Une sélection d’expositions pour l’automne 2018

C’est la rentrée et les « sélections d’expositions à ne pas manquer » fleurissent dans les magazines et blogs culturels. Orion en aéroplane n’y échappera pas, vu le succès que vous aviez réservé à ma sélection de l’automne 2017.
Je vous présente les dix expositions soigneusement choisies qui rythmeront mon automne. Quelques blockbusters que vous verrez partout, mais aussi des manifestations plus confidentielles, parce que plus pointues, en lien avec les grandes thématiques de ce blog…

Giuseppe Castiglione, Le Salon Carré au musée du Louvre, 1861, huile sur toile, 69 x 103 cm, Paris, Musée du Louvre

Ne sachant pas ce qui allait être accroché dans ces différentes expositions, j’ai choisi mes illustrations librement. 

Gravures en clair-obscur

Commençons par l’une d’elles, certainement celle que j’attends le plus en cette rentrée : La Gravure en clair-obscur au Musée du Louvre, qui ouvrira le 18 octobre. Le Musée du Louvre conserve une très belle collection d’estampes léguée par Edmond de Rothschild. À peu près tous les deux ans, une exposition explore un aspect de ce fond. Après la gravure des origines en 2015/2016, place maintenant aux gravures en couleurs du XVIe siècle, dites en clair-obscur ou chiaroscuro.

Hans Baldung Grien, Sabbat des sorcières, 1510, gravure sur bois en couleurs, gravée en deux planches

En gravure, on imprime généralement en monochrome (noir, le plus souvent). Mais évidemment, la couleur est une tentation. Si, depuis la naissance de la xylographie occidentale, au XIVe siècle, on colorie à la main les épreuves, les artisans de l’estampe cherchent, autour de 1500, à imprimer en couleurs.
Les recherches aboutissent à la mise au point de la gravure en clair-obscur, qui consiste a graver deux matrices – une pour chaque couleur – et à les imprimer l’une après l’autre sur la même feuille. On obtient alors un effet de contraste d’ombre et de lumière (d’où le terme clair-obscur ou chiaroscuro). En imprimant le tout sur un papier coloré, ou en jouant avec la réserve du papier blanc, on donne l’illusion de trois couleurs ! Cela rappelle beaucoup le dessin sur papier teinté, alors en vogue.
Évidemment, il faut une certaine dextérité pour obtenir de beaux résultats : il faut décomposer l’image sur les différentes planches, soigner la gravure et surtout, parfaitement superposer les impressions.

Hendrick Goltzius, Hercules tuant Cacus, 1588, gravure en clair-obscur en deux planches, Paris, BNF

Les grands noms de l’estampe en clair obscur sont Hans Baldung Grien, Ugo da Carpi, Le Parmesan… Dans la première moitié du XVIIe, l’atelier de Rubens donnera à cette technique ses dernières lettres de noblesse, avant qu’elle ne tombe dans l’oubli.

La gravure en clair-obscur, Musée du Louvre, du 18 octobre 2018 au 14 janvier 2019. 

L’estampe japonaise au XXe siècle

Les amateurs d’estampes iront aussi à la Fondation Custodia cet automne, qui fait au public une proposition audacieuse : découvrir l’estampe japonaise du XXe siècle, totalement méconnue en Occident. Certes, nous admirons tous les oeuvres d’Hokusaï et des grands maîtres de l’Ukioy-e, mais ce sont toutes des oeuvres des XVIIIe et XIXe siècles.
A la fin du XIXe, alors qu’elle connait un engouement extraordinaire en Europe, on craint, au Japon, de voir tous les chefs-d’œuvre de la gravure quitter le pays. Quant à la pratique contemporaine, elle est totalement en crise : la créativité s’essouffle, les modèles et formules s’épuisent, les techniques traditionnelles sont menacées d’oubli… Conscient du péril, plusieurs mouvements, au Japon, entendent sauver et rénover l’univers de l’estampe.

