Trésors néerlandais : les collections d’Aix-la-Chapelle invitées au Musée des Beaux-Arts de Reims

Intriguée par les photographies postées sur Twitter par Maxence Hermant de l’exposition temporaire du Musée des Beaux-Arts de Reims, j’ai profité de mon séjour en Champagne pour aller la découvrir de mes propres yeux. En fait d’exposition, c’est plutôt un accrochage temporaire d’une douzaine d’œuvres issues des collections du Suermondt-Ludwig-Museum d’Aix-la-Chapelle. Pour fêter les cinquante ans de jumelage entre ces deux villes, leurs musées respectifs ont décidé d’échanger, le temps de quelques mois, une douzaine d’œuvres de leurs collections. Les Corot du MBA de Reims se sont offert un séjour en Allemagne, remplacés sur les cimaises par une sélection de belles pièces de la peinture néerlandaise du XVIIe siècle conservées à Aix-la-Chapelle.

Frans Snyders, La chouette appelant, autour de 1620, Huile sur bois, 64x 106 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

Dans le cadre de cette programmation anniversaire, le Suermont Ludwig Museum a donc choisi de montrer au public rémois un ensemble représentatif de ce qui forme le point fort de sa collection : la peinture néerlandaise du XVIIe siècle. La sélection est constituée de douze œuvres, des natures mortes, quelques scènes de chasse et une représentation de basse-cour.

L’accrochage est certes restreint, mais il brille par sa cohérence et la beauté des œuvres, qui occupent longuement le regard… il y en a des choses à voir ! Je regrette bien que la photo soit interdite dans cette exposition (quelle bêtise !), car j’aurais aimé vous montrer tous les détails qui ont retenu mon attention.

L’affiche de l’exposition « Regard sur… chefs-d’oeuvre néerlandais du Suermondt-Ludwig-Museum d’Aix-la-Chapelle » au Musée des Beaux-Arts de Reims

Je vais, avec l’aide du Petit Journal, fascicule gratuitement remis à tous les visiteurs (quelle bonne initiative !) et aux clichés, souvent médiocres, que l’on trouve sur internet, tenter de vous résumer ma visite.

Comme un bouquet magnifique, la peinture de fleurs au XVIIe siècle

L’accrochage s’ouvre avec deux tableaux de fleurs, domaine dans lequel les peintres du Nord excellaient. Tous les musées ou presque ont leurs bouquets de fleurs du XVIIe siècle, avec leurs coloris magnifiques, leurs détails d’une précision extraordinaire, leurs petits et plus ou moins discrets insectes, leurs jeux de reflets dans l’eau d’un vase.

Des magnifiques fleurs, peintes par Nicolas Van Veerendael dans ce bouquet de 1684, ce sont surtout les pétales bicolores de quelques tulipes que j’ai admirés.

Nicolaes Van Veerendael, Bouquet de fleurs, 1684, Huile sur toile, 49×40 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

Saviez-vous que même en étant très riche, il était impossible d’avoir un tel bouquet, en fleurs véritables, à sa table ? Pourquoi ? Tout simplement parce que les peintres s’évertuaient à assembler fictivement sur la toile des plantes dont les floraisons ne se produisent pas aux mêmes saisons !

Face à ce type d’œuvres, on peut penser à la grande folie des tulipes qui s’est emparée de l’Europe au XVIIe siècle. Mais ces magnifiques bouquets, au-delà de leur étalage de beauté, cachent souvent une symbolique (le fameux langage des fleurs) ou bien un memento mori : une fleur, manquant d’eau, commence à se flétrir, tandis qu’un insecte troue la feuille d’une autre. Comme le bouquet qui se fane, la mort est inéluctable.

Le goût pour cette peinture de fleurs est tel qu’on associe volontiers ces motifs végétaux à des sujets religieux. À Anvers, les ateliers des peintres produisent en grand nombre des Madonnes entourées de guirlandes ou de couronnes de fleurs. Ces tableaux associent souvent plusieurs mains : un peintre réalise les figures tandis qu’un autre, spécialisé dans les fleurs, se charge de la couronne.

