Nohant Vic, dans la demeure de George Sand

De notre séjour estival dans le Berry, auquel j’ai consacré un précédent article, le « gros morceau » était la visite de la Maison de George Sand à Nohant, que j’attendais de découvrir depuis longtemps… Promenade dans une demeure et un jardin où le temps s’est arrêté.

La maison de Nohant, avec, dans la toiture, l’ouverture des ateliers de peinture de Maurice Sand.

Le petit bourg de Nohant a gardé presque intact son charme d’antan, si on excepte la nationale qui balafre le paisible paysage. Autour de la minuscule église, la placette est préservée du vrombissement des moteurs : le sol n’est même pas goudronné ! La pierre est blonde et derrière un mur s’élève la silhouette d’une grosse maison de la fin du XVIIIe siècle, marquée du souvenir de tant de noms illustres.

Le Salon de Nohant, où George Sand recevait ses amis

Nohant, un foyer de création en Europe

C’est la demeure de George Sand, qu’elle a occupée une belle partie de sa vie, y recevant ses amis chers. Dans les allées du jardin se sont promenés Litz, Chopin, Gautier, Flaubert, Delacroix… Nohant ? Un refuge où créer, où échapper à Paris. La vie entière de George Sand se raconte à travers ces murs. Aurore Dupin, de son vrai nom, est venue ici pour la première fois à l’âge de quatre ans, en 1808, rendre visite à sa grand-mère. C’est cette dernière qui l’élèvera : orpheline de père et abandonnée par sa mère, Aurore grandit à Nohant, avant de prendre la tête de la propriété à 17 ans, quand décède sa grand-mère adorée.

Le jardin de Nohant-Vic

Mais son mauvais mariage la prive rapidement de la jouissance de son domaine, que son mari, Casimir Dudevant, régit à sa guise. La jeune femme, mère depuis peu, obtient de son époux le droit de séjourner à Paris la moitié de l’année. Le maigre budget qu’il lui alloue ne suffit cependant pas pour vivre correctement à la capitale. Pour gagner son indépendance, elle se met à écrire. C’est ainsi qu’Aurore Dudevant, née Dupin, devient George Sand : un patronyme masculin pour avancer masquée dans une société misogyne.

Chambre rose d’Aurore de Saxe, la Grand-mère de George Sand.

Premiers romans, premiers succès, premières entrées d’argent. George Sand réclame la séparation d’avec son époux — qui manque de tout lui prendre, y compris Nohant, son héritage à elle. Elle obtient finalement la garde de leurs enfants, Solange et Maurice, et de son domaine tant aimé, en échange d’une importante pension.

C’est le début d’une grande aventure artistique : Nohant devient un foyer créateur en Europe. George Sand y reçoit, la vie s’organise pour que chacun des hôtes puisse y créer. La demeure abrite ses amours avec Chopin — jusqu’à la brutale rupture. Cataclysme dans la maison quand sa fille Solange épouse contre la volonté maternelle le sculpteur Clésinger, coureur et endetté, visiblement plus intéressé par la fortune de l’écrivaine que par le cœur de la jeune fille. Chopin prend la défense de Solange et on en vient à se battre, on frôle l’assassinat. Il faudra plusieurs années pour que Nohant retrouve sa quiétude d’antan.

Enfilade du rez-de-chaussée de la demeure de George Sand à Nohant-Vic.

Le petit théâtre de marionnettes de Nohant

Maurice, le créatif fils tant aimé, illustrateur et peintre, invite ses amis de Paris pour un été — certains y resteront une décennie, comme Lambert ! L’un d’eux, Alexandre Manceau, deviendra le dernier compagnon de George Sand.

Un soir, Maurice et ses amis s’improvisent marionnettistes : c’est le début d’une longue passion de Maurice. Pendant quarante ans, il va écrire et jouer à Nohant des centaines de spectacles de marionnettes, dont certains seront montrés à Paris.

Castelet reconstitué d’après un dessin de Maurice Sand à l’étage d’une dépendance de la demeure de Nohant

Le théâtre est dans le quotidien de Nohant, puisque l’on y joue régulièrement. George Sand y teste ses pièces : des acteurs descendent de Paris durant la relâche des spectacles, l’hiver. Les membres de la famille et les amis complètent la troupe. On y joue aussi des charades, on improvise. Il n’y a pas toujours de public, les acteurs jouent aussi pour eux-mêmes. Le théâtre amateur, les tableaux vivants, sont, à cette époque, une attraction appréciée dans les salons de l’élite, qui occupe les longues soirées.

