit. Les étudiants de l’Ecole du Louvre vous accueillent tous les après-midi du 24 au 27 octobre de 15h00 à 17h30. Ils sont bénévoles et c’est pour certain d’entre eux leur première expérience de médiation: soyez-indulgent!

Si vous avez un peu de temps, n’hésitez pas à vous promener dans les Tuileries les jours qui suivent la fin de la FIAC. Le démontage des oeuvres est parfois spectaculaire!

Plus d’informations sur la page de la FIAC-hors-les-murs.

La Tour XIII – Paris

Depuis dix jours, toute la presse parle de la Tour XIII, cette « expérience artistique » (il n’y a aucun mot juste pour qualifier ce projet) hors du commun. Pendant de longs mois, sous l’égide de la galerie Itinerrance, une centaine de graffeurs venus du monde entier ont œuvré dans un immeuble voué à la démolition. Avant la disparition définitive du bâtiment et des peintures qu’il renferme, la Tour XIII est ouverte au public pour trente jours.

Pantonio, Tour XIII, 2e étage

Pantonio, Tour XIII, 2e étage

Tous ceux qui l’ont vu vous le diront : le buzz que ce projet suscite est complètement légitime tant cette expérience est extraordinaire, les intervenants qu’elle a mobilisé divers et les œuvres qui en résultent d’une qualité incontestable. La visite est folle, remuante, surprenante et assurément incontournable !

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Les journées européennes du patrimoine (2013

Ah, les journées européennes du Patrimoine (JEP), l’orgie de l’amateur de culture… Des milliers de monuments ouverts gratuitement, des lieux secrets exceptionnellement accessibles, des rencontres avec des acteurs du patrimoine, des visites contés qui captivent toute la famille. Le programme est foisonnant ! Que faire, par où commencer, comment traquer les activités qui rendront votre week-end inoubliable ? Pour vous guider, je vous propose plusieurs sélections personnelles au sein du programme 2013, sur la base de mes expériences passées. 

Envie de plus d’idées? D’autres blogueurs vous proposent leurs sélections:

Journées du Patrimoine : les plus belles bibliothèques parisiennes

Paris regorge de (très) belles bibliothèques. Il y en a bien plus qu’on ne l’imagine. Ecoles, instituts, sociétés savantes, beaucoup d’hôtels particuliers parisiens abritent de long rayonnages de livres qui courent jusqu’au plafond et que l’on aperçoit, furtivement, par une fenêtre éclairée dans une nuit d’hiver.

Les étudiants et érudits ont la grande chance de fréquenter quotidiennement ces lieux de savoirs, dont certains, avec leur parquet qui grince et leur odeur de cire, semblent tout droit sortis d’un film. Voici ma sélection personnelle d’adepte du bibliotourisme !

Bibliothèque nationale de France  – site Richelieu

A tout seigneur tout honneur, notre parcours commence par la Bibliothèque nationale de France qui occupe à Paris plusieurs sites, dont trois principaux : le quadrilatère Richelieu (2e), le site François-Mitterrand (Tolbiac) et l’Arsenal (Pont-Marie). Malheureusement, la « grande bibliothèque » (site de Tolbiac), n’est pas ouverte pour les JEP.

Sur le site Richelieu, le visiteur pourra découvrir quelques uns des nombreux trésors des départements « patrimoniaux » de la BnF. Dans les différentes salles de lecture, des conservateurs seront présents pour dévoiler les documents sur lesquels ils travaillent : cartes anciennes, manuscrits, photographies et estampes… Parmi les trésors présentés cette année, le Livre d’heures de Jeanne de France, acquis en 2012, un manuscrit de Marcel Proust et un manuscrit de Guillaume Apollinaire, des cartes à jouer anciennes…

Côté architecture, le visiteur pénétrera dans l’une des plus extraordinaires salles de lecture parisienne, la salle Ovale, construite par Louis Pascal à la fin du XIXe siècle. Impressionnante par son volume (45 mètres de long, 18 mètres de haut), elle émerveille par son cachet, avec ses murs couverts de livre et son immense verrière. En raison des travaux de rénovation du quadrilatère, la fameuse salle Labrouste n’est pas accessible au public. Elle rouvrira en 2015.

Salle Ovale, photographie Vincent Desjardin (flickr)

Salle Ovale, photographie Vincent Desjardin (flickr)

Bibliothèque Sainte Geneviève

Les passionnés d’architecture se rendront à la bibliothèque Sainte-Geneviève pour admirer tout le génie d’Henri Labrouste.

