Pieter de Josselin de Jong : des salons mondains aux usines métallurgiques

Lors de ma visite du Panorama Mesdag, que je vous relatais dans un précédent billet, le musée présentait une petite exposition temporaire consacrée au peintre Pieter de Josselin de Jong, dont je ne connaissais pas l’existence. Une chouette découverte que je souhaite partager avec vous.

Pieter de Josselin de Jong, Lamineurs, pastel, 1896, Museum Helmond

Du bruit, de la chaleur, la lumière du métal en fusion, des machines monstrueuses, des hommes en plein effort : voilà ce que je retiendrai de Pieter Josselin de Jong, artiste de la fin du XIXe siècle à la carrière protéiforme.

Une carrière de portraitiste mondain

Pieter de Josselin de Jong naît en 1861 : fils d’un notaire, qu’est-ce qui le pousse à embrasser la carrière des arts ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, dès l’enfance, il aime dessiner, et son père, bienveillant, l’encourage. Jeune homme, il intègre d’abord l’académie d’art de Den Bosch (Bois-Le-Duc) avant de rejoindre l’Académie des Arts d’Anvers, où ses études sont soutenues par une bourse royale. Il intègre enfin la prestigieuse École des Beaux-Arts de Paris (qui possède peut-être une mention de son passage dans ses archives, qui sait ?). Quelques lettres à ses proches, pimentées d’amusants croquis, témoignent de cette période de formation.

Sa formation d’artiste le destine à devenir peintre d’histoire, mais c’est finalement d’abord dans le portrait qu’il va se révéler. Judicieux choix qui lui assure de quoi vivre : ses tableaux sont appréciés de la clientèle mondaine et les notables défilent devant son chevalet. Il peint des aristocrates, des hauts bourgeois, des célébrités… et même le roi et la reine des Pays-Bas !

Peinture de commande, peinture officielle, ces portraits ne laissent que peu de place à l’intime, à la fine psychologie (à l’exception peut-être de son fougueux portrait de Théo Mann Brouwmester, où l’on ressent l’influence de quelques grands portraitistes mondains des années 1900). Aussi, je préfère ses portraits des membres de sa famille, plus profonds et personnels, comme celui de sa femme, Jeltje Kappeyne van de Coppello.

Pieter de Josselin de Jong vit aussi de travaux d’illustration : il réalise, pour des livres et des magazines, des dessins, qui sont ensuite confiés à des graveurs professionnels. De ce travail, les commissaires de l’exposition avaient choisi d’évoquer les figures de parlementaires que Josselin de Jong a réalisés en 1887 pour le magazine Eigen Haard. Bien que le nom de leur auteur soit inconnu du grand public, les commissaires soulignaient combien ces dessins étaient restés dans l’imaginaire collectif néerlandais (chose qu’il m’était évidemment difficile de deviner !).

Dessiner le corps au travail, le labeur de l’usine et des champs

Mais ce qui m’a le plus intéressée, ce sont les figures de travailleurs, ouvriers et paysans : on touche là à la grande passion de Pieter de Josselin de Jong, la représentation du corps au travail. Cet intérêt pour ce sujet moderne est né en 1888, lors d’un voyage en Angleterre au cours duquel il visite Londres, mais aussi les régions industrielles, notamment les mines de charbon des environs de Birmingham. Le jeune peintre est fasciné par l’effervescence des grandes villes, l’activité des usines : il faut dire que l’Angleterre est alors la plus avancée des nations du vieux continent dans la révolution industrielle.

Pieter de Josselin de Jong, Voitures à la station Holland Spoor, aquarelle, Archives de La Haye

Pieter de Josselin de Jong croque, dessine, inlassablement : des travailleurs endormis dans un wagon, la frénésie des rues. Rien ne lui échappe : chaque reflet d’une locomotive, belle comme un objet d’art ; les détails des plus triviaux des métropoles modernes, comme ces hommes-sandwiches…

De retour de son voyage en Angleterre, Josselin de Jong visite les usines néerlandaises. À la fonderie d’Enthoven à La Haye, il croque les ouvriers au travail, avant de les reproduire au pastel ou à l’huile.

Les nombreux carnets de croquis, mis en regard des oeuvres, témoignent de sa manière de faire : des études, des dizaines d’études, qui décortiquent chaque geste, chaque instrument. Chaque détail est observé avec attention, rigueur. Ce perfectionnisme, on le retrouve dans ses autres travaux, même alimentaires : les portraits comme les travaux d’illustration font l’objet de la même considération.

L’attention de Pieter de Josselin de Jong se porte sur la lumière : il transcrit au pastel et à l’aquarelle les effets des rougeoiements du métal en fusion, les contrastes entre le feu des fourneaux et les silhouettes sombres des travailleurs… La lueur de la fonte en liquéfaction éclaire dramatiquement les figures des ouvriers aux muscles bandés, aux traits marqués, aux joues rougies par la chaleur.

Le corps au travail est l’autre grand sujet d’intérêt du peintre : il s’attache à rendre perceptible l’effort, les muscles en tension, la transpiration des corps. Ses croquis décomposent le geste, enregistrent sa puissance. Une étude, en particulier m’a fortement impressionnée : on y voit des ouvriers tirer une charge invisible à nos yeux mais que l’on imagine colossale (le cartel m’apprend que c’est un chaudron de métal en fusion). Les silhouettes sont esquissées à l’aquarelle : il y a quelque chose qui me rappelle Rodin dans cette étude…

Pieter de Josselin de Jong ne représente pas que l’univers étouffant des usines : il s’attache aussi à la figure du paysan, du laboureur comme du semeur. Là encore, il saisit le geste puissant, l’effort physique, sans jamais aucune concession.

