Tous les secrets du verre au Moyen Âge

Si, comme moi, la vue d’une fiole colorée ou d’un fin verre antique brisé vous émeut au plus haut point (quel miracle d’avoir traversé les siècles !), l’actuelle exposition du Musée de Cluny est à ne manquer sous aucun prétexte. Une proposition réussie qui vous fera voir l’art du verre au Moyen Âge d’un œil nouveau : l’accrochage est digeste et diversifié et l’exposition vous réserve quelques insolites surprises !

Gobelets à cabochons provenant d’un palais italien, fin XIVe siècle, Tarquinia, musée archéologique national.

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Vaste sujet que l’art du verre au Moyen Âge ! La commissaire Sophie Lagabrielle a retenu trois aspects, qui forment les trois chapitres du parcours : le verre d’architecture (entendez vitraux et vitrages); le verre creux (entendez les récipients) et enfin le verre précieux et de précision (objets d’art et optique).

Vase-reliquaire de Saint Savin, France, XIe siècle, Musée de Poitiers

L’exposition se déploie — comme à l’habitude au musée de Cluny — dans les espaces des anciens thermes gallo-romains. Réjouissons-nous tout d’abord de constater que le musée a pris en compte les critiques formulées par le public lors des précédentes manifestations : l’espace est bien plus intelligemment investi et la lisibilité des textes a significativement été améliorée !

Scénographie de l’exposition « Verre, un Moyen Âge inventif »

Chatoyants vitraux : le verre d’architecture

Lorsqu’on parle de verre au Moyen Âge, c’est souvent aux vitraux colorés des églises que l’on pense en premier lieu. C’est justement avec les vitraux que l’exposition s’ouvre : un cabinet sombre fait resplendir quelques fragments de superbes verrières.

Les mages devant Hérode, rondel en vitrail, France, vers 1400, Paris, Musée de Cluny

L’âge d’or du vitrail

Le vitrail est né de multiples tâtonnements durant le Haut-Moyen Âge. De ces expérimentations, il ne reste que peu de vestiges, souvent le résultat de fouilles archéologiques. Une vitrine présente quelques fragments provenant de Notre-Dame-de-Bondeville, en Seine-Maritime : il s’agit de verres colorés découpés dans des verreries romaines au cours du VIIe siècle et assemblés à froid grâce à des tiges de plomb. Juste à côté, d’autres fragments, décorés de peintures en grisaille et d’inscriptions laissent imaginer les vitraux romans de l’abbaye de Jumièges, tels qu’ils devaient se présenter à la fin du XIe siècle.

Plusieurs siècles de tâtonnements aboutissent à un âge d’or du vitrail autour du XIIIe siècle. L’avènement de l’architecture gothique avec la construction de l’abbaye de Saint-Denis marque le début de l’essor du l’art du vitrail : les nouvelles techniques de construction permettent d’ouvrir de grandes baies dans les murs ; le vitrail viendra les habiller. Moment clef de l’histoire du vitrail, Saint-Denis est évoqué par quatre scènes extraites des baies. Le travail de peinture y est remarquable, mais encore proche du style roman dans le traitement très linéaire et stylisé des scènes.

Aux vitraux de l’abbaye de Saint-Denis répondent ceux de la Sainte-Chapelle qui marquent eux aussi un moment clé de l’histoire de cet art. Pour abriter les reliques de la Passion, Saint-Louis fait bâtir cette chapelle-chasse. À l’étage supérieur, les murs sont quasiment absents : de fines colonnes forment un squelette sur lequel est fixé un décor de plus de 615 m2 de vitrail. L’effet d’ensemble est saisissant. Voir quelques fragments de près permet de renouveler le regard que nous portons sur cette œuvre exceptionnelle. Le visiteur découvre en effet toute la subtilité des maîtres et des peintres verriers, dans le traitement de la matière et dans la pose de la peinture.

J’aime énormément la possibilité que les musées offrent de voir de très près toutes les délicatesses de l’art du verre (peintures, effets de couleurs, gravures…). . Néanmoins, je m’interroge toujours sur la présence de ces verrières dans les expositions, quand elles appartiennent à des monuments encore debout : ont-elles été démonté pour l’occasion ? Ce qui ne serait pas sans poser problème…

Malgré mes questionnements sur ces choix muséologiques, j’ai savouré de pouvoir observer la technique des maîtres verriers, absolument virtuoses. Jugez plutôt : pour rendre l’effet mouvant des flammes, les artisans ont mêlé du verre rouge et du verre blanc dans la masse.

