Une vie sous le parquet : le plancher de Joachim

Un menuisier confie sa vie au verso des planches qu’il assemble lors de la réfection du plancher d’un château perdu dans les Hautes-Alpes. Cent trente ans plus tard, ses écrits sont découverts au hasard d’un nouveau chantier. Soixante-douze courts textes, sur lesquels s’est penché l’historien Jacques-Olivier Boudon pour reconstituer la vie de Joachim Martin.

Couverture de l’ouvrage (détail)

Lorsque Le plancher de Joachim est paru, en octobre 2017, je me suis promis de le lire. L’annonce d’une conférence, à l’École des Chartes, m’avait alléchée et une émission sur France Culture achevée de me convaincre. J’attendais l’été pour savourer ces pages. Et puis la présentation d’un fac-similé d’une des planches de ce parquet à l’exposition « Graffiti » du Centre des Monuments nationaux m’a fait craquer. À peine rentrée de ma visite, l’ouvrage était déjà chargé sur ma liseuse !

Me voici donc plongée dans l’univers de Joachim Martin, 38 ans, menuisier aux Crottes, un village de montagne à deux pas d’Embrun. En cet été 1880, il est employé au château de Picomtal, où il a la charge de refaire les planchers de plusieurs pièces. À cet ouvrage, il travaille seul. Son client, le propriétaire, Monsieur Roman est souvent absent : Joachim a le loisir de faire des pauses, au cours desquelles il confie au dos des lattes des bribes de sa vie, tracées avec le crayon qui lui sert aux mesures.

Une des lattes du plancher de Joachim, couvert de son écriture. Photographie reproduite sur le site le Démotivateur, non sourcée.

Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi confie-t-il ses pensées à un support aussi incongru ? C’est une « bouteille à la mer » que Joachim laisse à un interlocuteur précis : son successeur, qui, un siècle plus tard, se chargera du remplacement de son ouvrage.
Joachim l’interpelle même très directement « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus (…) Mon histoire est courte, sincère et franc[h]e, car nul que toi ne verra mon écriture. C’est une consolation pour s’obligé d’être lu », « Conserve toi et songe qu’un jour tu feras comme moi, tu iras à la maison des frères où je repose ». Jacques-Olivier Boudon n’en parle pas, mais il me semble que cela soit une pratique pas si rare chez les menuisiers, puisque j’ai déjà entendu parler de bouteilles de vin cachées dans un ouvrage pour la génération suivante qui le restaurera.

D’ailleurs, Joachim tutoie ce lecteur d’outre-tombe : « Ne fait pas comme eux écrit toujours ta date » , « sois plus sage et tu seras heureux », « Ami lecteur quand tu prendra femme demande lui son instruction et non pas d’argent pour dot », « Ami ne travaille pas tant, fais toi payer selon ton savoir ».

Que lui raconte-t-il ? Des bribes de sa vie : « ce mariage d’inclination me porta aucun bonheur car les parents furent toujours mes ennemis » ; « cinq heure. Je viens de manger un morceau de cochon qui vaut 1f10 la livre et un verre d’eau sucré » ; des anecdotes sur le quotidien : « il y a six mois que l’on a commencé à démolir les remparts à Embrun », « hier dimanche 4 septembre la fête a été belle à Savines », « depuis quatre moins nous n’avons pas eu de pluie (…) Les vignes sont ruinées »; des confidences parfois crues, sur ses contemporains : « Lagier, Maire est enflé et gros et sot », « Le cadet Michel du Vicomtal frère avait la triste passion de se faire tête le noeud ou les tétons (…) » ; « Fredo lui a fait la commission dans la serre à fleur. J’avais marqué le jour et au bout de 9 mois résultat d’un beau garçon né brun », « [L’abbé] m’a plutôt l’air gai luron de ce qu’il est fesant de grandes révérences aux femmes et les pauvres maris cocus sont obligés de se taire parce qu’il est médecin. »

Au total, 4000 mots. Les pièces d’un puzzle tout mélangé, car les planches ne sont pas numérotées : heureusement, de nombreuses dates émaillent les textes ce qui permet d’en reconstituer partiellement le fil. Un puzzle, mais un puzzle certainement incomplet, car tous les planchers que Joachim a assemblés au château n’ont pas encore été refaits et ils révéleront certainement d’autres messages dans les prochaines décennies.

