L’anatomie d’une fleur. Modèles en papier-maché du Docteur Auzoux

Une fleur géante s’effeuille, vous exhibant tous ses dessous : sépale, pétale, étamine, pistil. Pas de doute, vous êtes devant un modèle du docteur Auzoux. Au XIXe siècle, cet homme, médecin de formation, s’est spécialisé dans la fabrication d’écorchés aux vertus pédagogiques.

Fleur d’oeillet, modèle botanique en papier maché du Docteur Auzoux, XIXe siècle

Au musée national de l’Education, à Rouen, quelques-unes de ses créations sont à découvrir dans une exposition intitulée « Belles plantes ! Les modèles en papier mâché du Docteur Auzoux ».

Depuis ma découverte des écorchés botaniques du Docteur Auzoux dans les réserves du musée national de l’Éducation, à Rouen, en 2014 (voir mon billet), je rêvais de vous parler de ces fabuleux modèles made in Normandie. J’aurais pu profiter de leur présence au Grand Palais lors de l’exposition Jardins (auquel j’ai consacré un billet) pour vous en livrer tous les secrets, mais je savais qu’il me fallait encore un peu attendre, car le musée national de l’Éducation allait bientôt les mettre à l’honneur. C’est chose faite : tout l’été et jusqu’en février 2019, l’établissement leur consacre une jolie exposition temporaire.

Scénographie de l’exposition

Les modèles botaniques du Docteur Auzoux sont des reproductions en papier mâché, à échelle parfois très agrandie, de plantes. Elles ont la particularité d’être démontables, de façon à exposer chaque détail de l’anatomie végétale. De petites étiquettes, collées sur les différentes parties, permettent d’identifier et de nommer chaque organe. Un précieux outil pédagogique pour les leçons de choses d’autrefois !

Ces modèles, qui ont connu une diffusion internationale, sont une production éminemment locale : ils étaient fabriqués à Saint-Aubin-d’Escoville, à quelques dizaines de kilomètres de Rouen. Mais comment un petit village de l’Eure, de tradition paysanne, s’est-il trouvé une telle spécialisation ?

La naissance d’une vocation

Elle la doit à un homme, le plus fameux de ses habitants, Louis-Thomas-Jérôme Auzoux, né en 1797 d’un couple de paysans aisés. Élève studieux et prometteur, il fait ses classes à l’école communale, puis au Collège de Bernay avant d’être envoyé à Paris pour étudier la médecine. Nous sommes en 1816. De cette expérience d’étudiant, il est marqué par les difficultés liées à l’enseignement de l’anatomie. Les gravures sont insatisfaisantes, et les dissections complexes, peu nombreuses et dangereuses (les risques sanitaires sont grands). Il existe des modèles d’anatomie en cire, mais ils sont très onéreux, fragiles, et difficilement utilisables dans le cadre universitaire.

Inventif et doué de ses mains, Louis Auzoux se met en tête de fabriquer un modèle anatomique du corps humain entièrement manipulable. Il n’est alors pas le seul à mener des recherches dans ce sens : d’autres, en France, s’y essaient déjà, à grands frais. Mais Auzoux a une idée qui va faire la différence : au bois et à la cire, il préfère le papier mâché, alors abondamment employé pour la fabrication de jouets pour enfants et de petit mobilier de fantaisie. Les avantages sont innombrables : un coût de fabrication réduit, des éléments légers et résistants, facilement maniables, et surtout, reproductibles à échelle industrielle. Mais nous n’en sommes pas encore là !

Ses expérimentations aboutissent en 1822 à la création d’un premier modèle anatomique, de taille relativement réduite, mais prometteur : il s’agit d’un modèle d’un membre abdominal. Il présente ce travail à l’Académie de Médecine, qui l’accueille avec enthousiasme. L’année suivante, il a réalisé une tête humaine. Jugeant favorablement ses expérimentations, le ministère de l’Instruction publique le subventionne et, en 1825, Auzoux achève un mannequin complet, dont chaque élément est moulé et donc reproductible.

