Plongée dans Videomuseum et réminiscence de mon adolescence

Ces souvenirs d’adolescence qui ressurgissent quand on ne s’y attend pas. Aujourd’hui, je vais vous parler de mes années lycée, de mon rapport d’alors avec l’art contemporain, et de comment, onze ans plus tard, des images enfouies ont ressurgi à l’occasion d’une table ronde professionnelle.

En exclusivité, une photo de Peccadille adolescente, en 2006 dans une magnifique pose tout à fait spontanée.

Mardi 24 avril, j’assistais à la seconde session de « Can I Use It ? », une rencontre autour de la question des droits et usages des images dans le domaine de l’histoire de l’art. Ces rencontres sont proposées dans le cadre du programme « Iconautes, Images / Usages » porté par la Fondation de France et l’Institut national d’Histoire de l’art, qui vise à faire un état des lieux des pratiques de diffusion (et d’utilisation) des images patrimoniales.

Pour cette seconde session, étaient invités Laurent Manoeuvre, venu présenter la base Joconde (le catalogue collectif des musées de France) et Jean-François Depelsenaire, qui allait nous exposer le projet Videomuseum. Si je suis depuis longtemps une habituée de Joconde, je ne connaissais Videomuseum que de nom. Il s’agit d’un réseau fédérant les collections publiques françaises d’art moderne et contemporain (musées, fondations, FNAC, FRAC…). Ce réseau est doté d’une plateforme, sur laquelle chaque membre partage ses collections et les données qui y sont associées. Une petite partie de cette base seulement est accessible en ligne, et ce pour des raisons liées au coût financier des droits d’auteurs.

Alors que Jean-François Depelsenaire expliquait les enjeux du site, je naviguais parmi les collections accessibles en ligne, cherchant les estampes (avis aux amateurs, il y en a pas mal), avant de concentrer mon exploration sur la collection du FRAC Haute-Normandie, que j’ai beaucoup fréquenté durant mes années lycée.

Le FRAC Normandie-Rouen lors d’une expo en 2013. Photo par jbrkmr (Julien B.), reproduite avec son autorisation.

En 2004-2007, j’étais lycéenne à Rouen, en option Histoire de l’art (orientation obtenue de haute lutte) et je consommais avidement tout ce que la ville proposait d’expositions. Nos professeurs d’histoire de l’art (dont Mr Braunstein, que je salue amicalement s’il passe par ici), nous emmenaient régulièrement en sortie, et, c’est grâce à eux que j’ai découvert, puis fréquenté, le FRAC Haute-Normandie.

L’appellation peut paraître barbare aux non-initiés : FRAC signifie Fonds régional d’Art Contemporain. Les FRAC ont été créés en 1982 par Jack Lang. Dotés d’un budget dédié, ils doivent remplir une triple mission : constituer une collection d’art contemporain (par des acquisitions, des commandes), diffuser la collection ainsi constituée (par des expositions, mais également par des prêts aux collectivités, aux établissements scolaires, aux institutions culturelles régionales), et enfin, sensibiliser le public par des actions de médiations (visites guidées, conférences).

En (ex)Haute-Normandie, le FRAC occupe un ancien entrepôt des tramways rouennais, près du jardin des Plantes, loin du centre-ville. Autant vous dire que pour l’adolescente que j’étais, c’était une expédition que d’y aller, puisque sa localisation était bien au-delà du périmètre de sorties autorisées.

Le FRAC Normandie-Rouen lors d’une expo en 2013. Photo par jbrkmr (Julien B.), reproduite avec son autorisation.

En naviguant sur Videomuseum, c’est d’abord l’architecture du lieu qui m’est revenue, et non les oeuvres. Puis, le souvenir d’une découverte, celle qu’il y avait du « vrai art contemporain » (selon mes termes d’adolescente) dans ma ville, presque « comme à Paris », c’est-à-dire au Centre Pompidou, qui était alors mon unique référence en la matière.

En naviguant parmi les collections, des images, que j’avais totalement oubliées, mais qui ont marqué mon adolescence, ont soudainement resurgi. Elles étaient restées là, dans un coin de ma tête. Une lithographie (ou un dessin) avec un crâne humain à nez de clown, la mort cachée dans un lé de papier peint rose. Je crois que j’avais vu ces deux œuvres lors d’une exposition : je me souviens avoir découvert le concept de memento mori avec cette dernière oeuvre justement.

