L’autel macabre de la galerie d’Anatomie de l’Ecole des Beaux-Arts

Il y a quelques mois, j’ai eu la chance de pénétrer dans la galerie d’anatomie de l’Ecole des Beaux-Arts. Mes yeux émerveillés ont observés d’étranges squelettes, de fascinants moulages du vivant et une macabre mise en scène.

Anonyme, autel macabre, fin XVIIe siècle, ENSBA

Anonyme, autel macabre, fin XVIIe siècle, ENSBA

La galerie d’anatomie de l’Ecole des Beaux-Arts recèle bien des trésors. Parmi eux, un petit objet peut prétendre au titre de la curiosité la plus macabre. Sous un dais inscrit de vers de Virgile et de François de Malherbe évoquant la mort, une momie de fœtus gît sur un cénotaphe, encadrée de deux  petits squelettes portant des faux. Un troisième, au pied du cercueil, clôt la composition. Cette mise en scène, dans la tradition du memento mori,  a été composée à la fin du XVIIe siècle.

Cet étrange objet est le dernier vestige existant d’une très prestigieuse collection d’anatomie, la collection de deux célèbres chirurgiens, Jean-Joseph Sue père et fils (le grand-père et le père de l’écrivain Eugène Sue). A partir de 1745, Jean-Joseph Sue père, chirurgien à l’hôpital de la Charité et professeur à l’Académie royale de peinture et de sculpture, mène d’importantes recherches sur la conservation des restes anatomiques. Ses travaux donnent lieu à la publication de plusieurs ouvrages tel L’Anthropotomie ou l’art d’injecter, de disséquer, d’embaumer et de conserver les parties du corps humain (1765). Ses préparations anatomiques sont alors fort connues et admirées, quoique parfois d’un goût douteux. Les auteurs de l’Encyclopédie mentionnent ainsi que le chirurgien a fabriqué et offert au Cabinet du roi une paire de pantoufles… en peau humaine !

Jean Joseph Sue Portrait

Portrait de Jean Joseph Sue, 1775. Wellcome Library, Londres

En 1785, Jean-Joseph père confie sa collection de pièces anatomiques – encore modeste- à son fils. Ce dernier va en faire, en l’espace de quelques années, une des plus importantes collections de ce type en Europe. A la veille de la révolution, elle compte en effet 1300 pièces. Afin de financer son développement, Jean-Joseph fils a l’idée de la présenter au public dans un cabinet où il donne à l’occasion des conférences. Sa réputation est telle que le cabinet est signalé dans plusieurs guides parisiens.

En 1824, Jean-Joseph Sue fils dépose pour 15 ans sa collection à l’Ecole des Beaux-Arts. Mort avant le terme de ce prêt, Sue ne récupérera jamais sa collection, qui, faute d’entretien, va rapidement se décomposer. L’odeur pestilentielle qui règne dans les salles l’abritant nécessite qu’une décision soit prise : bien que considérées comme rares et très précieuses, les pièces d’anatomies, irrécupérables, sont détruites avant 1835. Le petit autel macabre semble être ainsi la seule pièce avoir échappé de la disparition de cet extraordinaire ensemble.

Pour aller plus loin : Philippe Comar (dir.), Figures du corps : Une leçon d’anatomie à l’école des Beaux-Arts, Paris, Beaux-Arts de Paris les éditions, 2008.

Le Blon, Préparation anatomique des parties de l’homme servant à la génération, vers 1721

Devant vos yeux mi-ébahis, mi-dégoûtés, voici ce qui pourrait ne sembler être que la simple image d’une dissection de pénis mais qui, bien plus encore, est une épatante réussite technique: publiée en 1721, cette estampe est l’un des premiers exemples aussi aboutis de l’emploi d’un procédé alors nouveau, la manière noire en couleurs. Bien sûr, j’aurais pu vous présenter une anatomie moins licencieuse, mais pourquoi se priver du plus croustillant ?

Le Blon, Préparation anatomique des parties de l’homme servant à la génération, vers 1721

Une charmante dissection

Avant de s’attaquer à la complexe technique de la manière noire en couleurs, penchons nous sur le sujet de l’estampe et la destination de celle-ci. Réalisée par J.C. Le Blon, elle était apparemment destinée à illustrer une des multiples éditions d’un célèbre ouvrage de médecine du début du XVIIIème siècle, The Symptoms, Nature and Cure of Gonorrhea du docteur William Cockburn M.D. Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, il s’agit d’un livre consacré à la gonorrhée – plus communément appelé  « chaude-pisse » (pour plus d’infos sur cette ravissante maladie, Wikipédia saura vous renseigner, je n’ai personnellement pas eu la curiosité de dérouler les photos illustrant le phénomène).