Par ailleurs, Jacques-Olivier Boudon suppose que d’autres maisons du village doivent encore cacher des textes sous leurs planchers. Pourquoi n’aurait-il laissé sa trace qu’au château ?

Puzzle dont il faut savoir lire entre les lignes, sans quoi bien des aspects de la vie de Joachim (et du village de Crottes) échapperont à son destinataire.

Pour faire résonner la voix de Joachim, pour faire revivre son monde, il faut confronter son propos aux archives ; traquer dans les listes nominatives les gens qu’il mentionne, ne donnant parfois comme indice qu’un surnom ou une profession ; bref, tirer des fils de cet écheveau et tisser des liens, remettre en contexte.

C’est là l’énorme travail mené par Jacques-Olivier Boudon qui a passé plusieurs années à dépouiller des sources, identifier chaque personnage, dater chaque fait, remettre en ordre chaque phrase.

Si j’ai admiré la précision et le soin apporté à ce travail documentaire, je dois m’avouer un peu déçue par la forme finale de l’ouvrage dont la lecture m’a paru, par moment, un peu monotone.

Je suis pourtant bon public de ce genre de publications : j’adore les enquêtes biographiques et je lis régulièrement des blogs de généalogie… Et c’est un peu le reproche que je fais à ce livre : son écriture très factuelle se rapproche beaucoup des écrits de généalogie. Des noms, des dates, des professions. Untel est le fils de truc, et le petit-fils de machin, il naît en telle année, meurt en … à tel âge.

Chaque personnage du récit de Joachim fait l’objet d’un tel traitement, ce qui affadit un peu la lecture. J’aurais aimé un peu plus de vie, d’animation… Jacques-Olivier Boudon nous livre le résultat de son enquête, mais pas, ou peu, le récit de sa quête : il ne nous dit rien ou presque des émotions qu’il a ressenties en lisant Joachim ; des mois passés à reconstituer son environnement au fil des cartons d’archives. Or c’est précisément cela, le récit de l’investigation que j’aime dans ce type de travail. C’est cela qui m’a fait vibrer dans le webdoc sur Louise Pikovsky, dans le Madeleine Project, dans le documentaire sur le 209 rue Saint-Maur ou encore dans le livre « Paysages en bataille ». Le point commun de ces différents projets éditoriaux, c’est que le narrateur (enfin ici ce ne sont que des narratrices) nous expose le point de départ de leur projet et nous le fait vivre, étape par étape, tel qu’elles l’ont vécu. Ainsi, nous ressentons aussi l’excitation de la trouvaille, quand une archive se dévoile ; l’émotion quand un témoin survient ; l’impatience du dénouement ; l’anxiété de voir une piste se terminer en impasse.

De rares, trop rares fois, Jacques-Olivier. Boudon nous laisse transparaître quelques-unes de ces émotions-là, néanmoins, la plupart du temps, il s’efface.

Plus embêtant, tout au long du livre, le récit manque de progression, de variation et de rythme : les soixante premières pages, je me suis demandée « quand ça allait commencer », pensant à une introduction factuelle, avant de comprendre que tout le livre était écrit de cette façon très documentaire. Je suis parfois restée sur ma faim notamment quand il évoque les secrets du village, les ragots, les tabous. Il est question d’adultère, de prêtre qui aime peut-être un peu trop les femmes et à qui Joachim trouve le défaut de « trop s’occuper des ménages de la manière que l’on baise sa femme. Combien de fois par mois si on la saute si on fait levrette si on l’encule enfin je ne sais combien de choses il a demandé et défendu à toutes les femmes du quartier. De quel droit misérable. Qu’on le pende ce cochon ». Plus grave, ailleurs, le menuisier évoque une affaire de pédophilie et une autre d’infanticide, qui n’ont ni l’une ni l’autre laissé d’autres traces dans les archives. L’auteur met bien en évidence combien ce genre de témoignage est rare et donc précieux pour l’historien, mais n’en tire pas une analyse aussi poussée que ce que j’aurais aimé lire, bien qu’il les replace dans leur contexte historique.
Il n’exploite par ailleurs pas une inscription étrange de Joachim « Châtelains qui méprisez l’ouvrier, sans la blouse qui a baisé ta mère ou ta soeur tu ne serais pas ici présent. Réfléchit. » Qu’est-ce que cela cache ? Simple méchanceté liée à une brimade ou véritable secret de famille ? Il semble que cela fasse référence à la mère du propriétaire, 50 ans, à propos de laquelle Joachim écrit « mignonette [sic] et petite, caractère doux. Mme a été jolie et joyau des salons de Paris, a eu une fille à l’inconnu ce qui fait dire souvent à son fils ; vat’en à Paris faire boucher ton trou. Chose regrettable pour une mère. Ils ne sont pas d’accord ». Nous n’en saurons pas plus.