Jan Van Kessel l’ancien et peintre anonyme, Vierge à l’enfant dans une guirlande de fleurs, autour de 1654, huile sur bois, 120 x 91 cm, Suermondt-Ludwig-Museum, Aix-la-Chapelle.

C’est le cas dans le tableau prêté par Aix : la figure de la Vierge à l’Enfant est l’œuvre d’une main anonyme (mais dont on sait qu’elle a copié un modèle de Joos Van Cleve) tandis que les fleurs sont attribuées à Van Kessel l’Ancien. Comme ses contemporains, j’adore son talent à dessiner de petits insectes (il y en a beaucoup !) et sa capacité à rendre les pétales transparents de certaines espèces florales.

Fastes de l’orfèvrerie et simplicité des objets du quotidien

Aux côtés de ces tableaux de fleurs, quelques œuvres, qui correspondent plus à ce qu’on imagine lorsque l’on entend le terme « nature morte » : des tables dressées. Car le terme nature-morte n’est pas des plus heureux, aussi beaucoup d’historiens de l’art francophones préfèrent l’appellation germanique de Stillenten ou anglophone de still-life.

Aix a prêté quatre très beaux exemples de ces tables dressées qui font la réputation des natures mortes néerlandaises du XVIIe siècle.

Attribué à Willem Kalf, Nature morte aux objets d’argent, pot en porcelaine et verres, Huile sur toile, 107 x 85 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

La première qui a accroché mon œil est un enchevêtrement d’objets précieux : orfèvreries, cruches en cristal, verres vénitiens et gros pot en porcelaine aux accents extrême-orientaux. Quelle virtuosité dans le rendu des matières ! La lumière fait scintiller les métaux précieux, et les récipients se reflètent les uns dans les autres. À l’arrière-plan, une touche de rouge attire le regard par son mystère : c’est la robe délicate d’un peu de vin dans un verre vénitien.
Et quel talent du peintre (probablement Willem Kalf) à rendre la surface à la fois brillante et nacrée de la porcelaine ! Une touche de lumière nous laisse deviner la présence d’une fenêtre, hors du cadre.

Cette habileté à rendre les reflets sur les surfaces vitreuses, c’est l’une des caractéristiques qui a fait la réputation des peintres des Pays-Bas du XVIIe siècle.

Virtuosité que l’on retrouve dans la très belle Nature morte au nautile de Willem Claesz Heda. On peut y admirer de rutilantes pièces d’orfèvrerie, comme cette coupe en forme de nautile, négligemment renversée ; un gobelet en argent ; de beaux verres remplis de liquides aux délicates colorations.

Willem Claesz. Heda, Nature morte au nautile, 1640, Huile sur bois, 59,5 x 78,5 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

C’est surtout le haut verre de bière que j’ai regardé, parce qu’il m’intriguait, et le citron, tellement bien peint : on sentirait presque l’odeur de l’agrume. La tourte, juste à côté, est à peine entamée : est-ce un gourmand qui n’a su résister à ses attraits ? Je me rappelle avoir croisé cette appétissante tourte au cassis sur les cimaises du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dans une œuvre du même peintre (une copie, une variante ?).

Les auteurs de ces natures mortes les produisaient souvent en « série », réutilisant les mêmes objets pour différentes compositions, jouant sur d’infimes variations. J’aime quand l’accrochage des musées (comme à Grenoble) permet de retrouver les objets d’un tableau à l’autre — j’ai alors l’impression de pénétrer l’intimité de l’artiste, si tant est qu’il ait réellement possédé toutes ces choses. L’accrochage à Reims ne permettait pas ce petit jeu, mais la brochure distribuée aux visiteurs évoque dans chaque notice d’autres tableaux où l’on peut admirer les mêmes éléments. Je me suis amusée, sur Google, à retrouver les variations des natures mortes de Willem Claesz Heda : des dizaines de tableaux que j’ai pu admirer, j’en ai retenu six, ci-dessous.

