Mary Cassatt et l’estampe

Univers délicat et silencieux : une femme à sa correspondance, une figure maternelle penchée sur son bébé, l’intimité de la toilette… impossible d’oublier les estampes subtiles de Mary Cassatt pour qui les a une fois admirées. Mais Mary Cassatt, c’est aussi l’une des figures les plus fascinantes de l’impressionnisme. D’abord parce qu’elle est l’une des rares femmes à s’être imposée dans ce milieu très masculin et relativement hostile aux artistes de son sexe, d’autre part parce qu’elle a développé un œuvre gravé des plus novateurs tant sur le plan technique qu’esthétique. C’est des estampes de Mary Cassatt que nous allons parler aujourd’hui.

Mary Cassatt, La Lettre, pointe sèche et aquatinte, impression en couleurs sur trois plaques, 1890-1891, New-York, The Metropolitan Museum of Art. Détail

Itinéraire d’une Américaine à Paris

Mary Cassatt est une figure atypique à plus d’un titre. Par son extraction sociale, tout d’abord, qui ne la prédispose pas du tout à embrasser une carrière artistique. Mary Cassatt est issue de la haute bourgeoisie américaine (son frère deviendra autour de 1900 une des premières fortunes des États-Unis). Enfant, elle voyage en Europe avec sa famille, et développe ainsi dès sa jeunesse une solide culture visuelle et patrimoniale. Ses prédispositions pour le dessin et la peinture lui ouvrent les portes de l’École des Beaux-Arts de Philadelphie, où elle étudie de 1861 à 1864. Mais la jeune femme s’ennuie à copier des plâtres et souhaite ardemment retourner en Europe se confronter au modèle des maîtres anciens. Un désir difficile à accepter pour son milieu, car cet apprentissage artistique ne devait pas se transformer en vocation, mais simplement la doter d’un loisir aimable et raffiné, comme il convient pour une femme de son rang.

Mary Cassatt, Thomas somnolant, pastel, 1893, Zurich, Fondation Bührle.

Malgré les réticences, Mary Cassatt réussit à s’embarquer pour l’Europe en 1868. Elle étudie auprès de Gérôme et Couture, voyage en Italie, et rentre aux États-Unis pendant les événements de 1870-1871. Elle est cependant rapidement de retour en Europe, et après un nouveau voyage en Italie, puis en Espagne et enfin aux Pays-Bas, elle se fixe définitivement à Paris en 1874 où ses parents et sa sœur Lydia vont la rejoindre en 1877. La capitale française est un lieu de résidence de choix : elle a le Louvre à disposition, et elle peut s’imprégner des nouvelles idées artistiques qui fleurissent alors dans les ateliers parisiens.

Dès 1868, elle est acceptée au Salon, où elle présente la Mandoline. Ses œuvres seront par la suite régulièrement exposées, pour la plus grande fierté des siens. Mais surtout, elle rejoint les aspirations d’un groupe qui va révolutionner la peinture, les indépendants, qui marqueront l’histoire de l’art sous le nom d’impressionnistes.

Mary Cassatt, une femme impressionniste.

« Comme je me souviens bien d’avoir vu pour la première fois les pastels de Degas dans la vitrine d’un marchand du boulevard Haussmann. Cela a changé ma vie. J’ai vu alors l’art comme je voulais le voir. » se remémore-t-elle dans une lettre à son amie Louisine.

Degas, quant à lui, découvre l’œuvre de Mary Cassatt sur les cimaises du Salon, en 1874. C’est grâce à lui que la jeune peintre entre dans le cercle des indépendants : en 1877, Degas l’invite à participer à l’une de leurs expositions. Les peintures, pastels puis estampes de la jeune Américaine seront admirés de Zola, Gauguin, Pissarro. Cependant, bien que ses œuvres soient appréciées, Mary Cassatt restera toujours un peu isolée du reste du groupe, probablement en raison de son sexe, de son extraction sociale et de sa nationalité.

Elle va néanmoins être un atout précieux pour ses camarades peintres, en œuvrant avec succès pour la diffusion de l’art impressionniste aux États-Unis. Elle joue les conseillères pour de riches amateurs et fait acquérir par l’entremise de son réseau de nombreuses toiles de cette avant-garde parisienne. Ce sont parmi les premières toiles impressionnistes à s’exporter outre-Atlantique.

Quant aux tableaux et pastels de Cassatt, on les admire pour leur douceur : les sujets, toujours issus de l’univers féminin, sont délicats et intimes. Au cours de la décennie, elle se spécialise dans les représentations de mère à l’enfant. Elle peint à merveille la chair des bébés, traduit avec justesse la tendresse qui unit ses modèles, croque avec délicatesse les occupations des bambins, dessine des femmes à leur toilette. Cela ne manque évidemment pas de séduire le public.

