De Louxor à Paris, la fabuleuse épopée de l’obélisque

En 1829, l’Egypte offre à la France un cadeau d’envergure : les deux obélisques du temple de Louxor. Un présent légèrement encombrant : deux colosses d’une vingtaine de mètres pesant 230 tonnes pièce! Le voyage de l’un des obélisque jusqu’à Paris est une aventure pleine de rebondissement.

Joannis_Abattage_Obelisque

Ce billet est le second volet d’un triptyque de trois articles accompagnant l’exposition « Le voyage de l’obélisque«  présentée jusqu’au 6 juillet 2014 au Musée de la Marine. Si vous avez raté le premier épisode, celui de l’histoire de la place Louis XV avant l’arrivée de l’obélisque, vous pouvez le lire ici.

Lire la suite de cet article »

Impressions d’exposition : Cartier-Bresson au Centre Pompidou

Comment qualifier le parcours d’Henri Cartier-Bresson? Souvent, de son oeuvre, on ne retient qu’une facette : le photographe de Paris ou le photoreporter, omettant tous les autres aspects de sa riche et longue carrière.
Présentée jusqu’au 9 juin 2014, l’exposition Cartier-Bresson au Centre Pompidou questionne l’unité et la diversité du parcours de ce maître de la photographie du XXe siècle : est-il seulement le photographe de « l’instant décisif »?
Plutôt que de me confronter à l’exercice difficile de la critique d’exposition (d’autant que celle-ci, avec 500 artefacts exposés, est une exposition fleuve), je vous livre quelques instantanés de ce qui m’a marquée, touchée. 

L’héritage d’Atget

En 1929, Henri Cartier-Bresson (1908-2004) photographie les vitrines des magasins de Rouen. Étranges accumulations de plaques émaillées, de couronnes mortuaires en perles, de costumes ou de faux-cols, voilés du reflet d’une vitre… Dans cette série, l’héritage d’Atget, disparu deux ans plus tôt, se mêle aux influences des surréalistes que Cartier-Bresson fréquente depuis 1926.

Cartier-Bresson, Rouen, 1929, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Rouen, 1929, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Le souvenir d’Atget suivra longtemps Cartier-Bresson, notamment lorsqu’il photographiera la misère itinérante, les clochards dormant sur le bitume, « les visages de la pauvreté ».

Cartier-Bresson, couronnement de George IV, 12 mai 1937, Londres, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, couronnement de George VI, 12 mai 1937, Londres, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Une certaine prédisposition à accueillir le hasard

« Le plaisir de la déambulation urbaine, une certaine prédisposition à accueillir le hasard » ; « La magie circonstancielle est l’autre nom du hasard » : je me suis délectée presque autant des textes de salles que des photographies. Les mots faisaient un délicat écho aux images.

Cartier-Bresson, Charles-Henri Ford, 1935, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Charles-Henri Ford, 1935, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Notre culture visuelle est marquée par les images de Cartier-Bresson, ces clins d’oeil de la vie : un vélo posé sur une paire de seins imprimée en 3×4 pour une réclame publicitaire, des silhouettes noires qui sautent au-dessus des flaques à Saint-Lazare ou devant la Tour Eiffel… Des images si vives et insouciantes qu’on ne sait jamais si il s’agit d’un heureux hasard ou d’une mise en scène si réussie qu’elle en paraît spontanée.

Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, 1968, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, 1968, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Photographe comme pickpocket

« Il vivait son Leica en main, de l’aube à la nuit, en chasse perpétuelle » (Marc Riboud)

Deux étonnantes vidéos, présentées dans l’exposition, nous donnent des éléments de réponse. On y découvre Henri Cartier-Bresson arpentant les rues, son légendaire Leica caché dans son dos. Il déambule, il erre dans la foule, le regard courant partout, la tête comme une girouette folle. Nerveuse danse qui évoque celle d’un pickpocket à la recherche d’un mauvais coup. L’oeil du photographe s’est accroché à un détail : il dégaine l’appareil, vise et déclenche d’un même mouvement. La scène n’a duré qu’une fraction de seconde et déjà le Leica est hors du champ de vision des passants, dissimulé derrière son dos.

« Il faut être sensible, essayer de deviner, être intuitif: s’en remettre au « hasard objectif » dont parlait Breton. Et l’appareil photographique est un merveilleux outil pour saisir ce « hasard objectif ». 

L’art du cadrage

Comment Henri Cartier-Bresson a-t-il fait pour saisir si justement de tels instants? L’instinct du « bon moment », la justesse du déclenchement, la science du cadrage… Les vidéos qui présentent le photographe au travail, « en chasse » ne peuvent que renforcer l’admiration devant ses clichés. Cartier-Bresson semble agir comme s’il pressentait la scène : le cadrage en tête, le Leica devient une véritable extension de son oeil, de sa mémoire et il saisit l’instant au vol.

Cartier-Bresson, Courses de chevaux, Munster, Irlande, 1952, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Courses de chevaux, Munster, Irlande, 1952, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Regarder passer le roi

En 1937, le Royaume-Uni couronne son roi, Georges VI. Cartier-Bresson, en mission pour un quotidien français, Le Soir, prend un point de vue original: ce n’est pas le cortège qu’il montre mais le peuple londonien regardant passer le cortège. Des photographies non dénuées d’une touche d’humour puisque les spectateurs, pour mieux le voir, tournent le dos au spectacle! En effet, nombre d’entre eux utilisent des instruments optiques proches du périscope pour voir au dessus de la foule.

Cartier-Bresson, Couronnement de Georges VI, 1937, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Cartier-Bresson, Couronnement de Georges VI, 1937, © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

L’image et son multiple : le photoreporter

Quel photographe est Henri Cartier-Bresson: un artiste ou un reporter? Naviguant habilement entre les multiples facettes de son oeuvre, l’exposition montre comment Cartier-Bresson sut ne jamais choisir entre les deux, prouvant que photoreportage et photographie artistique n’étaient pas inconciliables.

Au Centre Pompidou, les tirages d’art sont souvent présentés en regard des revues et journaux dans lesquels les clichés sont parus. Une dimension populaire et quotidienne de la photographie de Cartier-Bresson que notre oeil contemporain tend à oublier, plus habitué à voir les clichés du maître sur l’étal des marchands de cartes postales et sur les pages glacées des livres d’art que sur le papier d’une presse quotidienne.