Le château de Picomtal, où a travaillé Joachim Martin. Photographie Fr.Latreille, CC BY-SA.

J’ai aussi regretté que la parole ne soit pas plus largement donnée à Joachim. Au fil des pages, les extraits de la source sont relativement rares et, ce n’est que dans les dernières pages, en annexes, que l’on découvre le texte brut, tel que livré par Joachim. Ayant lu Le plancher de Joachim sur ma liseuse, ce qui implique une progression assez linéaire (impossible de feuilleter l’ouvrage comme on le ferait pour un volume papier), je ne les ai découverts qu’en épilogue, ce que j’ai trouvé bien dommage. J’ai enfin déploré l’absence d’images : photos du village, du château, extraits de cadastre et bien sûr, reproduction des fameuses planches de bois. Ce n’est cependant que dans la version numérique, car j’ai croisé au fil du texte des références à des « figures », malheureusement absentes de l’epub.

Aussi ai-je presque regretté la forme éditoriale de ce projet : pourquoi un livre ? Il me semble presque qu’un blog ou un webdoc se serait mieux prêté à ce matériau, tout en offrant l’opportunité d’une poursuite du projet si d’aventure d’autres sources avaient émergé.

Malgré ces critiques, il n’en demeure pas moins que ce Plancher de Joachim mérite d’être découvert, tant la source est rare, précieuse et… romanesque ! Un livre à offrir aux amateurs de généalogie, qui y puiseront certainement des informations utiles à leurs propres recherches, ainsi qu’à tous les curieux du quotidien des « petites gens » et de ce que nos ancêtres n’ont pas voulu confier au papier.

Jacques-Olivier Boudon, Le plancher de Joachim. L’histoire retrouvée d’un village français, Paris, Humensis, 2017, 255 pages. Edition papier, 24 euros ; édition numérique, 15,99 euros. Vous pouvez également écouter la conférence filmée que l’auteur a donné à l’Ecole des Chartes.

10 commentaires sur “Une vie sous le parquet : le plancher de Joachim

  • 8 août 2018 à 19 h 01 min
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    Du coup je ne regrette pas de ne pas avoir craqué. La découverte est savoureuse, mais je ne suis pas sûr que la lecture aurait gardée le même charme… J’ai quand même envie de soulevé tous les parquets que je vois maintenant 😉

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  • 8 août 2018 à 19 h 22 min
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    J’ai eu la même réflexion en lisant ce livre il y a quelques temps. La déception fut à la hauteur de ce que je croyais trouver dans ces pages. C’est froid, mécanique, comme si l’auteur avait eu peur de compromettre la « vérité » historique en mettant un peu de chair autour de l’os.

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  • 9 août 2018 à 7 h 44 min
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    Pourtant, l’auteur en parle bien et donne envie ! Volonté de respecter la vérité historique, certainement ! Belle découverte, tout de même ! Merci pour ce partage !

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    • 9 août 2018 à 9 h 13 min
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      Oui, j’avais été très convaincue par son passage sur France Culture (je crois que c’était France Culture, Concordance des temps) mais j’ai été déçue de ne pas trouver « plus » dans le livre : l’émission me semblait avoir révélé l’essentiel…

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      • 9 août 2018 à 20 h 48 min
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        La présentation qu’il fait pour France Inter – La marche de l’histoire est aussi passionnante. Un historien à écouter donc !

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