Anatomie, zoologie, botanique : l’extension du catalogue du Docteur Auzoux

Auzoux, sentant que sa production a de l’avenir, ouvre un atelier dans son village natal. En 1828, il emploie trois ouvriers, avec qui il lance un nouveau mannequin anatomique grandeur nature, en 129 pièces démontables, commercialisé pour 3000 francs. Ce tarif demeurant cependant trop élevé pour bien des écoles, Auzoux s’adapte en proposant des modèles de taille plus modeste, ou plus simples. Il ajoute rapidement à son catalogue des organes particuliers, parfois agrandis : un bassin féminin, des utérus à différents stades de la grossesse, un cœur, un oeil…

Les usages se multiplient : on emploie ses modèles dans les écoles de médecine pour l’enseignement de l’anatomie, en alternative de la dissection. Les chirurgiens en usent pour préparer une opération et visualiser leur zone d’intervention. Rapidement, les vétérinaires expriment à leur tour leur intérêt, et Auzoux développe un catalogue de zoologie, qui s’étend, après 1850, à la botanique.

Le ministère de l’Instruction s’intéresse toujours à la production et, bientôt, les écorchés du docteur Auzoux vont rejoindre les étagères des écoles, où ils apporteront un support bienvenu aux leçons de choses. À l’étranger aussi, ses modèles sont recherchés, notamment en Angleterre, où l’on manque de cadavres pour la dissection, et où le vol de cadavres au cimetière était devenu un véritable problème politique et social.

Bon pédagogue et fin communicant, le docteur Auzoux assure lui-même la promotion de sa production : il dispense des leçons d’anatomie, au cours desquels il manipule ses écorchés, prouvant là leur utilité pédagogique. Les catalogues de vente, nombreux, mettent en avant la diversité et la quantité de ses clients, hôpitaux, écoles, musées, universités…

Hanneton, modèle zoologique en papier maché du Docteur Auzoux, 1844

Pour toutes ces raisons, les modèles pédagogiques d’Auzoux sont un des exemples emblématiques de la vulgarisation et de la diffusion des sciences au XIXe siècle.

Un village transformé en fabrique d’écorchés

De trois employés en 1828, l’atelier est passé à cinquante en 1835. Bientôt, il emploiera près de cent personnes, soit une bonne partie de la main-d’œuvre locale.

Le travail est en partie réalisé en atelier, le reste à domicile. Les écorchés sont fabriqués en série, ce qui permet une division forte des tâches.
Si Auzoux s’est inspiré, pour concevoir ses mannequins, de la technique du papier mâché, il l’a considérablement améliorée. Les écorchés sont fabriqués avec une pâte qui mêle papier, colle de farine, chanvre, blanc de Meudon et poudre de liège. Le mélange est appliqué humide dans les moules en métal, préalablement recouverts de fines couches de papier. Le tout est pressé pour gagner en solidité, séché, avant d’être peint, toujours à main.

Si les photos anciennes des ateliers et le matériel (notamment les moules et guides de montage) permettent de comprendre le procédé de fabrication, les étapes préalables, comme la mise au point d’un nouveau modèle demeurent malheureusement encore mystérieuses, faute d’archives conservées. Auzoux, lui-même excellent anatomiste, savait s’entourer des meilleurs spécialistes pour offrir des représentations précises et justes.

Reportage photographique sur la fabrique Auzoux dans les années 1950

L’entreprise Auzoux a été en activité jusqu’en 2002 à Saint-Aubin d’Escoville et sa présence a durablement marqué l’histoire du village. Le docteur Auzoux, suivant les pratiques du temps, avait développé une politique paternaliste auprès de son personnel. Il était par exemple obligatoire de suivre des cours du soir, où l’anatomie occupait la place d’honneur. Une caisse d’épargne et divers services venaient compléter l’offre sociale. Principal employeur de Saint-Aubin, Louis Auzoux en sera aussi le maire !

Les modèles du docteur Auzoux dans les collections publiques

Si le musée national de l’Éducation consacre aujourd’hui une exposition aux modèles du Docteur Auzoux, c’est que 32 pièces de son catalogue, datées de 1877, sont récemment venues rejoindre ses collections. Il s’agit de modèles pédagogiques de botanique, provenant du lycée Pierre Corneille, à Rouen.