L’exposition de la Fondation Custodia présentera les différentes voies ouvertes par les artistes japonais au XXe siècle. De belles découvertes en perspective !

L’affiche de l’exposition

Vagues de renouveau. Estampes japonaises, 1900-1960, Fondation Custodia, 6 octobre 2018 – 6 janvier 2019

Pour préparer votre visite : Sur un sujet proche, vous pouvez relire mon billet sur Paul Jacoulet

Mucha et Picasso, deux regards sur le Paris 1900

Les deux expositions dont je vais vous parler maintenant sont parmi les blockbusters annoncés de la rentrée… Et pourtant, c’est bien l’estampe, qui, encore une fois, motive ma visite. Il y a d’abord Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg.
Sans aucun doute, vous avez en tête ces belles jeunes filles aux chevelures en volutes et parsemées de fleurs, images éternelles et stéréotypées du Paris Art Nouveau, dont Alphonse Mucha fut l’un des plus fameux affichistes.

Affiche de l’exposition Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg

Il était aussi illustrateur pour le livre et la presse. L’exposition fera évidemment la part belle à cette production emblématique, mais explorera aussi d’autres facettes méconnues de l’artiste, comme son projet d’un cycle de peintures autour de l’histoire des peuples tchèques et slaves (lui-même était originaire de Moravie).

A noter dans la programmation du Musée du Luxembourg, deux visites chantées de mon ami Grégoire Ichou et une conférence de Nicholas Zmelty sur l’art de l’affiche dans le Paris des années 1900.

Alphonse Mucha, Musée du Luxembourg, 12 septembre 2018 – 29 janvier 2019

Pour préparer votre visite, vous pouvez (re)lire mes deux billets sur l’affiche et l’affichomanie parisienne du tournant du siècle.

Paris 1900, toujours, mais avec une autre compagnie, celle de Picasso. Le musée d’Orsay offre une exposition sur les oeuvres de jeunesses du peintre, dites de la « période rose » et de la « période bleue », dans les années qui précèdent l’invention du cubisme (qui fera l’objet d’une exposition en même temps au Centre Pompidou).
Figuratifs, touchants, les tableaux de cette période plairont certainement à ceux qui « n’aiment pas Picasso ». Pour ma part, j’espère y voir les premières gravures de l’artiste, qui a, tout au long de sa vie, beaucoup pratiqué ce médium, dans lequel il livrait ce qu’il avait de plus intime. C’est de la période bleue que date le fameux Dîner Frugal, à la pointe sèche, son premier chef-d’oeuvre en gravure.

Pablo Picasso, le Repas Frugal, eau-forte et pointe-sèche, Collection UCLA Grunwald Center for the Graphic Arts, Hammer Museum, California

Picasso Bleu et Rose, Musée d’Orsay, 18 septembre 2018 – 6 janvier 2019

Aux origines de la photographie : dans l’atelier de la famille Nadar

Si j’aime l’estampe, j’apprécie aussi beaucoup la photographie. L’histoire de la photographie primitive est même une passion, bien que je l’ai rarement avoué sur ce blog (vous pourrez tout de même lire quelques billets sur le sujet ici). Vous imaginez donc ma joie de découvrir, dans la programmation de la Bibliothèque nationale de France, une exposition consacrée aux Nadar. « Les » Nadar ? Oui, « les », car il sont trois, voire même quatre : Félix Nadar, le plus célèbre, qui a lancé la mode du portrait photographique à Paris, son frère Adrien Tournachon, son fils, Paul, et son épouse, Ernestine, qui a beaucoup contribué à l’entreprise.