Mary Cassatt et l’estampe, la naissance d’une aquafortiste virtuose

Mais si je voulais vous parler de Mary Cassatt aujourd’hui, c’était d’abord pour partager avec vous mon enthousiasme pour son œuvre gravé, qui compte un peu moins de 250 pièces.
Lorsqu’elle arrive à Paris, Mary Cassatt pratique la peinture et le pastel avec virtuosité. Ses débuts dans l’art de la gravure sont dus à l’initiative de Degas, qui, au lendemain de l’exposition de 1879 — la première qui rapporte aux artistes dits impressionnistes un petit pécule — se met à rêver d’une revue artistique, comme c’est alors à la mode.

Le titre est trouvé : ce sera Le jour et la nuit. On y assemblera des textes et des estampes originales. Degas se remet à la gravure, et il convainc Pissarro et Mary Cassatt de le suivre. Chacun travaille à son cuivre. Degas grave une Visite au Louvre (où apparaît Mary Cassatt), Pissarro donne Le sous-bois à l’Hermitage. Mary Cassatt, quant à elle, se lance dans deux scènes inspirées des plaisirs nocturnes : au théâtre, reflet de glace et La femme à l’éventail (In the Opéra Box), dont le style dialogue fortement avec les estampes de Degas de la même période, très radicales et expérimentales. L’un comme l’autre inventent sur le cuivre même, jouant de ses défauts et des accidents de morsure, de l’irrégularité du grain de l’aquatinte.

Mary Cassatt, Dans la loge d’Opéra, aquatinte, vernis mou et eau-forte, 1880, quatrième état sur quatre, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

La revue ne voit cependant jamais le jour, ce qui vaudra à Degas d’aigres reproches de la mère de Mary : « comme toujours, le temps venu [… Degas] n’était pas prêt, de sorte que Le Jour et la Nuit, (…) qui aurait pu connaître une grande réussite, n’a pas encore paru. (…) Degas n’est jamais prêt pour quoi que ce soit — cette fois, il leur a fait rater une belle occasion ».

Si l’aventure du Jour et la Nuit se termine en impasse, la graine plantée va avoir d’autres conséquences : Mary Cassatt a découvert le pouvoir de l’estampe, et elle n’abandonnera plus cette pratique artistique.

Elle maîtrise maîtrise rapidement l’eau-forte, l’aquatinte et le vernis mou. C’est une graveuse exigeante, qui n’accepte aucun compromis et brille par sa maîtrise technique. Propriétaire d’une presse à partir de 1890, elle s’entoure des meilleurs praticiens (Bracquemond, Leroy) et veille particulièrement à la qualité de ses tirages. Une excellence qui fera l’admiration de ses camarades… et leur jalousie.

Mary Cassatt, Tricot dans la bibliothèque, vernis mou et aquatinte, deuxième état sur trois, 1880, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

Dans les premières années, elle grave d’après ses sujets peints, déclinant les motifs qui lui sont chers : le théâtre, l’univers féminin, l’heure du thé, la lecture. Ses estampes sont le plus souvent des réinventions de ses peintures et ses pastels, mais il arrive aussi qu’une gravure précède l’œuvre peinte. Elle grave alors uniquement en noir et blanc, se plongeant dans des expériences audacieuses à l’eau-forte, l’aquatinte et le vernis mou.

Mary Cassatt, La carte, pointe sèche, deuxième état sur trois, 1890, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

Au cours de la décennie 1880, son répertoire évolue, laissant une place toujours plus grande aux enfants et à la maternité. Ses modèles favoris sont alors ses neveux et ses belles-sœurs. Elle préfère, vers 1890, la pointe-sèche, où une ligne pure contraste avec le fouillé des ombres.

Mary Cassatt, Quiétude, pointe sèche, 1891, Paris, Bibliothèque de l’INHA

Estampes en couleurs

En 1890 un événement culturel provoque chez elle un véritable choc esthétique, comme chez la plupart de ses camarades. Il s’agit de l’exposition d’estampes japonaises présentée à l’École des Beaux-Arts, qui divulgue au public parisien les merveilles de la xylographie en couleurs venue d’Extrême-Orient, jusqu’alors connues des amateurs éclairés seulement.

C’est une révélation, et Cassatt, comme d’autres, va tenter de s’approprier certains codes esthétiques. Mais contrairement à ses contemporains, elle ne se lance pas pour autant dans la gravure sur bois, et garde ses pratiques : aquatinte et vernis mou.

Mary Cassatt, La Lettre, pointe sèche et aquatinte, impression en couleurs sur trois plaques, 1890-1891, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

Son trait s’épure, sa ligne se simplifie encore. La composition de ses planches évolue, sous l’influence des compositions japonaises. Et surtout, elle introduit la couleur, de belles et délicates couleurs, tout en transparence : c’est un véritable exploit technique. En quelques mois, elle réalise une série de dix aquatintes en couleurs, qui demeurent le chef-d’œuvre de son œuvre gravé.