P1100434

En 1947, Henri Cartier-Bresson est parmi les fondateurs de la mythique agence Magnum, dont le nom est encore aujourd’hui associée au photoreportage de qualité.

Unité et diversité

On ressort de ce voyage à travers l’oeuvre de Cartier-Bresson émerveillé de la diversité de son oeuvre : des vitrines de Rouen aux foules comprimées des derniers jours du Kuomintang, de la grande silhouette de Giacometti sous la pluie aux silhouettes qui volent au dessus des flaques, de la course cycliste des 6 jours de Paris au jeux d’ombres sur l’île de Siphnos, nous avons contemplé 50 ans d’une carrière magistrale sans cesse réinventée où la force de l’image, toujours, prime.

P1100440

Infos pratiques: exposition jusqu’au 9 juin 2014 au Centre Pompidou. Tarifs et horaires sur le site du musée

Envie de lire d’autres regards sur cette exposition? La visite de Marion sur le blog Culturez-vous ; les impressions d’Uty sur le blog Ecribouille.

De Picasso à Jasper Johns, l’atelier d’Aldo Crommelynck

Pablo Picasso, Francis Bacon, Antoni Tapiès, Joàn Miro : voici quelques grands noms qui suffisent à évoquer toute la vitalité de l’estampe d’après-guerre. Mais les maîtres qui ont façonné et façonnent encore l’estampe contemporaine ne sont pas seulement les artistes-graveurs : les imprimeurs d’art et les éditeurs jouent également un rôle majeur dans ce domaine. Jusqu’au 13 juillet 2014, la BnF rend hommage à l’un des plus brillants artisans de l’estampe contemporaine, Aldo Crommelynck, imprimeur d’art. 

Red Grooms, Portrait of AC, 1994, Eau-forte et aquatinte, BNF. Red Grooms portraiture Aldo Crommelynck entrain de travailler sur une de ses matrices

Red Grooms, Portrait of AC, 1994, Eau-forte et aquatinte, BNF. Red Grooms portraiture Aldo Crommelynck entrain de travailler sur une de ses matrices

Lire la suite de cet article »

Louis-Emile Durandelle, le photographe et les architectes

De la photographie française de la seconde moitié du XIXe siècle, nous regardons souvent les clichés du « Paris qui s’en va ». Avec une pointe de nostalgie, nous admirons les rues d’une vieille ville en sursis, immortalisées par Marville ou Atget alors que progressaient les pioches des démolisseurs. Il est en revanche moins fréquent que nous nous penchions sur l’autre visage de cette même ville, celui du « Paris qui s’en vient »,  avec ses colossaux chantiers de construction. Pourtant, ce Paris-là a également été photographié à mesure qu’il s’élaborait. Peut-être est-ce que la démolition est toujours plus éminemment romantique que la construction… 

Jusqu’à la fin avril 2014, une exposition présentée à la Bibliothèque des Arts Décoratifs propose de redécouvrir quelques facettes de l’œuvre de Louis Emile Durandelle. Spécialisé dans la photographie d’architecture, il a immortalisé les travaux de construction du Sacré Cœur, de l’Opéra et de la Tour Eiffel, mais aussi ceux de restaurations de quelques sites anciens, tels le Mont Saint-Michel.

Lire la suite de cet article »

Picasso céramiste et la Méditerranée

Picasso n’a pas seulement été un peintre : sculpteur, graveur, céramiste, il a été la figure même de l’artiste multidisciplinaire et touche à tout. L’exposition « Picasso céramiste et la Méditerranée », actuellement présentée à la cité de la Céramique met en lumière une facette de son œuvre qui, malgré sa richesse, demeure inconnue du grand public.

Picasso peignant le grand plat chouette, Cannes, 1957, succession Picasso

Picasso peignant le grand plat chouette, Cannes, 1957, succession Picasso

En 1946, alors qu’il séjourne dans le sud de la France, Picasso visite à Vallauris l’atelier Madoura, fondé par Georges et Suzanne Ramié. Le couple, installé depuis dix ans dans cette ville à forte tradition potière, cherche à renouveler les formes de la céramique populaire. Avec un bout de terre qu’on lui confie lorsqu’il pénètre dans l’atelier, Picasso modèle un petit faune encadré de deux taureaux, qui sera le point de départ d’une longue série de créations.

Un an plus tard, Picasso revient à Vallauris pour explorer plus en avant les techniques de la céramique. Il s’installe à l’atelier Madoura, où il observe les tourneurs travailler avant de s’y essayer. Picasso se jette à corps perdu dans l’exploration du matériau: entre juillet 1947 et octobre 1948, il crée près de 2000 pièces! Une production si prolixe peut surprendre: comment parvient-il, en si peu de temps, à s’approprier une technique qu’il ne connait a priori pas, si ce n’est qu’il s’y est brièvement essayé dans sa jeunesse, en 1905?

Picasso, corrida, scène de pique, 1951, terre cuite, collection particulière, succession Picasso

Picasso, corrida, scène de pique, 1951, terre cuite, collection particulière, succession Picasso

On touche là à l’un des aspects les plus fascinants de la personnalité de Picasso : sa capacité à s’approprier une nouvelle technique, à en saisir l’essence et à y insuffler un peu de son génie créateur. C’est souvent une rencontre marquante qui pousse Picasso à explorer un nouveau médium. Ainsi, dans le domaine de l’estampe, il expérimente les techniques au gré de ses collaborations avec des quelques imprimeurs parmi les plus doués de leur temps : la lithographie avec Mourlot à partir de 1945, la linogravure avec Arnéra à partir de 1946. De même, en 1963, sa rencontre avec les jeunes frères Crommelynck sera déterminante dans son retour à la taille douce.

Picasso, Corrida et personnages, 1950, terre cuite, Paris, collection privée

Picasso, Corrida et personnages, 1950, terre cuite, Paris, collection privée

Ses œuvres naissent de la collaboration étroite et stimulante avec des artisans parfaitement formés : en peu de temps Picasso parvient à s’approprier les spécificités d’un matériau et à en tirer les meilleurs partis plastiques. Le savoir-faire de l’imprimeur ou du céramiste lui assure une justesse technique, un support auquel il greffe son génie créatif.

