Une fenêtre sur mon chez-moi : Madrid, Gauguin et Rouen

Il y a quelques mois, je vous racontais mon émotion de voir en vrai l’église de Moret-sur-Loing après avoir tant de fois passé devant le tableau de Sisley conservé au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Quelques semaines plus tôt, c’est au détour d’une cimaise d’un musée madrilène que je me suis arrêtée net devant une toile de Gauguin figurant le quartier de mon enfance. Ce tableau, je le connaissais par cœur : un jour, il avait été reproduit sur la couverture du magazine de ma commune. Ma mère conservait très fièrement ce numéro au sommet d’une pile de revues dans les toilettes de la maison, où j’ai eu tout le loisir de le contempler pendant des années. Ce jour là, à Madrid, je ne m’attendais absolument pas à le voir « en vrai », d’où mon émotion.

Gauguin, un paturage sous l'église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

Paul Gauguin, Un paturage sous l’église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

C’est un petit tableau de format vertical, dominé par des teintes vertes : il figure un paysage champêtre, un fond de vallon planté de pommiers qui cachent quelques maisons. Une colline bouche l’horizon : à son sommet, derrière les branchages, la masse d’un édifice, celle de l’église de Bihorel, une commune limitrophe de Rouen. Ma commune. Lire la suite de cet article »

Mystérieuse matrice au Musée d’Abbeville

En septembre dernier, de passage à Abbeville, la directrice du musée Boucher-de-Perthes m’a présenté quatre matrices d’estampe récemment découvertes dans leurs réserves afin que j’en choisisse une pour « l’œuvre du mois ». Des trois cuivres gravés et de la xylographie populaire qu’elle m’a proposés, j’ai sélectionné la planche la mieux conservée et la plus mystérieuse : un grand cuivre apparemment inachevé, où figurent un homme nu allongé, un lion, trois mulots et un melon. L’identifier a été une aventure pleine de rebondissements, que je raconterai lors d’une conférence à la bibliothèque d’Emonville le vendredi 12 février. Mais pour ceux qui n’auront pas l’occasion d’assister à cette rencontre, je vous propose une transcription libre et condensée de ma conférence !

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Lire la suite de cet article »

Dans le miroir, la Comtesse de Castiglione

Elle fut l’une des plus belles femmes de son temps. L’une des plus haïes également. Courtisée, adulée, jalousée, la Comtesse de Castiglione a défrayé les chroniques mondaines du Second Empire, notamment à cause de sa courte liaison avec Napoléon III.

Sans doute la Comtesse de Castiglione aurait-elle été oubliée de tous si elle n’avait pas laissé derrière elle quatre cents clichés la mettant en scène. Des images atypiques, par leur nature et leur destination, mais qui ne dévoilent presque rien de l’intimité de cette femme mystérieuse, et pour cause : toute sa vie, elle s’est employée à construire un personnage fictionnel. C’est ce qui explique que la « Dame de cœur » intrigue encore autant aujourd’hui…

Pierre-Louis Pierson et Comtesse de Castiglione, Scherzo di Follia, photographie, vers 1861-1867, Metropolitan Museum

Pierre-Louis Pierson et Comtesse de Castiglione, Scherzo di Follia, photographie, vers 1861-1867, Metropolitan Museum

De sa beauté, la Comtesse de Castiglione a toujours tiré fierté, sinon orgueil. Dès l’enfance, la jeune Virginia Oldoni Verasis (1837-1899) a été courtisée. Issue d’une noble famille florentine, elle est mariée à dix-sept ans avec un comte, Castiglione. Le mariage ne sera qu’éphémère, mais le nom restera : il était taillé pour le mythe. Lire la suite de cet article »

L’histoire de ma première vente aux enchères

Mardi 1er décembre a eu lieu un événement que j’attendais depuis longtemps : une vente aux enchères de moulages anciens issus des ateliers de la Réunion des Musées nationaux. Me voyant baver devant le catalogue, mes parents m’ont proposé de m’en offrir une pièce pour mon anniversaire. Une statuette ou un buste à poser sur une étagère, qui me rappellerait toute ma vie ce mois où j’ai eu 26 ans et durant lequel j’ai quitté le monde étudiant pour celui du travail.