La nature morte de Pieter Claesz peut nous sembler un peu plus familière car les objets qui la composent sont plus modestes : un simple pichet en terre cuite, une pinte de bière bien mousseuse, un hareng fumé coupé en morceaux, du matériel de fumeur… Le tabac, en vrac, est rassemblé sur une feuille de papier : impossible d’y lire ce qui y est écrit, mais l’on devine, à en juger la présence d’un cachet de cire, qu’il s’agit d’une missive.

Pieter Claesz, Nature morte avec hareng, ustensiles de fumeur, pichet de bière et bock, 1644, Huile sur bois, 60 x 83 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

De l’art de chasser à l’art du trompe-l’œil

L’accrochage glisse vers le thème de la chasse avec deux très beaux trompe-l’œil de Cornelis Brisé et de Melchior d’Hondecoeter. Dans ces deux tableaux, le procédé est le même : les artistes ont peint le fond de la toile en imitant des planches de bois, détaillant chaque veine et chaque nœud, jusqu’à représenter la poussière et le relief des clous : tout est réuni pour tromper le regardeur !

Le premier panneau figure la panoplie d’un chasseur au faucon, accrochée à un clou. Il y a une gibecière (où l’on glisse les oiseaux capturés), un gant de fauconnier, des chaperons (sorte de cagoules que l’on place sur la tête du faucon), ainsi qu’un leurre qui sert à rappeler le prédateur ayant échoué à capturer sa proie.

Le second tableau présente des prises de chasse : trois grives aux délicats plumages, pendues par les pattes à un clou. Elles ont été victimes des collets que le chasseur avait disposés dans des arbustes. Une grappe de groseille témoigne du stratagème utilisé pour attirer les volatiles dans ce fatal piège.

Le chasseur est absent du tableau, mais un élément suffit à suggérer son œuvre : les trois appeaux cloués juste à côté des victimes.Le peintre a signé avec humour son travail, en inscrivant son nom sur les planches comme si c’était un graffiti à la craie !

Si j’ai tant aimé l’accrochage du Musée des Beaux-Arts de Reims, c’est pour les liens subtils qui unissaient les œuvres les unes aux autres. Juste à côté de ces deux trompe-l’œil, par exemple, figurait un étrange tableau peint par Frans Sneyders. Je l’avoue, c’est en grande partie cette œuvre qui m’avait fait me déplacer jusqu’au Musée des Beaux-Arts de Reims. La reproduction que j’en avais vue sur les réseaux sociaux était à la fois séduisante et inquiétante et je voulais en savoir plus. S’agissait-il d’une collection zoologique restituée dans un paysage champêtre ? Pourquoi cette chouette était-elle attachée au centre de cette assemblée d’oiseaux tous plus magnifiques les uns que les autres ?

Frans Snyders, La chouette appelant, autour de 1620, Huile sur bois, 64x 106 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

L’œuvre est intitulée La Chouette appelant. On comprend vite, en regardant l’image, que la chouette est utilisée pour attirer les autres oiseaux. Le livret m’apprend que, dans cette technique de chasse, on exploite l’animosité des animaux diurnes pour les animaux nocturnes. Le chasseur attache donc un hibou ou une chouette en plein champ, bien en vue de ses ennemis, qui, attirés par le cri du rapace, viennent le provoquer.
Il y a des mésanges, des moineaux, des huppes… Dans un premier temps, l’œil admire la beauté des plumages, avant de remarquer le drame qui se trame : les branches des buissons sont couvertes de glue et certains volatiles sont déjà pris au piège, s’épuisant à tenter, vainement, de s’en dégager. L’un d’eux est déjà au sol, en train d’agoniser…

Au loin, dans le paysage, on devine la silhouette de l’oiseleur, qui, une fois le piège refermé et les derniers piaffements étouffés, viendra prélever son macabre butin.

Plusieurs interprétations du tableau ont été proposées au regard de la culture littéraire du temps. L’une d’elles est une allégorie de la punition des ignorants.