Affiche de l’exposition Nadar à la Bibliothèque nationale de France

L’exposition, qui ouvre le 16 octobre offrira un aperçu de la légende familiale, les plus célèbres portraits de l’atelier, mais illustrera aussi la passion familiale pour les sciences. Félix Nadar est l’un des pionniers de la photographie aérienne – une passion immortalisée par le crayon de Daumier. Quant à son frère, il a collaboré avec le médecin Duchenne de Boulogne pour étudier les nerfs et expressions du visage dans une série de clichés assez étranges…

Les Nadar, Bibliothèque nationale de France, 16 octobre 2018 – 3 février 2019

Les fastes du XVIIIe siècle, à Paris et Venise

Changement total de registre avec l’exposition suivante, à voir au Grand Palais : Venise, la fête, les fastes… Plongée dans les dernières décennies d’une République finissante, avec Tiepolo, Guardi, Canaletto, Rosalba Carriera, Vivaldi. Le panorama promet d’être complet, avec une grosse section consacrée à la diffusion de l’esprit vénitien – et du mythe de Venise – à travers l’Europe.

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, Vue du Palazzo Ducale vers la Riva degli Schiavoni, huile sur toile, vers 1740, Milan, Pinacoteca del Castello Sforzesco

M’intéressant beaucoup à l’art de la Vedute (le paysage urbain, plus ou moins recomposé dont Canaletto est le maître), j’attends avec impatience de pouvoir me délecter de belles vues peintres et gravées. L’école vénitienne de gravure est très riche et j’espère que les estampes auront une juste place dans l’accrochage.

Giandomenico Tiepolo, Scène de carnaval ou Le Menuet, huile sur toile,1755, Paris, musée du Louvre

Si j’attends cette exposition, c’est aussi parce qu’elle dévoilera quelques-uns des résultats de la Venice Time Machine, le plus gros projet en Humanités numériques actuellement mené en Europe, qui vise à numériser et indexer toutes les archives vénitiennes (80 km linéaires!) pour reconstituer virtuellement la lagune pendant les mille ans de l’histoire de la République. Quel vertige !

Affiche de l’exposition « Eblouissante Venise » au Grand Palais

Eblouissante Venise, Grand Palais, 26 septembre 2018 – 21 janvier 2019.

Restons au XVIIIe siècle, période pour laquelle je confesse un amour aussi certain que presque inavouable (l’art de l’époque n’a pas vraiment la côte, de nos jours). Au Musée Cognacq-Jay (un de ces musées secrets parisiens), une exposition est consacrée à la figure singulière du marchand-mercier, un des acteurs majeurs du luxe parisien au temps des Lumières.

Affiche de l’exposition « La fabrique du Luxe » au Musée Cognacq-Jay

Le marchand-mercier est un entrepreneur, qui achète ou commande des objets d’art, importe des éléments décoratifs exotiques, fait assembler des éléments de diverses provenances et les commercialise. Il est négociant, importateur, décorateur, lanceur de mode… Bref, un personnage fascinant, que la recherche récente en Histoire de l’Art entend mieux cerner. Une exposition à forte dimension scientifique, donc.

La figure centrale de l’accrochage est le marchand Gersaint, dont la boutique est restée célèbre grâce au tableau qu’a peint Watteau. Le panneau – l’enseigne de la boutique, pour tout dire – ne fera pas le voyage depuis l’Allemagne, mais le musée nous promet de belles études préparatoires… ainsi qu’une reconstitution en réalité augmentée !

Antoine Watteau, l’Enseigne Gersaint, huile sur toile, 1720, Berlin, Charlottenburg.

La Fabrique du luxe, marchands merciers parisiens au XVIIIe siècleMusée Cognacq-Jay, 29 septembre 2018 – 27 janvier 2019

Figures énigmatiques et mystérieuses : Lequeu et Khnopff au Petit Palais

Encore un peu de XVIIIe siècle pour la route ? Le Petit Palais a programmé une exposition sur l’une des figures les plus énigmatiques – et fascinantes – du siècle, Jean-Jacques Lequeu, un architecte à la carrière brisée par la Révolution, mais qui passera son existence à dessiner, pour d’autres architectes et pour le cadastre. Il n’a pourtant pas abandonné ses ambitions, dressant des planches et alignant des centaines de notes préparatoires à des traités, qui ne verront eux non plus jamais le jour.