Vue de quelques lots présenté à la maison de vente Cornette de Saint-Cyr

Vue de quelques lots présenté à la maison de vente Cornette de Saint-Cyr

Beau cadeau qui nécessitait néanmoins un préalable, et pas des moindres : remporter une enchère.

Lire la suite de cet article »

Un soir au Musée d’Orsay, tête à tête impressionniste

Début d’été, il fait beaucoup trop chaud à Paris : le jour, je me réfugie dans la fraîcheur des bibliothèques, le soir je profite de celle des musées. Le jeudi soir, c’est le musée d’Orsay qui fait nocturne. D’habitude, j’aime déambuler dans le hall et les espaces adjacents, mais ce soir, exceptionnellement, ce sont les impressionnistes que je veux voir. Cela fait plusieurs semaines que je travaille sur Pissarro et Sisley et je ressens le besoin d’être face à leurs œuvres. D’habitude la galerie des impressionnistes est noire de monde, mais en nocturne l’ambiance au cinquième étage est toujours un peu plus calme. Je sais que je ne verrai pas les raboteurs de parquet de Caillebotte, une de mes œuvres préférées, partie en voyage aux États-Unis pour quelques mois : elle reviendra en octobre, pour mon anniversaire.

La galerie des impressionnistes quelques instants avant la fermeture du Musée d'Orsay

La galerie des impressionnistes quelques instants avant la fermeture du Musée d’Orsay

La galerie du cinquième étage, c’est un cours d’histoire de l’impressionnisme mis sur les murs. Tout y est : les signatures prestigieuses, la touche claire, les portraits des personnalités clés, les paysages champêtres, la vie moderne… Mais ce soir, je n’ai pas envie de lire linéairement mon cours d’histoire de l’art, de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre, mais plutôt de déambuler sans autre guide que la sensibilité et la sérendipité : voyageons de fenêtres ouvertes en souvenirs. Lire la suite de cet article »

« Voir en vrai », du tableau au motif, Sisley et Moret-sur-Loing

Il y a quelques jours, j’ai effectué ma première sortie cyclotouristique en Île-de-France, renouant avec une tradition familiale que j’avais abandonnée depuis mon installation à Paris. Pour cette première donc, nous avions un objectif, aller voir Moret-sur-Loing, ce village médiéval que Sisley a beaucoup peint à la fin de sa vie.

Sisley, Moret-sur-Loing, la porte de Bourgogne, 1891, collection privée

Sisley, Moret-sur-Loing, la porte de Bourgogne, 1891, collection privée

Lire la suite de cet article »

Le phallus phénoménal de Vivant Denon

Curiosité connue des amateurs, le phallus phénoménal appartient à un ensemble à part de l’œuvre gravé de Vivant Denon (1747-1825), le recueil priapique, composé de 23 estampes licencieuses.

Phallus Phénoménal, estampe de Vivant Denon

Dominique Vivant Denon, Le Phallus Phénoménal , eau-forte, avant 1793, exemplaire du British Museum

Plus que pour son œuvre gravé, Vivant Denon est connu du public pour son rôle dans l’entreprise du Voyage en Egypte et pour son poste de premier directeur du musée du Louvre. Mais Denon fut aussi un graveur amateur et passionné, doublé d’un collectionneur acharné d’estampes. S’il a commercialisé certaines de ses œuvres, il n’a jamais cherché à vivre véritablement de cet art, sinon durant la Révolution. En 1792, alors qu’il traversait des difficultés financières, il rassemble sous le titre de recueil priapique 23 estampes à sujet érotique qu’il a gravées durant les dix années précédentes. Ces pièces, hétérogènes, sont pour certaines sorties tout droit de son imagination ; d’autres  transcrivent des scènes érotiques qu’il a observées sur les vases antiques ou sur les parois des murs d’Herculanum pendant ses longs séjours en Italie.