A l’atelier Madoura, Picasso a essentiellement travaillé avec le tourneur Jules Agard. Picasso l’observer monter des pots, auxquels il « tord ensuite le cou »; exprime ses désirs de formes.

Parce qu’il n’a jamais été formé à la céramique, Picasso ose tout, ne s’interdisant aucune expérimentation, outrepassant les règles établies de la tradition manuelle : il emploie les outils qui lui tombent sous la main, attaquant par exemple la terre avec ses instruments de graveurs. C’est là un des secrets de son immense inventivité.

L’exposition dresse un large panorama de la production céramique de Picasso. En 20 ans, il aura créé quelques 4000 pièces. Certaines sont uniques, d’autres ont été éditées en série par l’atelier, plusieurs artisans étant chargés de reproduire les modèles imaginés par le maître : c’était un moyen pour Picasso de démocratiser son art.

Picasso, Vase aux danseuses, 1950, terre cuite et son moule, succession Picasso

Picasso, Vase aux danseuses, 1950, terre cuite et son moule, succession Picasso

Le visiteur ne peut qu’être frappé par la diversité des formes, des styles et des iconographies : assiettes, vases, figurines ; modelages, formes tournées, jeux d’engobes ou décors émaillés ; animaux, personnages, symboles… On regrette cependant que les commissaires n’aient pas mis en regard de ces céramiques les très nombreuses estampes que l’artiste produit à la même période. Les liens entre les céramiques et les linogravures sont pourtant souvent évoquées dans les textes qui accompagnent l’exposition. Que ce soit dans l’esthétique ou dans les sujets figurés par Picasso, les influences réciproques sont évidentes. Sans cesse, Picasso navigue entre les aplats purs d’encres colorés que produisent la linogravure et les jeux d’émaux et d’engobe sur la terre.

Picasso, Françoise au chignon fleuri, 1950, terre cuite, collection particulière

Picasso, Françoise au chignon fleuri, 1950, terre cuite, collection particulière

L’exposition s’attache à explorer quelques-uns des thèmes majeurs de l’œuvre de Picasso dans les décennies 1950 et 1960 : la tauromachie, la mythologie antique, la figure féminine. Elle montre aussi, avec brio, les riches influences de l’histoire de l’art sur l’œuvre de cet artiste. Picasso, fin connaisseur, a beaucoup fréquenté les musées, se confrontant aux productions des civilisations anciennes et aux œuvres des plus grands maîtres. On découvre ainsi (dans une salle à part, ce qui est un peu dommage), certaines des sources qui l’on marqué: la céramique antique, les statuettes de Tanagra, les moulages de Bernard Palissy et les modelages de Gauguin.

La scénographie sobre et épurée,  met en lumière les œuvres dans de subtils jeux de perspectives qui invitent au dialogue entre les œuvres. Je ne doute pas que cette exposition séduira même les plus réfractaires à l’art moderne! A voir entre esthètes ou en famille!

Picasso, Canard pique-fleurs, 1951, terre cuite, collection particulière, succession Picasso

Picasso, Canard pique-fleurs, 1951, terre cuite, collection particulière, succession Picasso

Picasso céramiste et la Méditerranée, Cité de la Céramique (Sèvres), jusqu’au 19 mai 2014. Informations complémentaires

Les origines de l’estampe en Europe du Nord, 1400-1470

Jusqu’au 13 janvier 2014, le musée du Louvre propose une exposition sur les origines de l’estampe en Europe du Nord (1400-1470). A travers une sélection de 83 oeuvres issues des plus prestigieuses collections françaises d’estampes (BnF et collection Rothschild), le parcours délivre les clés pour comprendre la naissance de cet art du multiple. Un événement à ne pas rater tant les pièces exposées sont exceptionnelles, rares et peu fréquemment présentées.

Vierge à l'enfant

L’estampe naît à la toute fin du XIVe siècle dans les régions du sud de l’Allemagne. Image obtenue par l’impression d’une matrice gravée sur une feuille de papier, l’estampe peut être produite à des milliers voire des dizaines de milliers d’épreuves identiques. Cinquante ans avant « l’invention » de l’imprimerie par Gutenberg, l’estampe est le premier art du multiple qui permet une diffusion massive des images, modifiant profondément les usages de celles-ci.

Lire la suite de cet article »

Philippines, l’archipel des échanges – Musée du Quai Branly

L’exposition « Philippines, archipel des échanges » au musée du Quai Branly offre aux visiteurs l’occasion de découvrir la production artistique des cultures insulides, jusqu’ici trop peu valorisées au sein des collections permanentes. « Philippines, archipel des échanges » surprendra peut-être le visiteur, qui aura presque l’impression de visiter deux expositions, tant les productions des cultures qui forment les Philippines sont différentes. Les hautes terres de la Cordillère de Luzon et de Mindanao, difficiles d’accès, sont restées plus longtemps isolées des influences extérieures, ce dont témoigne l’étonnante stabilité stylistique de sa production artistique. En revanche, les îles du sud, par leur position avantageuse sur les roules maritimes ont très tôt été au cœur des échanges commerciaux. C’est par ce biais que les cultures locales ont reçu les influences indiennes, indonésiennes, chinoises, arabes… en résultent des objets d’un étonnant syncrétisme.

P1020389

Bipartite, le parcours de l’exposition distingue très nettement par son organisation et sa scénographie les aires géographiques et culturelles présentées. L’ambition des commissaires a été de mettre en avant la complexité de ces cultures et l’importance que la notion d’échange y occupe : d’une part le système des échanges (dons et contre dons) au sein de certaines des sociétés présentées, d’autre part les échanges commerciaux et culturels avec d’autres zones géographiques et enfin les échanges avec les invisibles, ancêtres et autres esprits.

Lire la suite de cet article »

Pub Mania, ils collectionnent la publicité

Par leur qualité, les expositions du Musée de la Publicité au sein des Arts Décoratifs mettent en valeur la richesse d’une collection, qui, par sa nature, ne peut être exposée de façon permanente. Cet été, l’institution rend hommage aux collectionneurs de pub, dont la générosité a contribué à la qualité des fonds aujourd’hui en sa possession. A travers une sélection choisie d’objets publicitaires, témoins modestes et éphémères de notre société de consommation, cette exposition rend compte de la diversité de l’objet de collection et tente un portrait psychologique et sociologique du publiphile.