De l’accrochage temporaire, il reste trois tableaux que je n’ai pas évoqués : une nature morte de chasse au lièvre de Snyders, une scène de combat dans une basse cour et un coq à la pierre précieuse également de Fans Snyders. Esthétiquement, j’y suis moins sensible. C’est néanmoins avec ce dernier tableau que je vais terminer le récit de ma visite. Ce n’est donc pas le style du tableau qui m’a intéressée, mais l’étrangeté de l’iconographie : que fait cette pierre précieuse sur un tas de fumier ? Est-ce une représentation de la poule aux œufs d’or ? Bizarre puisque ce n’est pas une poule, mais un coq !

Frans Snyders, Le coq et la pierre précieuse, entre 1616 et 1620, Huile sur bois, 101 x 68 cm, Suemrondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle.

Là encore, le livret du visiteur est venu à mon secours. Le sujet du tableau est tiré d’une fable de Phèdre : un poulet à la recherche de nourriture dans un tas de fumier tombe sur une pierre précieuse. Elle n’est au gallinacé d’aucune utilité, et inversement. Cette fable est à elle seule la parabole de la compréhension des fables… Un clin d’œil au visiteur ?

L’accrochage temporaire Chefs-d’œuvre néerlandais est à voir jusqu’au 31 décembre au Musée des Beaux-Arts de Reims. Entrée payante, photo interdite.

Je souligne encore une fois mon regret de n’avoir pu y prendre des photos : comme j’aurais aimé vous montrer le détail des plumages des oiseaux de Frans Snyders, la belle mécanique de la montre de Willem Claesz Heda… Si vous avez la chance de posséder des clichés de bonne qualité de ces tableaux, je vous serai reconnaissante de vous les voir verser dans Wikicommons afin que je puisse les réutiliser 🙂

4 commentaires sur “Trésors néerlandais : les collections d’Aix-la-Chapelle invitées au Musée des Beaux-Arts de Reims

  • 9 novembre 2017 à 17 h 12 min
    Lien Permanent

    je trouve assez étonnant qu’on appelle « néerlandais » des peintres comme Frans Snijders, qui est Anversois, c’est-à-dire Flamand, pas Hollandais, et élève de Breugel, un autre Flamand, pas Hollandais pour deux sous 😉

    Répondre
    • 10 novembre 2017 à 13 h 09 min
      Lien Permanent

      Si je puis me permettre, néerlandais et hollandais, ce n’est pas la même chose !

      J’ai beaucoup aimé ton article, Joh, j’y ai découvert plein de belles choses et j’en suis d’autant plus heureuse que les « natures mortes » et autres représentations figées de fleurs etc. ne sont pas trop ma tasse de thé, d’habitude. Mais tes commentaires les éclairent chaque fois sous un nouveau jour et c’est passionnant !

      Répondre
      • 13 novembre 2017 à 17 h 08 min
        Lien Permanent

        néerlandais et hollandais, c’est exactement la même chose, dans ce cas-ci…
        par contre flamand n’est synonyme ni de néerlandais, ni de hollandais
        mais apparemment c’est mal vu de le signaler 😉

        Répondre
        • 13 novembre 2017 à 17 h 14 min
          Lien Permanent

          A vrai dire, je n’ai pas répondu parce que je ne l’ai pas eu le temps (et j’en suis désolée).
          Flamand et Hollandais, ce n’est pas pareil, on est d’accord.
          En revanche, pour le choix de néerlandais, je me suis (par facilité) pliée aux choix des commissaires de l’exposition qui l’ont intitulé « Chefs-d’oeuvres néerlandais ». J’ai préféré trésors à chefs-d’oeuvres pour mon article parce que c’était moins pompeux.
          Mais le terme néerlandais peut prêter à confusion et mériterait d’être décortiqué. Est-ce la langue ? un peuple ? Celui-ci correspond-il aux habitants de l’actuel Pays-Bas ? Je vais creuser la question !

          Répondre

Laisser un commentaire