Les cisterciens, eux, ont adopté le verre incolore par souci d’adéquation avec leurs idéaux. Ils rejettent les images peintes sur les vitraux et préfèrent le verre blanc, découpé et assemblé avec soin et raffinement. Leurs recherches inspirent à leur tour tous les maîtres verriers et l’on voit fleurir partout des baies claires, c’est-à-dire des vitraux qui laissent passer plus de lumière. Ceux-là sont ornés d’images, souvent peintes avec du jaune d’argent pour ne pas nuire à la luminosité.

La technique ne cesse de s’enrichir : on mélange les verres colorés, on tente des découpes subtiles, on produit du verre à double épaisseur, qui peut être gratté pour faire surgir la couche sous-jacente. Le pantalon du bourreau de Saint-Gervais est un véritable tour de force, avec un jeu de rayures permis par la technique du verre vénitien.

Bourreau du martyre de saint Gervais, vitrail provenant du cycle de la vie des saints Gervais et Protais, église de Saint-Gervais-Saint-Protais, Paris.

J’ai particulièrement aimé les scènes de l’Apocalypse, comme cette représentation de l’ange qui renverse sa coupe sur le trône : pour une raison que j’ignore, tous les personnages tirent la langue, ce qui rend la chose assez cocasse. J’ai aussi adoré la représentation du tremblement de terre à l’ouverture du 7e sceau : quelle inventivité dans la composition !

Vitraux et vitrages dans la demeure privée

Des églises le visiteur passe aux habitations. Comment au Moyen Âge, clôturait-on les fenêtres des demeures ? On découvre que le verre, longtemps cantonné à la partie haute des fenêtres, est descendu progressivement dans la moitié basse. On nous explique l’importance de la fenêtre en croix dans le développement du vitrage, mais à aucun moment — et c’est bien dommage — on n’explique comment on faisait SANS verre, justement. Car le verre est un matériau onéreux et seules les demeures les plus aisées en bénéficiaient. Les autres devaient se contenter de toiles ou de parchemins cirés ou huilés, voire même de rien du tout, sinon d’un volet de bois.

Le vitrier, gravure sur bois tiré du Livre des métiers de Jost Amman et Hartmann Schopper, Nuremberg, 1574, Paris, BNF, réserve des livres rares.

Comme les fenêtres vitrées d’époque conservées sont d’une extrême rareté — voire inexistants —, il n’a pas été possible d’en présenter dans l’exposition : ce sont des exemples du XVIe siècle qui ont l’honneur des cimaises. On peut ainsi admirer une belle claie sculptée en bois provenant de Rouen, ainsi qu’un vitrage à losanges tel qu’on les fabriquait en France. Juste à côté, est évoquée la technique italienne et allemande des cives, c’est-à-dire des vitrages composés de disques de verre : un panneau est restitué grâce à des fragments trouvés sur un chantier de fouille à Strasbourg.

Cette vitrine sur les vitrages civils est vraiment réussie, car elle met en regard des témoignages matériels et des représentations iconographiques. Miniatures enluminées, peintures et gravures nous donnent à voir les fenêtres dans leur contexte. Ici, dans la boutique d’un boulanger, la fenêtre est composée d’un volet de bois en partie basse et d’un vitrage de losange en partie haute.

Mois de décembre : scène de boulangerie, enluminure tirée d’un Missel franciscain attribué à Jean Colombe, Lyon, 1431, Lyon, BM, MS 514

On retrouve une configuration similaire dans une enluminure figurant une Annonciation. Plus curieux, ce tableau représentant la mort de sainte Catherine de Sienne, avec cette ouverture ronde à vitrage de cives. On retrouve une fenêtre de cives dans une gravure de Dürer montrant saint Jérôme. Le soleil, en traversant la fenêtre, projette son reflet sur le mur. Dans la vitrine, les lampes produisent le même effet.

À la fin du Moyen Âge, le vitrail proprement dit pénètre l’espace privé : les techniques de la grisaille et du jaune d’argent sur verre blanc sont employées pour produire de petits rondels ornementaux à scènes bibliques, morales ou plaisantes, quand il ne s’agit pas d’héraldique.

Les Joueurs d’échecs, vitrail civil en verre blanc, grisaille, jaune d’argent, plomb, produit à Lyon, vers 1440-1450, Paris, Musée de Cluny.