Merveilleux éventails publicitaires

L’exposition, dont le projet est né de la donation en 2012 d’un ensemble d’un millier d’éventails publicitaires par Anne et Michel Lombardini, s’ouvre sur une très belle sélection d’une centaine de pièce de ce type.

Eventail, Bally, d’après Leonetto Cappiello, 1933, bois, métal, papier, lithographie couleur  Don Anne et Michel Lombardini, 2011  © Jean Tholance

Eventail, Bally, d’après Leonetto Cappiello, 1933, Don Lombardini 2011 © Jean Tholance

Comme l’affiche illustrée, l’éventail publicitaire est né des progrès que connait la lithographique en couleur à la fin du XIXe siècle. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant de voir les plus grands noms de l’affiche signer également des compositions pour des éventails. Alors que son utilité décline dans les couches supérieures de la société, l’éventail connaît grâce la publicité une nouvelle jeunesse auprès d’un public populaire qui le plébiscitera jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Conçu comme éphémère, l’éventail publicitaire, bien qu’édité en très grand nombre d’exemplaires, est aujourd’hui d’une rareté extrême, ce qui explique en partie l’engouent des collectionneurs pour ce type d’objets.
2013-05-22 19.35.43Regroupés par thème ou style, une centaine d’éventails sont présentés dans les vitrines de la première salle. On admire ici une composition de Cappiello ; là on s’amuse des partis pris publicitaires des crématoriums américains, qui, dans les années 1960, offraient à leurs futurs clients des éventails ornés d’images pieuses.

Monomanie du copocléphile et du yabonophile

Il est fréquent que le collectionneur de publicité s’adonne à rassembler de objets d’un seul type : porte-clés, étiquettes de fromages, de sous-bocks de bière… La deuxième salle témoigne de quelques exemples repandus de cette pratique monomaniaque. Ces accumulations de porte-clés ou de cendriers forment de très beaux assemblages visuels, dont on se plait à faire l’inventaire. Chacune de ces monomanies typologiques a un nom, sur lesquels je reviendrai dans un prochain billet.

D’autres collectionneurs, en revanche, s’intéressent de façon exclusive à une marque, focalisant leurs efforts à amasser tout ce qui s’y rapporte. Leur collection peut alors témoigner de façon représentative de l’identité visuelle de celle-ci au cours du temps. Très tôt, en effet, certaines marques ont cultivé un style qui leur était si propre que d’un seul coup d’œil le consommateur pouvait y associer leur nom et leurs produits. Slogan, code graphiques, mascottes… autant d’éléments qui sont parfois devenus de véritables icônes, à l’instar du Bibendum de Michelin, du tirailleur sénégalais de Banania ou du Petit Écolier de Lu.

Bibendum, pubmania, Arts décoratifs exposition

Le collectionneur, historien de l’identité visuel des produits de notre quotidien

Consciente très tôt des pratiques de collectionnisme de certains consommateurs, les marques ont cherché à les fidéliser en maintenant, par le renouvellement régulier de leur packaging, leur intérêt. Ainsi, prolongeant la pratique des boîtes de ferraille imprimées de chromolithographies réutilisées dans le foyer après que leur contenu premier ait été épuisé, les marques se sont lancées dans le packaging événementiel, les séries limités et les produits collectors. L’exposition consacre plusieurs vitrines à quelques emballages remarquables qui ont marqué les trente dernières années au fil des occasions : coupe du monde de football de 1998, passage de l’an 2000…

Canette Perrier Dita Von Teese, Kreo, Hartland Vila, 2010, © Jean Tholance

Canette Perrier Dita Von Teese, Kreo, Hartland Vila, 2010, © Jean Tholance

L’affichomanie, une pratique à la naissance de la publiphilie

Cinquième étape de l’exposition, l’espace consacré aux affiches clôt le parcours. Connaissant véritablement son essor dans le dernier quart du XIXe siècle, l’affiche illustrée s’affirme presque d’emblée comme art. Liée aux techniques nouvelles de la chromolithographie, l’affiche illustrée a fait appel aux lithographes les plus talentueux du temps. De l’estampe à l’affiche, il n’y a qu’un pas, que les artistes comme les collectionneurs ne tardèrent pas à passer. La sélection présentée pour cette exposition témoigne tout à la fois de la virtuosité de l’art de l’affiche dans les années 1890 et pendant l’entre-deux-guerres, de la passion précoce des collectionneurs pour ces éphéméras que de la qualité extraordinaire du fonds du Musée des Arts décoratifs.

Affiche Arnould, 7 rue Racine, Marcel-Lenoir, vers 1895 © Jean Tholance

Affiche Arnould, 7 rue Racine, Marcel-Lenoir, vers 1895 © Jean Tholance

Portrait du collectionneur de l’éphémère et du modeste

Entre art et objet populaire… Tout au long du parcours la figure du collectionneur est interrogée : qu’est ce qui distingue le publiphile du collectionneur d’œuvres d’art ?  Quelle est la légitimité d’accumuler ces objets modestes, multiples, fruits de la société de consommation ? A l’étude, il apparaît que ce sont les mêmes ressorts interviennent dans les pratiques de collectionnismes des amateurs d’œuvres d’art et des amateurs de publicité. On retrouve la même quête de l’objet rare, le même souci de la représentativité, les mêmes délectations du regard, les mêmes pratiques de classement et de documentation… De la même façon que le marché de l’art, le marché de la collection d’objets publicitaires s’est structuré, se dotant de foires, de galeries spécialisées, de réseaux, de revues…

Casserole Banania, anonyme, vers 1980 © Jean Tholance

Casserole Banania, anonyme, vers 1980 © Jean Tholance

Un regret peut-être quant à la question de la présentation de ces trésors accumulés dans l’espace privé du collectionneur, qui n’est pas traitée ici. On a tous en tête ces clichés du collectionneur monomaniaque, accumulant pieusement l’objet de son désir dans une cave ou un grenier, au grand dam de ces proches, exaspéré par cette obsession envahissante.