Pour mieux accueillir ces activités théâtrales essentielles à la vie artistique de Nohant, George Sand fait aménager en 1849 un petit théâtre dans une aile de la maison. Une cinquantaine de places, tout de même, malgré l’étroitesse des lieux ! D’un côté, la scène pour les acteurs, de l’autre, le castelet pour les marionnettes et leurs operanti. Il suffit de tourner les chaises selon l’activité de la soirée.

Les marionnettes de Maurice Sand sont des marionnettes à gaine (Burattini) au fonctionnement et à la tradition bien différente des marionnettes à fils. Ces dernières, plus précieuses et complexes à manipuler, sont plutôt utilisées en contexte aristocratique, tandis que les Burattini sont d’extraction plus populaire. Les élites intellectuelles du XIXe siècle (Sand, mais aussi Alfred Jarry, Charles Nodier, le peintre Bonnard) les (re) découvrent et s’en emparent pour user de leur caractère satirique.

Une marionnette de Maurice Sand à Nohant

A Nohant, le théâtre de marionnette est une activité manuelle autant que théâtrale. Maurice Sand et son ami Lambert sculptent et peignent les visages des marionnettes ainsi que les décors. George Sand occupe une partie de ses nuits à la couture des costumes.

Maurice Sand écrit les canevas des pièces pour marionnettes. L’actualité, notamment politique, des anecdotes personnelles ou des faits divers peuvent inspirer l’intrigue. Pour le reste, les opéranti qui animent les marionnettes ont toute liberté d’improviser, notamment en fonction des réactions de la salle (il n’est pas rare que le public intervienne) et des accidents de mise en scène…

Il faut susciter le rire, à grands coups de jeux de mots, situations burlesques, expressions caricaturales. Mais derrière l’amusement du public, les dialogues et les situations voilent souvent une sévère critique de la société.

Fort de ses succès dans le petit théâtre intime de Nohant, Maurice Sand ouvre deux théâtres de marionnettes à Paris, dont un dans son appartement de Passy, où l’on était convié par invitation.

Du théâtre de marionnettes de Nohant, de nombreux éléments ont été conservés dans la propriété. Ce patrimoine insolite est exposé à l’étage d’une des dépendances : marionnettes, décors, affichettes… Tout est rassemblé pour évoquer cette aventure singulière. J’étais d’autant plus émue de les découvrir que je me souviens avoir manipulé, à la réserve des estampes de la Bibliothèque nationale de France, il y a quelques années, un important recueil de gouaches de Maurice Sand où figuraient quelques portraits de ses marionnettes. J’espère qu’on les découvrira un jour sur Gallica !

Marionnettes de Maurice Sand

Dans l’intimité d’une demeure

Si le jardin et l’exposition sur les marionnettes sont librement accessibles, le cœur de la demeure ne se découvre qu’en visite guidée. Nous avons eu l’immense chance d’être accompagnés par une excellente guide conférencière qui nous a narré, avec une pointe de théâtralité — et d’humour, l’histoire de cette maison et de son illustre propriétaire. Tout ou presque est resté en place : le magnifique lustre de Murano, que Sand a eu grand-peine à acquérir ; les verres offerts par Chopin ; le cabinet de travail ; le petit théâtre… Il reste même l’immense fourneau qui trône dans la cuisine. En 1852, c’était la pointe de la modernité et évidemment indispensable pour nourrir les assemblées réunies à Nohant pour l’été.

Les salles sont belles, et meublées avec profusion : on s’attendrait presque à voir surgir un domestique ou un invité de George Sand entre les deux battants d’une porte ! À l’étage, l’ancienne chambre de Chopin a été transformée par Sand en cabinet de travail après leur séparation. Combien de lignes ont été écrites sur son bureau ? Et la bibliothèque qui couvre les murs supporte le souvenir de ses lectures…

Seule déception de ma visite guidée, ne pas avoir pu pénétrer l’atelier de Maurice Sand, sous les toits, rempli, j’imagine, de tous les trésors accumulés par le peintre.

Le temps d’un après-midi, venez vous aussi vous recueillir en ces lieux, humer les parfums du jardin et rêver de tout ce qui s’est créé à l’ombre des arbres !

Pour aller plus loin

  • Site officiel de la Maison George Sand à Nohant

5 commentaires sur “Nohant Vic, dans la demeure de George Sand

  • 2 novembre 2017 à 23 h 04 min
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    C’est vraiment un coin tout choupinou du Berry où j’adore aller. En plus, le village est beau et l’église de Vic à tomber par terre !

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  • 5 novembre 2017 à 12 h 58 min
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    Je crois que tous les guides de cette maison sont très bons (ou alors je suis tombée trois fois sur la même personne mais j’en doute). Et la visite est très réussie parce qu’elle rend bien compte de la vie de Sand, de l’importance du noyau de Nohant, et ces marionnettes sont une découverte.

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