Capture d’écran de la fiche consacrée à la lithographie « Sans titre » de Jakob Gautel, réalisé en 1991 et dont un exemplaire est conservé au FRAC Normandie Rouen

Capture d’écran de la fiche consacré à la lithographie « Papier Peint » réalisée en 1986 par Jakob Gautel et dont un exemplaire est conservé au FRAC Normandie Rouen

Mais si je me souviens tant de ces visuels, c’est qu’ils étaient reproduits sur les brochures du Musée des Beaux-Arts ou sur celles que nous donnait le personnel du FRAC lors de nos visites. Des brochures que je gardais, et qui ont longtemps traîné dans ma chambre, que j’ai parfois découpées et accrochées sur mes murs. J’avais alors (et j’ai toujours eu, je crois), une consommation avide d’images ; et des images d’art, il n’y en avait finalement pas tant à disposition, aussi celles qui m’entouraient quotidiennement, celles des flyers que je ramassais, des livres que je possédais, m’ont profondément marquée.

Peut-être les ai-je depuis jetés, ces flyers, mais si je remets la main dessus la prochaine fois que je rentre chez mes parents, je les photographierai et les publierai ici.

Ma curiosité m’a ensuite poussée sur à explorer les collections numérisées du FRAC Ile-de-France, et, là encore, mes souvenirs d’adolescence m’ont poursuivie. Un souvenir très précis cette fois, mais encore lié à la possession de l’image. Alors que je feuilletais distraitement les pages dédiées aux multiples, une image a crevé l’écran. Des couleurs chaudes, du jaune. Une image qui durant deux ans au moins, a occupé la quasi-totalité d’un des murs de ma chambre. Un projecteur de cinéma, allumé, photographié et imprimé en très grand format.

Capture d’écran du site Navigart. Présentation des affiches de Michel François conservées au FRAC Ile-de-France

Nous étions allés voir une exposition au FRAC, avec la classe, probablement en 2005, et, à la sortie (à moins que je ne sois revenue avec ma copine Marie-Lune, plus tard ?), nous avions pu prendre des affiches. Elles étaient stockées sur une palette, il avait fallu les rouler, et je me souviens que le retour en métro (oui, c’est un tram, mais on dit métro à Rouen) avait été compliqué, d’autant qu’il pleuvait.

Capture d’écran de la notice consacrée à l’affiche « projecteur » de Michel François dont un tirage est conservé au FRAC Ile-de-France.

J’avais trouvé cela étrange, bizarre, qu’on nous laisse ainsi prendre des affiches. Il y en avait deux : une vue d’un studio de cinéma photographié en plongée, dans les tons rouges, et le projecteur, ma préférée, que j’avais accroché au mur, au-dessus de mon bureau, au centre d’un immense patchwork d’images autant destiné à couvrir le papier peint rose choisi dix ans plus tôt qu’à me donner une image « cool » d’ado. Je pense que cette affiche est toujours roulée dans un coin chez mes parents, et, si le temps ne l’a pas trop endommagée, il se pourrait bien qu’elle vienne orner les murs de mon appart parisien, dix ans après.

Ma chambre en janvier 2006, ornée de l’affiche de François Michel

Tout le temps où cette affiche a orné ma chambre, elle m’a questionnée. Je l’avais rapportée, mais je ne savais pas qui en était le créateur, ni pourquoi il avait photographié cela, et encore moins pourquoi les visiteurs avaient droit de se servir (drôle d’idée, non, pour une collection publique, que de donner des tirages ?).

C’est amusant que la réponse survienne, ainsi, dix ans plus tard. Car, sur Videomuseum, on trouve, outre le descriptif des oeuvres, des ressources de médiation. C’est ainsi que j’apprends que l’artiste de ces affiches s’appelle Michel François. Il a réalisé, entre 1994 et 2016, une série de 55 affiches de 120 cm x 180 cm, édités en de multiples exemplaires, certaines en couleurs, d’autre en noir et blanc, présentées en tas dans les expositions. Le visiteur, invité à se servir, peut emporter un ou plusieurs tirages avec lui. L’idée d’une exposition dont les oeuvres sont à emporter vient de l’artiste Félix Gonzalez Torrès, ce que j’avais découvert l’été dernier à l’occasion des expositions Othoniel à Sète et Montpellier. Une proposition qui questionne le statut de l’oeuvre, sa propriété, sa dispersion, sa diffusion…

Ainsi, ma petite histoire, cette image qui m’a accompagnée, quotidiennement, le nom oublié de l’artiste, sa redécouverte (et par la même occasion la découverte du reste de la série, visible sur le site du FRAC Ile-de-France) participe certainement de tout cela.