Lire la suite de cet article »

Un souvenir d’enfance – papier glacé.

À certains moments de la vie, des questions se font pressantes, on regarde le chemin derrière soi et on se demande : « pourquoi suis-je là ? Quels hasards, assemblés bout à bout, font que j’ai suivi ce parcours-ci ? »
Parfois, un souvenir remonte à la surface, un détail vécu prend tout son sens, un proche, par une réflexion anodine, délivre une pièce du puzzle. Dernièrement, alors que je visitais l’exposition « Claude Gellée » au Petit Palais, un souvenir fugace m’est revenu. En lisant le titre « Claude Gellée dit Le Lorrain » sur la banderole à l’entrée, j’ai eu la vision des fiches en papier glacé sur les grands peintres que ma mère collectionnait. Je me souviens de tout : leur format, leur aspect, le contact du papier, leur odeur. Les fiches sur les tableaux de Claude Gellée portaient un bandeau entre le pourpre et le marron.

Il y avait une dizaine de fiches consacrées aux oeuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain

Il y avait une dizaine de fiches consacrées aux oeuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain

Entre mes huit et mes douze ans, ma mère était abonnée aux Géants de la peinture, une sorte de collections de cartes Panini de luxe pour adulte. Sur une face, une belle reproduction d’un tableau ; au dos, un cartel et un texte explicatif sur trois colonnes. Tous les mois, nous recevions un ensemble de vingt ou trente fiches en papier glacé que nous rangions dans des boîtes cartonnées tapissées du motif d’un tableau de Monet, Champ d’iris jaunes à Giverny. Je me souviens des soirées passées avec ma mère, sur le grand lit parental ou sur la table du salon, à classer, avidement, les fiches nouvellement reçues.

Lire la suite de cet article »

Une matrice inachevée de Gustave Doré

L’œuvre de Gustave Doré est foisonnante : des milliers d’illustrations contenues dans les pages de monumentaux ouvrages, accompagnant les textes de Cervantes, Rabelais, La Fontaine… Paradoxalement, peu de dessins préparatoires subsistent de ces gravures. Et pour cause : le multiple que nous admirons est né de la destruction de l’œuvre originale. 

Gustave Doré et Héliodore Pisan, "Et on acheva de laver Don Quichotte", matrice inachevée (gouache sur bois), vers 1860, BnF, réserve du département des Estampes et de la photographie (détail)

Gustave Doré et Héliodore Pisan, « Et on acheva de laver Don Quichotte », matrice inachevée (gouache sur bois), vers 1860, BnF, réserve du département des Estampes et de la photographie (détail)

Lire la suite de cet article »

La Tombe de Nebamon, British Museum

Les peintures murales de la tombe de Nébamon, chefs-d’œuvre de l’art égyptien, sont un des fleurons du British Museum. Ils offrent aux visiteurs des couleurs éclatantes et une inventivité extraordinaire. 

Tombe de Nébamon, vers 1350 avant notre ère, British Museum

Tombe de Nébamon, vers 1350 avant notre ère, British Museum

Vers 1350 avant J.-C., Nébamon, haut fonctionnaire sous le règne de Thoutmosis IV et d’Amenhotep III (Nouvel-Empire), décède. Son corps, embaumé, va reposer dans une tombe qu’il a fait réaliser. Sa dernière demeure, comme cela se pratique alors, est divisée en deux parties : le corps et le mobilier se trouvent dans une chambre funéraire scellée pour toujours, tandis qu’une chapelle demeure accessible pour les vivants, afin qu’ils prient en faveur du voyage dans l’au-delà du défunt et qu’ils n’oublient pas son nom.  Les parois de cette chapelle ont été couvertes de peintures magnifiques, figurant Nébamon dans les actions de sa vie.

3000 ans plus tard, des fragments de ce décor, transportés à Londres, inspirent l’émotion aux visiteurs.