Il s’agit donc d’une dissection du pénis, sobrement intitulée « Préparation anatomique des parties de l’homme servant à la génération, faite sur les découvertes les plus modernes ». Je ne saurais vous en dire plus sur les différents éléments de cette vue anatomique, dont vous pouvez à loisir admirer la précision : mon propos n’est pas là…

Une prouesse technique

Gautier-Dagoty, Femme debout, partiellement disséquée, 1750

L’œuvre que je vous présente ici est une prouesse technique. L’image que vous admirez est une estampe en couleur. Son impression a nécessité trois plaques de cuivre encrées chacune d’une couleur différente (bleu, rouge et jaune). Ces planches ont été travaillées selon la technique de la manière noire, mise au point au milieu du XVIIe siècle. Si ce procédé permet de délicats effets de velouté, il est extrêmement long à mettre en œuvre. Le graveur doit préalablement grainer de façon uniforme chaque planche : à l’aide d’un instrument appelé berceau, il travaille méticuleusement le cuivre pendant des heures et des heures jusqu’à ce que celui-ci soit couvert d’une infinité de minuscules creux. Si la planche était tirée à cette étape du travail, on obtiendrait un monochrome d’une intensité remarquable.

La seconde étape consiste à faire apparaître l’image sur ce fond uniforme. A l’aide d’un grattoir et d’un brunissoir, le graveur polit le cuivre là où il souhaite que la clarté soit. Ainsi, du noir profond, nait l’image. Dans le cas d’une estampe en couleurs, comme ici, le travail est doublement difficile. Le graveur doit en effet diviser mentalement l’image en couche de couleur et ne reporter sur chacun des cuivres qu’une partie de l’image finale.

Une fois les trois plaques obtenues, le graveur – ou l’imprimeur – n’est pas au bout de ses peines. On imprime successivement sur la même feuille les trois couleurs : en se superposant, elles révèlent le sujet. Pour que l’image rende parfaitement, il faut encore que l’impression soit d’une précision irréprochable. Si l’une des planches est très légèrement décalée par rapport aux deux autres, tout l’effet visuel est fichu.

Ici, vous en conviendrez, la précision du repérage est remarquable : tous les détails sont rendu avec une extrême finesse. Mais au-delà de cette perfection technique, le graveur, Le Blon, montre une réelle sensibilité artistique : employant à merveille un éclairage délicat, il évoque parfaitement les différentes textures des chairs.

L’estampe est publiée en 1721: par ce coup de maître, Le Blon est parvenu à convaincre le cercle savant des apports avantageux que sa nouvelle technique de gravure, fruit de vingt années de recherches acharnées, pouvait fournir à la diffusion des connaissances scientifiques.

Merveilleuses planches d’anatomies en couleurs

Suite à la publication de cette planche et malgré l’intérêt que suscitent les résultats de Le Blon, le graveur n’arrive pas à rendre l’exploitation commerciale de sa technique rentable. La famille Gauthier-Dagoty récupère le procédé et parvient, en le simplifiant, à rentabiliser les coûteux investissements que nécessitent la réalisation des planches. De leurs presses sort ce que l’on a retenu comme le chef d’œuvre de la gravure en manière noire en couleur, l’ange anatomique. Le succès est cependant de courte durée : faute d’une bonne gestion financière, les Gauthier-Dagoty font à leur tour faillite en 1780.

Gautier-Dagoty, l’ange anatomique, 1746

Pour en savoir plusL’anatomie de la couleur. L’invention de l’estampe en couleurs, catalogue d’exposition, Bibliothèque nationale de France, 1996.

Le Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie de Jacques Gamelin (1779)

En 1775, Jacques Gamelin, professeur de peinture à l’Académie de Toulouse, se lance dans la confection d’un grand atlas anatomique, le Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie dessiné d’après nature (…) pour l’utilité des sciences et des arts, publié 4 ans plus tard. Si les 2000 exemplaires se sont assez mal vendus, il n’empêche que cet ouvrage est un chef d’œuvre. Les compositions, que Gamelin dessinait à partir de dissections qu’il réalisait lui-même, sont surprenantes et théâtrales. Je vous invite à les découvrir sur la bibliothèque numérique d’histoire de la santé de l’université Paris-Descartes…