Hétéroclite, amusante, sérieuse, l’exposition Pub Mania vous attend, au Musée des Arts décoratifs jusqu’au 6 octobre 2013 . Plus d’informations sur le site de l’institution. 

Dans les coulisses du musée: montage de l’exposition Geoffroy Dechaume à la Cité de l’architecture et du patrimoine

L’exposition « Dans l’intimité de l’atelier, Geoffroy-Dechaume (1816-1892), sculpteur romantique » sera inaugurée demain soir. A l’invitation de la Cité de l’architecture et du patrimoine, j’ai eu la chance d’assister au montage de l’exposition et de bénéficier de quelques explications de sa commissaire, Carole Lenfant.

L’exposition « Dans l’intimité de l’atelier, Geoffroy-Dechaume (1816-1892), sculpteur romantique »

Grace à la donation récente de la famille Geoffroy-Dechaume, la cité de l’architecture et du patrimoine s’est vue dotée de près de 4700 pièces issues du fonds d’atelier de ce sculpteur intiment lié à l’histoire du musée des Monuments français, dont il fut l’un des premiers directeurs.

IMG_0765

Moulages en cours d’installation.

Lire la suite de cet article »

Vues parisiennes de Jacques Beurdeley

La marie du 8e arrondissement accueille pour une courte durée – du 2 au 12 avril – une exposition réunissant une centaine d’oeuvres de l’aquafortiste Jacques Beurdeley (1874-1954).

Beurdeley détail

Destiné à une carrière juridique par son père, Jacques Beurdeley abandonne rapidement ses études de Droit pour fréquenter l’atelier de Cormon à l’Ecole des Beaux-Arts. Sa rencontre avec Auguste Delâtre, l’imprimeur des peintres-graveurs, qui compte parmi les principaux acteurs du renouveau de l’eau-forte qui s’opère en France dans la seconde moitié du XIXe siècle va être déterminante dans sa destinée artistique. Initié aux techniques de l’estampe par Delâtre, Beurdeley adopte la pointe sèche et l’eau-forte comme principaux moyens d’expression.
Marqué par les modèles de Buhot, Meryon et Whistler, Jacques Beurdeley réalise de nombreuses vues de ville – Paris, Londres, Venise, mais également Amsterdam et Bruges. Après la Première Guerre mondiale, alors qu’il séjourne fréquemment et longuement à Provins, la campagne briarde devient son motif de prédilection.

Jacques Beurdeley, démolition rue Lepic, 1903, photo famille de l'artiste.

Jacques Beurdeley, démolition rue Lepic, 1903, photo famille de l’artiste.

L’exposition actuellement présentée à la mairie du 8e arrondissement se concentre sur les vues parisiennes de l’artiste: on y admire des estampes figurant Paris au tournant du XXe siècle, ainsi que de très nombreuses études, aquarelles et dessins préparatoires, pour la plupart inédits.
Dans ces estampes, l’empreinte esthétique de l’imprimeur Delâtre est prégnante: les tirages sont retroussés, les noirs intenses et veloutés. Comme Meryon ou Martial, Beurdeley a aimé représenter le « Paris qui s’en va » offrant de belles vues pittoresques de la capitale alors en pleine transformation.

Exposition entrée libre à la mairie du 8ème du 2 au 12 avril 2013.
Du lundi au vendredi de 12h à 18h. Jusqu’à 19h le jeudi. Samedi de 9h à 12h.

Pour en savoir plus: site de la famille de l’artiste   

Paul Jacoulet en Micronésie

Jacoulet

Ce printemps, le Musée du Quai Branly offre au public parisien un voyage en Micronésie aux côtés d’un artiste singulier, Paul Jacoulet. Cette exposition est présentée à l’occasion de la donation par Madame Thérèse Jacoulet-Inagaki, sa fille adoptive, d’un ensemble exceptionnel de 2950 pièces parmi lesquelles dessins, aquarelles, estampes et matrices de bois de l’artiste mais également des objets rapportés de ses voyages en Asie et en Micronésie. Ce n’est pas la première fois que la famille Jacoulet fait preuve de générosité en faveur des institutions culturelles françaises : en 1961 et 2011, déjà, le département des estampes de la BnF avait reçu deux donations lui permettant de rassembler la totalité du corpus gravé de Jacoulet, soit 162 estampes. Après la BnF, le Quai Branly est la deuxième institution française à exposer cet artiste.

Jacoulet, chagrins d'amour, 1940, gravure sur bois, Quai Branly

Jacoulet, chagrins d’amour, 1940, gravure sur bois, Quai Branly

Lire la suite de cet article »

Chagall, entre guerre et paix

Alors que le Musée national Marc Chagall célèbre ses quarante ans, le public parisien va pouvoir admirer à Paris, au musée du Luxembourg, 105 œuvres du peintre d’origine russe. Compte-rendu d’une visite en avant-première.

Homme-coq au-dessus de Vitebsk, 1925collection privée

Homme-coq au-dessus de Vitebsk, 1925, collection privée

L’exposition du Musée du Luxembourg n’est pas une rétrospective. Intitulée « Chagall, entre guerre et paix », elle propose une approche thématique de l’œuvre du peintre entre 1914 et 1960.

Marc Chagall peignant

Marc Chagall peignant

« Entre guerre et paix » : les commissaires ont imaginé un parcours en quatre temps, illustrant les exils successifs de Chagall dans une Europe en proie à deux guerres mondiales et une révolution. Avec, en fil rouge, l’idée que dans l’œuvre de Chagall peut « se lire son expérience intime de l’histoire ». En effet, si Chagall traite rarement directement des évènements qui lui sont contemporains, ceux-ci pénètrent toute son œuvre, extrêmement autobiographique.

On pourra reprocher à cette exposition dont le succès est assuré d’avance, un parcours peu audacieux, voire même franchement déjà vu. En effet, les thèmes de la guerre et de la paix mais plus encore celui de l’exil et du voyage ont déjà exploité à de multiples reprises dans les expositions consacrées à l’artiste (et notamment en 2003 au Grand Palais avec Chagall connu et inconnu). Si elle est peu audacieuse, cette approche thématique à l’avantage d’inclure une grande partie des créations de Chagall de la période 1914-1950.