D’autres affiches de Michel François conservées au FRAC Ile-de-France

J’ai voulu en savoir plus, alors j’ai cherché sur Google le nom de l’artiste, puisque désormais je le connaissais. Beaucoup d’articles de presse étaient en accès payant, mais pas celui de La Libre Belgique, daté de 2011 et augmenté d’une interview, dans laquelle l’artiste précise sa démarche : en 1994, invité d’une biennale à São Paulo, l’artiste, qui exposait avec Ann Veronica Janssens, avait voulu qu’à la place de la traditionnelle plaquette que l’on remet aux visiteurs, on imprime des images, qui seraient données, gratuitement. Ces images, l’artiste les a voulu muettes, sans titre, sans mention, sans signature, sans copyright. « J’aime bien affirmer cette interprétation ouverte des images alors que la plupart des images qu’on croise viennent illustrer un article ou un propos, ou elles accompagnent un discours. Si je mettais mon nom sur ces affiches, elles deviendraient une publicité pour moi. Je voulais laisser les images seules face à ceux qui les regardent. J’ai déjà vu ces photos affichées chez des gens qui ne savaient pas que c’était moi qui les avais faites. » Pour ma part, j’avais même ajouté, le long du fil électrique, une petite devise personnelle, augmentant la valeur que j’apportais à l’image.

Mais pourquoi vous le raconté-je ? Parce que j’avais envie de partager avec vous cette émotion de la redécouverte, le goût si particulier de ces réminiscences visuelles… et souligner l’importance qu’ont ces lieux d’art dans la transmission de pratiques culturelles. Serai-je la personne que je suis aujourd’hui sans les expositions que j’ai vues durant mes années lycée, sans l’offre des bibliothèques, du Musée des Beaux-Arts, du FRAC Normandie, sans l’enseignement public dont j’ai bénéficié ? Ce blog, Orion en aéroplane, n’existerait peut-être même pas !

PS : Pour répondre à la question « Can I use it ? » à propos des oeuvres de Michel François et Jakob Gautel, en vérité non, je n’ai normalement pas le droit de les reproduire ici puisqu’elles n’appartiennent pas au domaine public. 

4 commentaires sur “Plongée dans Videomuseum et réminiscence de mon adolescence

  • 7 mai 2018 à 10 h 47 min
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    J’ai adoré lire ce billet, et découvrir ces fragments de ton adolescence. Je l’ai dévoré samedi, mais figure-toi que je n’arrête pas d’y repenser depuis. L’œuvre de Jakob Gautel m’a fait forte impression (quelle surprise !), et résonne étrangement avec une situation dans laquelle je me trouve actuellement. Je trouve que cela relève presque du conte de fées, en fait : un beau jardin de fleurs, dans lequel on déambule innocemment, au sein duquel se trouve un grand danger dont on ne se doute pas…

    L’autre réflexion que m’inspire ce partage, c’est le pouvoir de ce que nous avons connu et vécu adolescent·es, et qui a fait de nous qui nous sommes aujourd’hui. Je me dis que c’est vraiment crucial d’éduquer les jeunes générations à l’art et à la culture, leur transmettre le goût pour la curiosité, les belles lettres, mais aussi le droit d’auteur et la propriété intellectuelle.

    Bref, merci une fois encore pour tous ces contenus de qualité que tu prends le temps de mettre en forme et de partager sur les Internets. Ton blog est unique, et je ne retrouve ce genre d’émotions de lecture nulle part ailleurs.

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  • 14 mai 2018 à 9 h 10 min
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    Bonjour Peccadille,

    Votre billet nous a beaucoup touché à Videomuseum (sans accent et sans M majuscule 😉 ). Voir que ce que nous faisons a généré des émotions et un retour dans le passé nous a ravi.

    Nous serions très heureux de vous accueillir pour vous présenter plus en détails le projet Videomuseum, mais aussi Navigart. Vous avez déjà vu Jean-François et je crois que vous avez déjà croisé d’autres membres de notre équipe durant vos études. Dites-nous si vous souhaitez passer nous voir.

    Je vous souhaite une excellente journée.

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