En 1838, alors que les planchers du lycée Henri IV menacent de céder sous le poids des livres de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève, l’administration décide d’édifier un nouveau bâtiment pour abriter cette bibliothèque dont la préciosité et l’utilité sont unanimement reconnues.

Pour dresser les plans du premier édifice parisien conçu dès l’origine comme une bibliothèque autonome, l’administration fait appel à un architecte d’une quarantaine d’années, Henri Labrouste, lauréat du Prix de Rome en 1824. Son projet est approuvé en 1843 et huit ans plus tard, la bibliothèque accueille ses premiers lecteurs.

La conception architecturale du lieu, novatrice, ne manque pas d’impressionner ceux qui y pénètrent : visionnaire, Henri Labrouste a pensé une bibliothèque fonctionnelle qui va s’ériger comme un modèle du genre, avec sa grande salle de lecture lumineuse et aérienne, portée par de fines et élégantes colonnes de fonte. Labrouste est le premier à utiliser avec une telle audace le métal dans l’architecture.

Marie-Lan Nguyen, Salle de lecture de la bibliothèque Sainte-Geneviève (wikipédia commons)

Salle de lecture de la bibliothèque Sainte-Geneviève, photographie Marie-Lan Nguyen, (wikipédia commons)

Aujourd’hui, la bibliothèque Sainte-Genevièvre (BSG) est rattachée à l’université et accueille un public composé à majorité d’étudiants. Elle conserve également un fond ancien important et précieux, hérité de la bibliothèque de l’abbaye et régulièrement enrichi.

Durant les JEP sont proposées différentes visites. Je vous recommande notamment la visite générale, qui fait la part belle à l’architecture et celle de la Réserve, qui vous permettra de découvrir quelques uns des trésors de son exceptionnel fonds ancien.

Bibliothèque Mazarine

Située dans l’ancien Palais des Quatre Nations, qui abrite également l’Institut de France, la Bibliothèque Mazarine est la plus ancienne bibliothèque publique de France. Son origine remonte au XVIIe siècle : en 1643, Mazarin décide d’ouvrir au public sa bibliothèque personnelle, qui rejoint à sa mort le collège des Quatre-Nations. Riche d’un fonds ancien exceptionnelle, la bibliothèque est installée dans de très belles salles ornées de bustes.

Bibliothèque Mazarine, JEP 2011

Bibliothèque Mazarine, JEP 2011

Lors des JEP, les visiteurs peuvent déambuler librement dans la salle de lecture et dans le très beau vestibule de la bibliothèque et découvrir l’exposition « Raynal, un regard vers l’Amérique ».

La bibliothèque nationale de France – Site de l’Arsenal

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l’Arsenal abrite une bibliothèque. Ce n’est que depuis 1934 que celle-ci est rattachée à la Bibliothèque nationale de France. Lors des JEP, les espaces historiques du bâtiment sont exceptionnellement ouverts au public pour des visites commentées gratuites et passionnantes. Le visiteur y découvre quelques décors anciens comme le fabuleux salon de musique, récemment restauré et le cabinet de La Meilleraye, un rare exemple des décors de style Louis XIII. Outre les commentaires sur ces décors fabuleux, les conférenciers s’efforcent de faire revivre à nos oreilles l’incroyable passé de cette bibliothèque, où se croisaient notamment au XIXe siècle artistes et écrivains, lors des célèbres soirées littéraires de Charles Nodier.

Bibliothèque de l'Arsenal, cabinet de La Meilleraye, JEP 2011

Bibliothèque de l’Arsenal, cabinet de La Meilleraye, JEP 2011

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Bibliothèque de l’Arsenal, Salon de musique, JEP 2011

Les bibliothèques du Sénat et de l’Assemblée

Le Palais Bourbon et le Palais du Luxembourg abritent deux très belles bibliothèques. Ceux qui auront la patience d’affronter la queue souvent longue à l’entrée de ces deux institutions pourront admirer les décors peints par Delacroix dans la bibliothèque du Sénat et quelques trésors anciens de la bibliothèque de l’Assemblée nationale.

Les Archives nationales

Nous terminons notre parcours par une petite digression jusqu’aux Archives Nationales (site de Paris) où je vous recommande particulièrement la visite guidée des Grands dépôts qui témoignent des aménagements effectués au XIXe siècle pour offrir de bonnes conditions de conservation aux archives de la nation tout en les mettant en scène. Cette visite permet de parcourir les magasins d’archives, d’approcher des documents précieux tels les archives de l’Assemblée nationale mais également de comprendre le travail des archivistes hier et aujourd’hui.

Archives nationales

Archives nationales