Le parcours s’ouvre avec un auto-portrait. Nous sommes en 1914, Chagall vient de séjourner trois ans à Paris, au cœur du Montparnasse, fréquentant la fine fleur des avants-gardes. Il rejoint la Russie pour épouser l’élue de son cœur, Bella, restée à Vitebsk, leur ville natale. Parti seulement pour quelques mois, mais surpris par la guerre, le séjour en Russie durera huit ans. Huit ans pendant lesquels Chagall occupe cet exil forcé sur sa terre natale en peignant des tableaux empreints de la vie quotidienne de cette petite ville de garnison et de culture judaïque… Il y crée également une école d’art, dont il perdra la direction suite à un « putsch » des suprématistes, un temps appuyé par le tout jeune pouvoir communiste.

Au dessus de Vitebsk, 1915-1920New York, the Museum of Modern Art

Au dessus de Vitebsk, 1915-1920, New York, the Museum of Modern Art

La tension avec Malevitch et les menaces croissantes que la révolution soviétique fait peser sur le peuple juif l’amènent à regagner Paris avec femme et enfant. Un départ non sans douleur car teinté du sentiment d’être rejeté en son propre pays.

Les années d’entre-deux-guerres à Paris sont marquée par le développement de sa pratique de l’estampe, encouragé par le marchand d’art et éditeur Vollard. Ce dernier lui confie l’illustration de plusieurs ouvrages : Les âmes mortes de Gogol, les Fables de la Fontaine et la Bible. Ce sont des gouaches et des estampes de cette dernière entreprise, déjà connue du public parisien (Chagall et la bible, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 2011), qui illustrent cette section de l’exposition, où l’on admirera en outre le très célèbre tableau « Le rêve ».

La Guerre, 1943Paris, Centre Georges Pompidou

La Guerre, 1943
Paris, Centre Georges Pompidou

Mais à nouveau, les menaces envers les juifs le rattrapent. En 1937, en Allemagne, les nazis saisissent dans les collections publiques ses œuvres et trois d’entre elles figurent à l’exposition « l’Art dégénéré » de Munich. Fin 1940, c’est de justesse et avec la complicité de l’ambassadeur des Etats-Unis que Chagall embarque pour New-York. Un exil qu’il n’a pas choisi. Il subit cette société de consommation à laquelle il n’adhère pas. Sa peinture, revient aux thèmes de l’enfance et Vitebsk réapparait encore et toujours dans ses œuvres. Mais dans les toiles de cette période, sa ville natale est en proie au feu et à la violence en écho à la situation des juifs en Europe, que Chagall n’ignore pas. Sa douleur est immense de savoir Vitebsk intégralement rasée après avoir été le théâtre de l’un des plus importants massacres perpétré par les escadrons de la mort. Dans les œuvres de Chagall transparait sa souffrance de voir ainsi son peuple persécuté. La crucifixion « juive » devient un motif récurrent dans ses compositions, symbole non pas, comme dans la tradition chrétienne de l’espoir de la résurrection, mais de la souffrance humaine.

La Danse, 1950-1952Paris, Centre Georges Pompidou

La Danse, 1950-1952
Paris, Centre Pompidou

En 1944, alors que l’issue de la guerre se profile, un nouveau malheur frappe Chagall : la perte de sa femme et muse Bella, qui succombe d’une maladie bénigne, mal traitée en raison de la pénurie de médicaments. Chagall, peintre pourtant jusqu’alors prolifique, cesse de créer pendant neuf mois. Quand il se remet à la peinture, la silhouette de Bella est toujours présente : elle ne le quittera jamais plus. Cinq ans plus tard, alors que Chagall regagne enfin la France, sa peinture renoue définitivement avec la paix, envahie de couleurs… C’est sur cette note joyeuse que s’achève le parcours de « Chagall, entre guerre et paix ».

Cent cinq œuvres ont été sélectionnées pour illustrer cinquante années cruciales de la carrière d’un artiste mort presque centenaire. On admirera au Luxembourg de très belles peintures, dont beaucoup sont issues des collections publiques françaises (1/3 des œuvres sont des prêts du Centre Pompidou).

Voulant traduire physiquement l’idée d’errance, l’agence N.C., qui signe la scénographie de l’exposition, propose un itinéraire en lacets. Le parcours, étroit et tortueux, fait de courbes et de recoins, semble ignorer la réalité des flux de visiteurs : quelle mauvaise idée pour une exposition qui promet d’attirer les foules ! Il y a fort à parier que la visite sera insupportable : ne parlons même pas de la circulation des groupes, tout bonnement impossible ! En revanche, on peut souligner le sage choix des coloris des cimaises : une palette de gris et un éclairage maîtrisé qui mettent parfaitement en valeur les œuvres.

CaptureUn grand merci à la RMN et à Carpewebem grâce à qui j’ai pu visiter cette exposition dans d’excellentes conditions lors d’une soirée spéciale web.

Toutes les infos pratiques sur Chagall entre guerre et paix sur le site du musée du Luxembourg.

A voir également : Marc Chagall, d’une guerre l’autre, au musée national Marc Chagall à Nice, jusqu’au 20 mai 2013.

Félix Thiollier au Musée d’Orsay

Il vous reste un peu plus d’une semaine pour découvrir les magnifiques photographies de Félix Thiollier au musée d’Orsay. Un de mes coups de cœur parmi les expositions de l’hiver 2012-2013 pour le travail de ce photographe amateur qui n’avait presque jamais été exposé dans les institutions parisiennes. Invitation pour un voyage en noir et blanc d’une extrême beauté dans la campagne forézienne et auprès des usines stéphanoises du début du XXe siècle… Deux paysages à jamais disparus.

Félix Thiollier, Usines au bord de l’Ondaine, 1895-1910, Centre Pompidou

Félix Thiollier, Usines au bord de l’Ondaine, 1895-1910, Centre Pompidou

Félix Thiollier, un nom oublié de l’histoire de la photographie

L’œuvre de Félix Thiollier est celle d’un photographe amateur, qui, malgré 50 ans de pratique, ne s’est jamais intégré aux milieux photographiques parisiens. Photographe amateur et érudit local féru d’art et d’archéologie, Félix Thiollier décide, à 35 ans, d’abandonner la rubanerie familiale pour se consacrer à ses deux passions. L’exposition du musée d’Orsay met précisément en avant ces deux facettes de son activité dès lors : celle d’un défenseur du patrimoine forézien, tant bâti que paysager et celle d’un artiste photographe.