Ses travaux rappellent bien évidemment Millet, Meunier, Daumier, et nombre d’artistes de son temps qui se sont intéressés à la figure du travailleur. Mais Pieter de Josselin de Jong se distingue de nombre d’entre eux par son absence de revendication sociale : ses tableaux magnifient le corps du travailleur, soulignent son effort, mais ne témoignent cependant pas d’un engagement politique.

Quelle réception eurent ces peintures de travailleurs ? Je l’ignore : les commissaires de l’exposition soulignent cependant que l’artiste n’a eu de cesse de les exposer, essayant de leur faire une place face à son écrasante réputation de portraitiste… sans succès à l’époque, semble-t-il.

L’exposition s’intitulait « Pieter de Josselin de Jong, Een vergeten meester » ce qui signifie « un maître oublié ». L’artiste, mort prématurément à 44 ans d’une maladie, est en effet rapidement tombé dans l’oubli : il semble que l’exposition que j’ai eu la chance de voir lors de mon séjour à La Haye soit une des premières qui lui ait été consacrée depuis un siècle. Espérons qu’il y en ait de nouvelles, voire même en France !

Scénographie de l’exposition Pieter de Josselin de Jong au Panorama Mesdag

Pour accompagner la publication de cet article, j’ai créé la page « Pieter de Josselin de Jong » dans la version francophone de Wikipédia. N’hésitez pas à y contribuer !

7 commentaires sur “Pieter de Josselin de Jong : des salons mondains aux usines métallurgiques

  • 17 mars 2018 à 12 h 24 min
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    Intéressant ! Je ne connaissais pas du tout, encore un peintre un peu tombé dans l’oubli, quel dommage ! Son intérêt pour le monde du travail du XIXe siècle est révélateur de l’ambiance bourgeoise de l’époque, surtout s’il n’a aucune revendication sociale : un peu comme Rosa Bonheur, il représente le paysan non misérable, en magnifiant la beauté des gestes et la réalité… Un idéologie que je ne partage pas mais qui donne de très beaux tableaux et dessins. C’est ce que je trouve le plus intéressant dans l’expo : on voit bien tout le processus de création, je trouve cela assez fascinant. Merci pour cette découverte et ce partage ! ^^
    Belle journée

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    • 17 mars 2018 à 13 h 50 min
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      Oui, c’est assez intéressant de se questionner sur la posture du peintre (ou de l’écrivain) face aux personnages qu’il campe : le regard qu’il porte est marqué par sa culture et son milieu social, même quand il veut porter un message politique. Zola ou Eugène Sue parlant du peuple, Millet peignant les paysans, Degas face aux femmes… ou encore Gauguin face aux tahitiennes ! C’est un aspect qui n’est que rarement évoqué dans les expositions et je trouve cela bien regrettable.

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  • 18 mars 2018 à 7 h 05 min
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    Oui, un peintre à decouvrir. Son travail évoqué pour moi « les Raboteurs de parquet » de Caillebotte…

    Un détail pour la page Wikipédia : la graphie originale du nom semble être  » De Josselin de Jong », avec une majuscule au premier « De »… C’est d’ailleurs comme ça qu’il faut écrire en français les noms néerlandais, sud-africains ou belges commençant par « De », puisque ce mot n’indique pas une provenance géographique comme en français. C’est un peu subtil…

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    • 18 mars 2018 à 9 h 27 min
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      Ah, les raboteurs de parquet ! Un de mes tableaux préférés (j’adore Caillebotte !)… La touche n’est pas la même mais l’intérêt pour le monde moderne et le travailleur est partagé.

      Pour la typographie, je veux bien vous croire mais dans l’exposition, tous les textes étaient rédigés sans majuscules aux « de » et c’est également le cas dans la page néerlandaise de Pieter de Josselin de Jong, alors j’hésite à corriger : est-ce que cette règle typo s’applique aux noms néerlandais uniquement en français et pas dans leur langue d’origine ?

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  • 18 mars 2018 à 18 h 06 min
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    La majuscule se trouve dans le lien que vous avez mis dans la rubrique « bibliographie ». Il est vrai que les occurrences en néerlandais ne la comportent pas. C’est donc plus complexe. Mais je crois que la majuscule est souvent utilisée.

    J’ai connu deux personnes portant des noms belges, et elles insistait sur le D Majuscule : De Bruycker et De Merleire. Sans être spécialiste, il me semble que ce « De » est plutôt à rapprocher de « Den » qui veut dire « le », donc différent du français « de ».

    Je crois qu’il y a aussi débat sur « De Gaulle »et « de Gaulle ». Recherchez « majuscule de gaulle » sur votre moteur de recherches favori pour plus d’infos…

    Mais tout cela est vraiment très anecdotique par rapport à l’intérêt de ce,peintre que,vos nous avez fait découvrir. Désolé pour la longueur de ce commentaire..

    Avez-vous quelque chose en projet sur Sorolla ? Sa maison-musée à Madrid est très belle (et le prix d’entrée est très doux…) et j’ai mes petits favoris parmi ses tableaux. Il mérite d’être mieux connu du grand public…

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    • 18 mars 2018 à 19 h 48 min
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      Rahalalala les « ReDeDe », comme c’est compliqué =D
      Bon, je crois que je vais m’aligner (cette fois-ci), sur ce que j’ai pu observer dans le musée… En attendant qu’un autre cas épineux se présente.

      J’aime beaucoup Sorolla : j’ai visité sa maison à Madrid et vu l’exposition à Givreny il y’a deux ans… Un billet est dans les brouillons, cela serait en effet chouette que je le termine, mais quand ? Cet été peut-être ! Rappelez-le moi de temps en temps, ça va peut-être me motiver 🙂

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