Le Pérou, bien avant les Incas !

De mes lointains cours d’histoire des arts des Amériques, j’avais gardé un souvenir assez émerveillé des céramiques des Mochicas, aussi appelés Moches. Ces merveilleux artéfacts — et la culture qui les a produits — sont à l’honneur cet hiver au Musée du Quai Branly avec l’exposition « Le Pérou avant les Incas ».

Bouteille à anse-goulot en étrier représentant un prêtre aveugle en prière, au visage scarifié, Moche III, 300-400 ap. J.-C., céramique modelée et peinte, Museo Huacas del Valle de Moche.

Au-delà de « l’or des Incas »

Je dois l’avouer, quand j’ai vu fleurir les affiches dans Paris, j’ai un peu pesté : « encore un titre d’exposition tapageur et trompeur… Pourquoi écrire en gros Incas alors que précisément l’exposition n’en parlera pas ?! » La pratique est malheureusement devenue courante… Un parti pris parfaitement assumé ai-je découvert quelques jours plus tard, de la bouche du commissaire de l’exposition, Santiago Uceda Castillo, qui est conservateur du Musée Huacas del Valle de Moche au Pérou. Depuis trente ans, explique-t-il, la connaissance du Pérou ancien a totalement été renouvelée par des découvertes archéologiques de premier ordre et de nouvelles approches scientifiques ont vu le jour. Pourtant, en Occident, déplore-t-il, on n’a d’yeux que pour les ors des Incas et ignore complètement les cultures qui les ont précédés : Cupisnique, Mochica, Lambayeque, Chimus… Sans leurs apports culturels, jamais l’Empire inca n’aurait été si brillant !

Affiche de l’exposition « Le Pérou avant les Incas »

L’Empire inca, d’ailleurs, est une véritable météorite dans l’histoire bimillénaire de ce territoire. Alors que la civilisation moche s’est épanouie pendant neuf siècles, l’Empire inca n’est constitué que depuis quatre-vingts ans quand les conquistadors abordent le Pérou. Quarante ans plus tard, ils ont tout anéanti.

Inconnus des Parisiens, les Moches ? En 2010, une belle exposition (« Sexe, mort et sacrifice dans la religion mochica ») avait déjà révélé les formes plastiques et parfois surprenantes de leur céramique… Sept ans plus tard, dans le même espace, le propos se veut plus ambitieux encore. Il s’agit de présenter les dernières découvertes concernant les sociétés pré-Incas : comment étaient-elles organisées ? Qui détenait le pouvoir ? Comment se manifestait-il ? En cinq sections, l’exposition propose une introduction complète, d’une présentation du Territoire du Nord du Pérou à l’organisation de la société, sans oublier une visite des plus grands sites archéologiques, dont certains n’ont été découverts qu’il y a vingt ans à peine. Présentée comme l’un des points forts de l’exposition, la dernière section aborde un aspect nouvellement découvert, celui du rôle du pouvoir féminin dans les sociétés anciennes du nord du Pérou.

Étant relativement ignorante de l’histoire de l’Amérique du Sud, je pense que je n’ai pas pu profiter de toutes les subtilités et richesses du discours scientifique. En revanche, encore une fois, je me suis laissée séduire par les formes fabuleuses des artéfacts moches, qui m’ont semblé majoritaires parmi les 300 objets exposés.

Scénographie de l’exposition « Le Pérou avant les Incas » au Quai Branly, 2017-2018

Fabuleuses céramiques

Les vitrines de l’exposition alignent des dizaines de récipients en céramique, aux formes et aux décors d’une diversité impressionnante. Certains, aux panses rondes, sont ornés de décors peints à l’engobe, tandis que d’autres, les plus impressionnantes, sont de véritables sculptures en ronde-bosse : voici une bouteille en forme d’animal, un sifflet en forme d’oiseau, un vase anthropomorphe… Ces pièces ont été retrouvées par milliers dans les tombes moches : il s’agit de céramique à usage cultuel. Les potiers les fabriquaient grâce à la technique du moulage, ce qui explique leur profusion. Seul le moulage, en effet, pouvait permettre une production à échelle quasi industrielle.