Félix Thiollier, Figure contemplant monts du Mézenc, Collection Julien-Laferrière

Félix Thiollier, Figure contemplant monts du Mézenc, Collection Julien-Laferrière

En défenseur du patrimoine régional, il publie en 1889 un ouvrage intitulé « le Forez pittoresque et monumental » qu’il illustre de ses propres clichés. La campagne forézienne figure parmi les premiers motifs qu’il saisit. Face à ces paysages dont il pressent la disparition prochaine, Félix Thiollier adopte une esthétique proche de celle des artistes de Barbizon dont il collectionne par ailleurs les œuvres. Proche de Auguste Ravier, un peintre local, Thiollier n’hésitera pas à poser son matériel au côté du chevalet de son ami, lui-même également photographe : leurs œuvres entretiennent d’évidents liens. La première partie de l’exposition est consacrée à ces photographies champêtres dont on admire la poésie. Dès ses débuts de photographes, Thiollier porte une attention particulière aux reflets sur les plans d’eaux et aux beaux effets atmosphériques, conférant à ses clichés une grandeur théâtrale.

Félix Thiollier, Etang à Mornand, Forez (Loire), Musée d'Orsay/photoRMN

Félix Thiollier, Etang à Mornand, Forez (Loire), Musée d’Orsay/photoRMN

Son intérêt pour les paysages champêtres de sa région natale l’amène à fréquenter les paysans dont il réalise de très émouvants portraits. Une dizaine sont exposés à Orsay. Loin des codes photographiques du portrait de l’époque, ses clichés surprennent par la proximité des modèles et marquent le visiteur par leur sensibilité et leur justesse.

Fumée des usines stéphanoises

La seconde partie de l’exposition présente une autre facette de l’œuvre de Thiollier photographe : ses vues industrielles stéphanoises. A la fin de sa vie, en effet, Félix Thiollier se passionne pour le paysage industriel de Saint-Etienne. Ses clichés sont un étonnant témoignage d’un bâti dont les ruines qui subsistent sont aujourd’hui élevées au rang de patrimoine.

Thiollier, Décor de fête ou de foire, Saint-Etienne(?), 1890 et 1910, Paris, musée d'Orsay/photoRMN

Thiollier, Décor de fête ou de foire, Saint-Etienne(?), 1890 et 1910, Musée d’Orsay/photoRMN

Image saisissante qui ouvre cette seconde partie d’exposition : un décor de théâtre usé, peuplé d’exotiques figures d’Asie et d’Amérique, de femmes au port de princesse, d’anges… Nous sommes sur un champ de foire. Dans l’ouverture de la toile relevée, une vieille femme courbée… et l’envers du décor ; une cour, les vestiges de quelques bâtisses abattues, un cabanon, le sol boueux, une échelle, des hommes, des poutres amassées. Plongée auprès des ouvriers des mines et aciéries stéphanoises.

Thiollier, La cokerie Verpilleux, environs de Saint-Etienne, Musée d'Orsay/photo RMN

Thiollier, La cokerie Verpilleux, environs de Saint-Etienne, Musée d’Orsay/photo RMN

Au visiteur contemporain, ces paysages charbonneux semblent irréels, magnifiés par d’extraordinaires effets atmosphériques saisis par Félix Thiollier. Du paysage champêtre aux paysages industriels, on retrouve ainsi le même goût des cadrages pittoresques, le même intérêt pour les belles lumières. Tas de crassier fumants, enfants parmi la ferraille, mineur poussant un tombereau, à Saint-Etienne, Félix Thiollier concentre son regard sur l’architecture des usines, les décharges, baignées d’une fumée vaporeuse, dans laquelle se détachent quelques silhouettes d’ouvriers, achevant de composer ces nouveaux paysages pittoresques.

Thiollier, Grappilleurs au sommet d'un crassier, Saint-Etienne, Musée d'Orsay/photo RMN

Thiollier, Grappilleurs au sommet d’un crassier, Saint-Etienne, Musée d’Orsay/photo RMN

Il faut venir ici avec une loupe pour véritablement voir. Voir la moue boudeuse de cet enfant à la casquette, l’expression goguenarde de cet adolescent, le sourire que l’on devine édenté de cet autre… Curieux amassés autour de l’appareil du photographe, grappilleurs indifférents à la présence du bourgeois amateur, il faut regarder ces visages…

Félix THIOLLIER, Mineurs à Saint-Etienne, vers 1900, musée Art moderne Saint Etienne

Félix THIOLLIER, Mineurs à Saint-Etienne, vers 1900, musée Art moderne Saint Etienne

Retrouvez toutes les informations sur cette exposition sur le site officiel du Musée d’Orsay

Kristin McKirdy: 4 ans de résidence à la Cité de la Céramique

Jusqu’au 14 janvier, la cité de la Céramique à Sèvres proposait aux visiteurs de découvrir l’œuvre d’une céramiste contemporaine, Kristin McKirdy, qui vient d’achever une résidence de 4 ans dans l’institution. Compte-rendu d’une visite aux cotés de l’artiste, dans le cadre d’une sortie du groupe SMV.

P1310160

Kristin McKirdy, une figure majeure des arts décoratifs

Américaine née au Canada, la céramiste Kristin McKirdy a choisi de s’installer en France il y a vingt ans. Elle est aujourd’hui l’une des plus grandes créatrices de la scène des arts décoratifs français. Son travail a été primé en 2009 par le Prix de l’Intelligence de la Main, décerné par la Fondation Bettencourt Schueller.

P1310130

L’exposition de la Cité de la Céramique est articulée en deux parties : au rez-de-chaussée, dans l’espace des expositions temporaires, sont présentées une cinquantaine de pièces illustrant le travail de l’artiste durant ces vingt dernières années. A l’étage, mêlées aux collections permanentes, les quinze pièces exposées sont le résultat de la résidence de Kristin McKirdy à Sèvres, entre 2008 et 2012.