Jean-Jacques Lequeu, Elévation géométrale du temple de la Terre, dessin, 1794, Gallica/BnF

Si son œuvre nous est parvenu, c’est qu’il l’a donné à la Bibliothèque nationale avant sa mort, depuis laquelle il n’a cessé de fasciner, notamment les surréalistes.

Souvenez-vous, je vous avais parlé de ce fonds extraordinaire dans un précédent billet, à relire ici.
L’exposition est doublement une bonne nouvelle : elle va révéler au public cette figure atypique, mais aussi offrir enfin un regard scientifique sur son oeuvre, jusqu’alors très peu étudié.

Jean-Jacques Lequeu, Bâtisseur de fantasmes, Petit Palais, 11 décembre 2018 – 17 mars 2019

Lequeu ne sera alors pas la seule figure étrange en exposition au Petit Palais, puisque le musée présentera au même moment l’oeuvre de Fernand Khnopff. Cet artiste est une des grandes figures du symbolisme belge. Ses tableaux abondent de sujets énigmatiques, de femmes inaccessibles et de figures fantastiques dans un univers onirique et inquiétant. Le personnage lui-même est assez fascinant. J’aurais pu vous parler de Khnopff en début d’article, car il était aussi graveur… Il me tarde de découvrir ses estampes !

Fernand Khnopff, Caresse, huile sur toile, 1896, Bruxelles, Musées royaux.

Fernand Khnopff, le maître de l’énigme, Petit Palais, 11 décembre 2018 – 17 mars 2019

Egon Schiele

Finissons cette sélection de rentrée par l’exposition Egon Schiele à la Fondation Louis Vuitton. Elle occupe une place toute particulière dans cette liste, car j’attache à la figure d’Egon Schiele beaucoup de souvenirs. Vienne 1900 (Schiele, Kokoschka, Moser et Klimt), au Palais du Luxembourg en 2006 est l’une des toutes premières expositions parisiennes que j’ai pu voir, lors d’un voyage scolaire. L’été qui a suivi, j’ai fait un voyage en Autriche et en République tchèque, au cours duquel j’ai revu des oeuvres de Schiele, au Belvédère à Vienne, mais aussi à Český Krumlov, une cité à laquelle il était très attaché et qu’il a maintes fois peint. Quand on se promène dans cette ville, on « voit » dans le paysage les tableaux de Schiele.

Si Schiele me hante encore, c’est – entre autres – pour ce poignant portrait, La Famille, où il se montre, nu, avec sa femme et le bébé qu’ils attendent. Le couple est emporté par la grippe espagnole et cette peinture est la dernière de l’artiste…

Egon Schiele, La Famille, huile sur toile, 1918, Vienne, Belvédère

Ce sera ma première visite à la fondation Vuitton et j’espère ne pas être déçue !

Egon Schiele, Fondation Louis Vuitton, 3 octobre 2018 -14 janvier 2019. 

Et vous, à quoi ressemble votre programme des expositions de la rentrée ?

2 commentaires sur “Une sélection d’expositions pour l’automne 2018

  • 22 septembre 2018 à 10 h 53 min
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    Bien merci, je suis impatients de découvrir Jean-Jacques Lequeu, et vous remercie pour ces précieuses informations,
    et la passion et la curiosité vivante qui vous animent, je me permets de vous annoncer au centre de la gravure et de l’image imprimée, à La Louvière, en Belgique l’expo « Chroniques » qui débutera le 12 octobre prochain, mais j’imagine que vous connaissez ce lieu dédié à l’estampe et aux imprimés.
    Bien cordialement d’un lecteur fidèle de vos « chroniques »
    Daniel Nadaud

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