Lire la suite de cet article »

Le déjeuner chinois réticulé de la reine Marie Amélie

Le XIXe siècle a eu un goût marqué pour les prouesses techniques. Dans les arts décoratifs, les exemples en sont pléthoriques. Le musée du Louvre conserve ainsi un fabuleux déjeuner chinois réticulé, dit de Marie-Amélie qui témoigne des recherches de pointe menées à Sèvres sur la porcelaine sous la Monarchie de Juillet. 

Manufacture de Sèvre, Déjeuner "chinois réticulé", 1840, porcelaine dure, musée du Louvre.

Manufacture de Sèvre, Déjeuner « chinois réticulé », 1840, porcelaine dure, musée du Louvre.

Lire la suite de cet article »

D’or et de lapis-lazuli, le diptyque Wilton

Le diptyque Wilton est une de mes œuvres favorites de la National Gallery, au point qu’à chaque séjour londonien, je viens lui rendre visite, même pour cinq minutes ! J’ai passé devant ce tableau des heures à me régaler de sa préciosité et à scruter le moindre de ses détails. 

Anonyme (Angleterre ou France), Diptyque Wilton, vers 1395-1399, Londres, National Gallery. Detail.

Anonyme (Angleterre ou France), Diptyque Wilton, vers 1395-1399, Londres, National Gallery. Détail.

Lire la suite de cet article »

Les faïences de Saint Porchaire

Témoin de la virtuosité atteinte dans les arts du feu en France durant la Renaissance, la « céramique de Saint Porchaire » demeure encore très mystérieuse. On ne sait rien ou presque des circonstances de production de ces pièces d’un raffinement extrême, dont seuls 70 témoins nous sont parvenus. 

porchaire_essai Lire la suite de cet article »

Les coffrets à estampe

Gallica s’est récemment enrichi de 15 « coffrets à estampe », précieux trésors de la Réserve du département des Estampes et de la photographie. Caractérisées par la présence d’une image imprimée au revers de leur couvercle, ces boîtes datées de la fin du XVe siècle ont fait couler beaucoup d’encre, tant leur usages demeurent mystérieux.

Coffret à estampe à la Crucifixion, vers 1490/1500, Gallica/BnF

Coffret à estampe à la Crucifixion, vers 1490/1500, Gallica/BnF

Lire la suite de cet article »

La drôle de vie d’une matrice d’estampe, ou comment Charles X est devenu Louis-Philippe

Une image peut en cacher une autre, ou comment les éditeurs d’estampes ‘actualisaient’ leurs fonds… 

Petit imprimeur d’imagerie populaire installé à Nancy, François Desfeuilles décide d’éditer un portrait du souverain en place. Son jeune collaborateur, le graveur Jean-Baptiste Thiébault réalise une estampe représentant Charles X, laquelle est déposée par Desfeuilles le 31 mai 1830. Manque de bol pour notre éditeur, la révolution de Juillet intervient. Charles X abdique le 2 août, et, sept jours plus tard, Louis-Philippe est intronisé roi des Français.

Jean-Baptiste Thiébault, Louis-Philippe Ier, roi des Français, 1830, xylographie, ed. Desfeuilles, Nancy (BnF, estampes)

Jean-Baptiste Thiébault, Louis-Philippe Ier, roi des Français, 1830, xylographie, ed. Desfeuilles, Nancy (BnF, estampes)

Que faire du portrait d’un souverain qui n’est plus roi de rien ? Il n’y a plus d’acheteurs pour cette image tandis que la demande risque d’être forte pour le portrait du nouveau roi des Français, Louis-Philippe. Desfeuilles ne veut pas rater cette mane, d’autant que le contexte est devenu difficile pour sa fabrique : depuis quelques années, il est concurrencé par deux autres éditeurs qui se sont installés à Nancy et qui publient, comme lui, des images populaires. Desfeuilles veut donc être le premier à commercialiser le portrait de Louis-Philippe pour leur couper l’herbe sous le pied!

Lire la suite de cet article »