Vingt ans de création : des œuvres qui parlent aux sens

Bien qu’il ambitionne de résumer vingt ans de création, le parcours de la première partie de l’exposition ne se veut pas chronologique mais sensible. Dans une scénographie épurée et aérienne, toute la place est laissée à l’esthétique des œuvres.

P1310131Les pièces les plus anciennes de l’exposition datent de la période où Kristin McKirdy travaillait le grès. Il s’agit de deux vases fuseaux à l’épiderme bleu, d’une sensualité extrême.

Quand elle découvre la faïence, un matériau imposant moins de contraintes techniques et permettant une mise en œuvre plus sculpturale, son vocabulaire change. Les créations de Kristin McKirdy évoluent alors vers des formes plus rondes, organiques, sensuelles.

Pendant plusieurs années, le travail de création de l’artiste s’est organisé par cycle. Le rapport de l’homme à son environnement, la maternité, la destruction sont au nombre des thèmes qui ont guidés son travail. Si aujourd’hui l’artiste ne procède plus ainsi, ses œuvres restent toujours liées à ces questions à ces thématiques.

Bien que ces thèmes soient au cœur même du processus de création, l’artiste refuse de les imposer aux spectateurs. Souhaitant que ces œuvres entrent librement « en dialogue avec l’imaginaire du spectateur, son bagage, sa propre expérience », elle a demandé à ce qu’il n’y ait aucun cartel apposé dans les salles. Et cela ne pose aucun problème : les œuvres se suffisent à elles-mêmes. Elles sont même tellement fascinantes et si bien exposées que l’on ne cherche même pas ces titres absents. Et pourquoi une explication fixe alors que pour l’artiste ses œuvres sont tout à la fois « un paysage, un corps humain, un couple… et une sculpture, tout simplement » ?

P1310155

Les œuvres de Kristin McKirdy sont caractérisées par un vocabulaire formel composé de volumes arrondies, sphériques, sensuelles. L’artiste aime jouer sur l’opposition entre la surface et l’intérieur, sur l’apparente perfection du volume (car jamais ses sphères ne sont tout à fait régulières). Outre le volume, l’artiste porte un intérêt marqué au travail de l’épiderme de ses œuvres, affectionnant les effets de surfaces contrastés : s’opposent l’aspect lisse et brillant de l’émail et la surface rugueuse et mate de la terre travaillée. Le même goût du contraste se retrouve dans les coloris : aplats intenses vifs et primaires affrontent des épidermes blancs ou gris et mouchetés.

P1310154

S’offrant à la vue, les œuvres de McKirdy procurent une immense sensation d’apaisement. Mais rapidement, l’envie de toucher, de caresser les surfaces et les formes devient irrésistible. On voudrait effleurer l’émail brillant, lisse et froid, soupeser la sphère, tâter son irrégularité à peine perceptible. P1310128Les œuvres semblent presque posséder un pouvoir d’attraction. Il apparaît vite que seul au toucher elles pourraient complètement se révéler. Une tension et une tentation manifeste dont l’artiste a pleinement conscience et sur laquelle elle avoue jouer dans cette exposition. Car certaines de ses œuvres sont originellement conçues comme manipulable. Ainsi, telle sculpture évoque un jeu d’adresse. Les sphères sont amovibles et dissimulent des trous. Plus loin, pour démontrer un propos, elle se saisit d’un des membres d’une œuvre intitulé Famille. Et le public fond d’envie de pouvoir faire de même.

Quatre ans de résidence à la manufacture de Sèvres

A l’étage, la présentation du travail de Kristin McKirdy se poursuit dans le parcours d’exposition des collections permanentes avec quinze œuvres réalisées durant la résidence de l’artiste à Sèvres entre 2008 et 2012. Le choix scénographique de confronter des pièces contemporaines et des porcelaines du XVIIIème siècle prolonge le dialogue avec l’histoire des ateliers de Sèvres, que l’artiste a engagé pendant ses quatre ans de résidence. Du fait de sa formation première en histoire de l’art, Kristin McKirdy ne pouvait rester indifférente face au riche passé historique de la manufacture et aux extraordinaires collections et archives que son musée conserve. Cet intérêt s’est matérialisé par différents biais, tant sur le plan technique que formel.

P1310144

Lors de sa résidence, Kristin McKirdy a expérimenté pour la première fois la technique de la porcelaine, fleuron du savoir-faire de la manufacture de Sèvres. Explorant les archives de l’institution, l’artiste, aidée des artisans, a par ailleurs cherché à retrouver certains secrets d’émaux particulièrement précieux. Enfin, au terme de ce dialogue Kristin McKirdy s’est confrontée à la question du décor et de l’ornement, qu’elle avait jusque là occulté de son travail. Explorant le répertoire ornemental du XVIIIème, elle a produit Famille et Bones.

Bones, 2012

Ces quinze pièces, qui clôturent l’exposition, invitent la poursuite de la visite dans les collections historiques du musée, témoignent de la richesse des approches de Kristin McKirdy face à l’histoire de la manufacture. Pari réussi pour la Cité de la Céramique, donc, qui avait invité l’artiste afin qu’elle « explore le répertoire de Sèvres et en propose une relecture contemporaine »

Mes sincères remerciements à l’équipe de la Cité de la Céramique, qui a offert au groupe SMV une excellente soirée et à l’artiste pour nous avoir donné, avec une simplicité et gentillesse, des clés pour comprendre son travail. 

« Poème de cristal. De Gallé à Lalique, les verreries Art Nouveau du Petit Palais »

Jusqu’en septembre, le Petit Palais (Paris) propose un accrochage exceptionnel de verreries art nouveau conservées dans ses collections. Intitulé « Poème de cristal. De Gallé à Lalique, les verreries Art Nouveau du Petit Palais », l’accrochage rassemble une trentaine de pièces signées des plus grands noms : Gallé, Lalique, Brocard, Daum frères, Décorchemont…

Emile Gallé, Corps de lampe, vers 1900, cristal soufflé à plusieurs couches, marqueterie de verres, bronze patiné, Paris, Petit Palais

Emile Gallé, Corps de lampe, vers 1900, cristal soufflé à plusieurs couches, marqueterie de verres, bronze patiné, Paris, Petit Palais

Lire la suite de cet article »