En l’absence de texte (ces cultures n’usaient pas de l’écrit), le riche décor de ces céramiques raconte à lui seul d’importants pans de la société moche : son panthéon, ses rituels sacrés, sa vie quotidienne… L’exposition, qui s’appuie sur les interprétations les plus récentes, nous en fournit un fascinant résumé. Ainsi, la vitrine consacrée à « La geste du guerrier » narre et illustre les étapes du sacrifice humain, dont on a la confirmation, par les récentes fouilles archéologiques, qu’elles se déroulaient à proximité des sanctuaires. A l’issue de combats rituels, entre guerriers mochicas, les vaincus, devenus prisonniers, étaient présentés au peuple puis sacrifiés ; leur sang, recueilli dans des coupes, puis versé dans les champs afin de les fertiliser.

De la céramique mochica, le plus incroyable reste sans doute les fameux « vases-portraits », d’un naturalisme extraordinaire, avec leurs expressions parfois si vivantes. La plupart de ceux exposés au Quai Branly sont présentés dans une vitrine consacrée aux « Rois et Seigneurs ». Un archéologue, Christopher Donnan, avance qu’un même dignitaire pouvait être ainsi portraituré à plusieurs âges de sa vie, et que ces vases permettaient la diffusion de son image.

Autre sujet d’étonnement pour le public, les vases à représentations sexuelles, malheureusement assez peu nombreux dans la présente exposition (alors que celle de 2010 en présentait des dizaines). Mais face à cette fellation ou à cet accouplement d’hommes et de squelettes ou de femmes et d’animaux, ne voyez pas d’amusantes images d’une sexualité débridé et libre, ni les plaisirs de la chair : leur symbolique est avant tout religieuse et s’inscrit dans un système de pensée bien différent du nôtre. Ainsi, l’exposition de 2010 proposait des pistes d’interprétations de ces céramiques, insistant sur la dualité entre la vie et la mort, la sexualité féconde et la sexualité infertile…

… de l’or quand même

Outre les merveilles de la céramique moche, l’orfèvrerie andine attire également l’œil : eh oui, il n’y a pas que l’Or des Incas ! De très nombreux objets métalliques sont présentés dans la dernière section de l’exposition. Le travail du métal était parfaitement maîtrisé des Moches et des Lambayeques. Ces dernières années, des tombes remarquables (de princes, de prêtresses) ont été découvertes, et avec elles des kilos d’objets en or, en argent, en cuivre… L’abondance de ces métaux précieux témoigne de l’importance et de l’ampleur des réseaux d’échanges, dont les ramifications s’étendaient jusqu’à la forêt amazonienne. C’est par ces réseaux que les Moches s’approvisionnaient en plumes, en feuilles de Coca, mais aussi en coquillages…

Vous avez jusqu’au 1er avril 2018 pour venir admirer les artéfacts anciens exhumés des terres péruviennes et découvrir la richesse méconnue des cultures préhispaniques… d’avant les Incas !

Edit : Pascale, dans les commentaires, m’informe que le commissaire de l’exposition, Santiago Uceda Castillo s’est éteint au milieu du mois de janvier. L’exposition lui a donc été dédiée. Je garderai un souvenir ému de la visite qu’il a donné, en novembre dernier, lors du vernissage web. Il nous avait raconté avec passion cette exposition et ses recherches, notamment archéologique. Le Pérou déplore la perte d’un de ses grands spécialistes. 

15 commentaires sur “Le Pérou, bien avant les Incas !

    • 20 janvier 2018 à 19 h 13 min
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      Longtemps, je n’y étais pas allé et je l’ai découvert l’année dernière. Il est éblouissant.