« J’ai tracé les contours à la pointe sèche et grainé les endroits destinés à la couleur, puis coloré « à la poupée » — au début, je ne connaissais absolument pas la méthode, et, comme la coloration était exclusivement réalisée par mes soins, il m’est arrivé de varier le mode d’application de la couleur. »

Mary Cassatt, L’essayage, pointe sèche et aquatinte, impression en couleurs en trois plaques, septième état sur sept, 1890, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

Mary Cassatt fait le choix de limiter le nombre de plaques pour ne pas inutilement complexifier l’impression. Une fois le motif arrêté, elle en décalque le dessin sur deux ou trois cuivres différents. Elle fait une première morsure légère pour marquer les contours, puis s’attaque à l’aquatinte suivant les zones de couleurs. La finesse de son aquatinte est l’objet d’une grande admiration — et de beaucoup de spéculation. Quel pouvait être son secret ? Michel Melot suggère que Mary Cassatt, plutôt que de brièvement plonger ses cuivres dans un bain d’acide, les exposait longuement à la vapeur, obtenant ainsi un grain très fin. Les plaques ainsi travaillées sont retouchées à la pointe-sèche, puis imprimées. Cette dernière étape n’est pas des plus faciles, et l’opération se révèle bien longue. L’encre est mélangée avec soin pour obtenir les transparences, puis appliquée à la poupée sur la plaque. Bien qu’assistée d’excellents imprimeurs, Mary Cassatt peine à effectuer plus d’une dizaine de tirages par jour.

Mary Cassatt, Dans l’Omnibus, aquatinte et pointe sèche imprimée en couleurs, 1890-1891, Paris, Bibliothèque de l’INHA

En 1891, alors que Mary Cassatt s’apprête à présenter sa toute nouvelle série à l’exposition de la société des peintres graveurs, à laquelle elle appartient depuis trois ans, elle apprend que les étrangers en sont désormais exclus. Durand-Ruel, comme pour réparer l’injustice, réserve à Pissarro et Cassatt une salle chacun, afin qu’ils exposent eux aussi.

Le récent travail en couleurs de Mary Cassatt est un choc pour les graveurs de son cercle et leur virtuosité n’est pas sans susciter quelques jalousies. Pissarro, tout particulièrement, admire ce travail dans une lettre à son fils :
« Tu te rappelles les essais que tu as faits à Éragny, eh bien ! Mlle Cassatt l’a réalisé admirablement : le ton mat, fin, délicat, sans salissures ni bavures, du bleu adorable, des roses frais, etc. Eh bien ! Que nous manquait-il donc pour réussir ? De l’argent, oui, un peu d’argent… Premièrement, il fallait des cuivres, une boîte à grain, c’est assez encombrant, mais absolument nécessaire pour avoir des grains uniformes et imperceptibles, et un bon imprimeur, mais le résultat est admirable, c’est aussi beau que les Japonais, et c’est de la couleur à imprimer !… Quand j’aurai des épreuves, je t’en enverrai, du reste c’est convenu avec Mlle Cassat de faire ensemble avec elle des séries. »

Si la série en couleurs est admirée, elle restera rare et confidentielle : 25 exemplaires seulement sont tirés de chaque estampe, aussi ont-elles été par la suite extrêmement recherchées.

Mary Cassatt, Le repas des canards, aquatinte et pointe sèche imprimée en couleurs, 1891, Paris, Bibliothèque de l’INHA

Cassatt abandonnera finalement l’expérience de la couleur en estampe peu de temps après, sans doute parce que la mise en œuvre était trop complexe et les débouchés commerciaux trop incertains.

Elle cesse définitivement de graver et de peindre autour de 1910, alors que la vieillesse la gagne. Elle s’éteint en 1926, à l’âge de 83 ans, presque aveugle.

Pour aller plus loin

  • Michel Melot, L’estampe impressionniste, Paris, Flammarion, 1994.
  • Martine Mauvieux, Mary Cassatt, Les dossiers du musée d’Orsay, Paris, Réunion des Musées nationaux, 1988.
  • Cat. exp. , Mary Cassatt, impressions, Paris, Le passage, 2005.

Quelques-unes des estampes et toiles qui illustrent ce billet sont actuellement exposées au Musée Jacquemart-André à l’occasion de l’exposition Mary Cassatt, jusqu’au 23 juillet.

10 commentaires sur “Mary Cassatt et l’estampe

  • 2 juillet 2018 à 20 h 09 min
    Lien Permanent

    Passionnant billet. Les estampes sont exceptionnelles. Certaines (celles d’avant la couleur) font penser aux monotypes de Degas.

    Répondre
    • 8 juillet 2018 à 18 h 19 min
      Lien Permanent

      Oui, on voit vraiment les échanges entre les deux artistes ! Les monotypes de Degas, voici un sujet que je veux traiter depuis longtemps sur le blog !

      Répondre
  • 3 juillet 2018 à 5 h 15 min
    Lien Permanent

    Merci pour cette présentation très complète. Je ne connaissais et n’avais pas vu l’exposition.

    Répondre
  • 4 juillet 2018 à 20 h 01 min
    Lien Permanent

    Encore une figure dont je ne comprends pas que je n’ai jamais entendu ou lu le nom avant… Merci de réparer ce manque avec brio

    Répondre
  • 7 juillet 2018 à 16 h 30 min
    Lien Permanent

    Pour moi aussi les gravures exposées à Jacquemart sont une révélation. Elles sont merveilleuses.

    Répondre

Laisser un commentaire