Endommagés par les manipulations qu’ils ont subies pendant plusieurs décennies, les modèles ont été ou doivent être restaurés. Le musée a d’ailleurs lancé une souscription pour achever ce chantier, à laquelle les visiteurs sont invités à participer. Une vitrine et plusieurs vidéos illustrent le travail des restaurateurs.

D’autres musées, en France et à l’étranger, possèdent des pièces du docteur Auzoux. En région parisienne, le musée Fragonard, à l’École vétérinaire de Maison-Alfort possède un écorché de cheval, une des pièces les plus onéreuses du catalogue d’Auzoux. L’université de Montpellier conserve un bel ensemble très représentatif de la production normande, tant en anatomie humaine qu’en zoologie et en botanique. Exposés en 2017, ils ont fait l’objet d’une publication, gratuitement accessible sur internet.
À quelques kilomètres du village natal du docteur Auzoux, un musée lui rend hommage : il s’agit du musée de l’écorché d’anatomie, au Neubourg, que je n’ai pas encore visité, mais qui a rejoint ma longue liste d’excursions à entreprendre !

Pour en savoir plus

L’exposition Belles plantes ! au Musée national de l’Education à Rouen court jusqu’au 25 février 2018. Dans cette ville, tous les musées sont gratuits : profitez-en ! Informations pratiques.

Batou me signale qu’une partie de la collection de modèles de l’ESPE Paris a été numérisée en trois dimensions : on peut consulter le produit de ce travail sur le site SketchFab qui lui a aussi consacré un article (en anglais). La Haute école des Arts du Rhin a également mené un projet pédagogique autour des modèles du docteur Auzoux, dont le résultat est consultable sur un beau site internet.

Pour les ouvrages, je vous recommande ces trois titres, consultés pour la préparation de ce billet. Je signale également l’existence de travaux universitaires, répertoriés sur la page Wikipédia consacrée au docteur Auzoux. 

  • Johann-Günther Egginger, Belles plantes ! Modèles en papier mâché du Dr Auzoux, Réseau Canopé, , 48 p. Disponible en format papier et PDF (payant). 
  • Collectif, Prodiges de la nature, les créations du docteur Auzoux (1797-1880). Collections de l’Université de Montpellier, Montpellier, monuments historiques et objets d’art d’Occitanie – Direction régionale des Affaires culturelles,
  • Christophe Degueurce, Corps de papier : l’anatomie en papier mâché du docteur Auzoux., Paris, editions de La Martinière,

7 commentaires sur “L’anatomie d’une fleur. Modèles en papier-maché du Docteur Auzoux

  • 21 août 2018 à 13 h 25 min
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    Coucou Joh
    Ton billet est superbe !!!
    Te lire est toujours un plaisir.

    L’espace Bagouet à Montpellier a accueilli du 1er février au 9 avril 2017, une expo dont le titre était « Prodiges de la nature, Les créations du Dr. Auzoux (1797-1880), Collections de l’Université de Montpellier ».
    Une brève vidéo en faisait la « promotion » : https://youtu.be/BZDkoOYrs-w
    À cette occasion, Le DRAC avait publié un ouvrage dans sa collection Duo que l’on peut télécharger ici : http://www.culture.gouv.fr/content/download/156479/1682945/version/1/file/Duo%20Auzoux%20WEB.pdf

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    • 21 août 2018 à 15 h 43 min
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      Merci Jean-Luc ! Je reprends doucement le chemin du blog après presque un mois et demi de pause. J’ai un peu écrit mais je n’ai rien réussi à terminer jusqu’à aujourd’hui. Ca devrait cependant bientôt se débloquer, j’ai une longue file de billets en attente 🙂

      Dommage que je n’ai pas pu voir l’expo de Montpellier, en revanche, je connaissais le livre, que j’ai lu en PDF sur mon ordinateur et en « vrai » au musée de l’Education. J’adore la collection Duo, si riche, surprenante et… gratuite.

      Amitiés !

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  • 31 août 2018 à 16 h 44 min
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    Le spécimen de l’expo Jardins était en effet fascinant. J’ai grandi à 5 kilomètres du Neubourg donc je connais le fameux musée de l’écorché ! Je n’ai pas de photo en stock hélas, mais il y a des choses vraiment très curieuses.

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