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      • 20 janvier 2018 à 19 h 22 min
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        De mon côté, je l’ai beaucoup fréquenté au début de mes études. A la sortie du bac, j’étais fascinée par les Arts dits « Premiers », j’avais même envisagé de choisir l’option Arts de l’Afrique ou Arts de l’Océanie à l’Ecole du Louvre. Le musée du Quai Branly venait d’ouvrir.
        Les collections sont magnifiques mais je n’aime pas beaucoup la scénographie du parcours permanent, trop sombre, trop sonore. Je lui préfère le calme du Pavillon des Sessions au Louvre, où je n’ai pas non plus remis les pieds depuis bien 5 ou 6 ans. A inscrire au programme de 2018 ?

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  • 20 janvier 2018 à 19 h 18 min
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    L’affiche, qui insiste sur les Incas absents, prête effectivement à confusion. Et j’ai regretté aussi qu’en dépit du titre, tout le Pérou ne soit pas représenté. Absent aussi, Nazca…

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    • 20 janvier 2018 à 19 h 23 min
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      Oui, en effet, en plus ce n’est que le Nord du Pérou et essentiellement la culture Moche. Ca m’a un peu perturbée au moment de la rédaction du billet…

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  • 20 janvier 2018 à 22 h 11 min
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    Chaque rencontre avec ce genre de poteries me laisse songeur. Il est facile de ne se rappeler que des formes caricaturales, animalières ou grotesque, mais ils avaient bien la technique nécessaire aussi pour un naturalisme qui n’avaient rien à envier à l’occident…

    Comme toi Peccadille, ce sont des cultures, histoire que je connais fort mal et ça n’est d’ailleurs pas une mauvaise chose de se rappeler ce que certains peuvent ressentir dans des lieux/expos dont les bases nous semblent à tort acquises par tous.

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    • 21 janvier 2018 à 11 h 50 min
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      Oui, les expositions sur des sujets que je ne connais vraiment pas me sont toujours intéressantes pour initier une réflexion sur la médiation. J’ai deux exemples qui me reviennent en tête : une expo sur le XIXe à Strasbourg et le Musée basque à Bayonne. Dans les deux, il me manquait plein de références culturelles (noms de lieux, traditions, personnalités). J’avais le sentiment que le contenu était écrit d’abord pour le public local, mais probablement seulement le public local déjà très cultivé était en mesure d’appréhender les contenus…

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  • 21 janvier 2018 à 8 h 20 min
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    Merci de nous donner envie d’aller découvrir ces merveilles.
    Avez-vous su que le commissaire de l’exposition est décédé en début de semaine dernière. L’exposition lui est dédiée.

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    • 21 janvier 2018 à 9 h 59 min
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      Non, je l’ignorais totalement, et j’en suis bien désolée : il nous avait guidé lors de ma visite en novembre dernier. Il était très sympathique. Quelle tristesse pour lui, qui semblait avoir encore bien des missions archéologiques à mener.
      Merci de me l’avoir appris.

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  • 21 janvier 2018 à 11 h 14 min
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    Ça a l’air très intéressant. J’ai assez envie d’y aller, même si hélas, j’oublie tout ce que je peux apprendre dans ce genre d’expo.

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    • 21 janvier 2018 à 11 h 39 min
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      Il faut parfois se laisser aller et se donner le droit de juste se porter par ses émotions !
      En plus, si on oublie la plupart des éléments qu’on a pu lire / découvrir dans l’expo, je suis sûre qu’elles restent dans un coin de la tête. Avant de découvrir l’exposition Le Pérou avant les Incas, j’avais presque oublié celles sur les Moches de 2010. La visite a fait ressurgir plein d’éléments que j’étais loin de m’imaginer avoir gardé en mémoire…

      Une petite astuce : je garde maintenant soigneusement les dossiers de presse que je peux collecter sur internet. Si un jour j’ai besoin de me souvenir / de revenir sur une exposition, je relis le dossier de presse, souvent très bien écrit et synthétique. Ce matin même, je relisais le DP de l’expo Vigée Le Brun pour préparer un billet sur une sculpture d’Houdon 🙂

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