Inventivité du verre creux

La section suivante aborde les verreries en volume, en plein et en creux : fioles, vases, verres, carafes… Il faut ici aborder la question de la maîtrise de la technique du verre soufflée, connue depuis le Ier siècle avant J.-C. Le verre est composé de sable, cuit à très haute température pour obtenir cette matière visqueuse et vitreuse. Durant l’Antiquité, les Romains ne produisent pas eux-mêmes le verre : il leur arrive en bloc de matière brute depuis le Proche-Orient. Fondu à nouveau et façonné, il donne naissance à de multiples objets en verre. Au début du Moyen Âge, entre le VIe et le VIIe siècle, ces routes d’approvisionnement sont coupées. L’Europe se trouve privée de matière première vitreuse. Dans un premier temps, on réutilise d’anciennes verreries que l’on découpe ou que l’on refond, avant de maîtriser la technique de la transformation de la silice en verre. Comme le point de fusion de la silice est très haut (1600 °C), les verriers occidentaux mêlent au sable des cendres de hêtre et de fougère, qui font abaisser le point de fusion à 1100 °C). Ces fondants végétaux (qui ont donné à la technique le nom de « verre forestier ») ont l’inconvénient de conférer au verre une teinte verdâtre et de nuire à sa transparence et à sa pérennité.

En Orient, une algue marine est employée comme fondant : elle assure une plus grande pureté du matériau. Les verreries orientales continuent donc à être très recherchées pour leur finesse et leur transparence… Cette forte concurrence encourage l’émulation.

Verreries émaillées et dorées provenant d’Orient. Gobelet émaillé aux joueurs de polo, Syrie, milieu du XIIIe siècle, Musée du Louvre et Goblet émaillé dit de Charlemagne, Syrie, XIIIe siècle, Chartres, Musée des Beaux-Arts

Les trois grandes vitrines de cette section présentent des dizaines de verreries, aussi anciennes que fragiles. Que de raffinement dans les assemblages, dans les jeux de couleurs, dans les formes… Là encore, des représentations iconographiques répondent aux artéfacts. Ici, une lampe en verre trouvée sur un chantier de fouille, là sa représentation dans une enluminure médiévale…

Car oui, l’exposition du musée de Cluny est aussi à recommander aux amateurs de manuscrits : il y en a plein ! Malheureusement, la mise en exposition des grands volumes est un peu ratée et, parfois, on ne voit rien de la miniature, faute d’être assez près. Il aurait fallu imprimer des reproductions agrandies ! De plus, le cartel n’indique pas ce « qu’il y a à voir » aux yeux non avertis, et j’ai eu le sentiment frustrant d’être passée à côté de certains éléments…

Jean Mielot au travail, enluminure des Miracles de Notre-Dame, par Jean le Tavernier, Belgique, 1456. Bibliothèque nationale de France, F. 9198.

Quant aux verres d’époque exposés, ils ont quelque chose de très émouvant, quand on pense à la fragilité du matériau. Ils ont survécu et traversé les siècles, malgré la casse, jusqu’à nous. Cela tient, pour certaines pièces, du miracle.

Un focus est accordé à l’usage des récipients en médecine, d’une part pour mirer les urines et d’autre part pour mélanger les potions, alors que naît la distillation.

C’est évidemment les urinaux qui retiennent le plus curieux… Au Moyen Âge, les médecins formés par les universités renouent avec la pratique grecque de l’observation des urines pour poser leur diagnostic.

« Médecin et malades » tirée de Barthélémy l’Anglais, Le Livre des propriétés des choses par le Maître d’Antoine de Bourgogne, Bruges, vers 1470, Enluminure sur parchemin, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, Inv . Français 134, folio 111

Qui dit observation des urines dit récipient pour les contenir : c’est là qu’interviennent les urinaux ou matulae. Plusieurs témoignages archéologiques sont exposés (sans leur contenu !) : on y comprend assez vite l’enjeu de la finesse et de transparence du verre : s’il est opaque ou plein d’impureté, l’observation sera rendue plus complexe !

Le verre de précision ou une petite histoire technique.

La dernière section du parcours est consacrée au verre précieux (arts décoratifs, émaux) et au verre de précision (l’optique). J’avoue que je venais spécialement pour ce dernier point : il est question, dans l’exposition, de l’ancêtre des lunettes, les bésicles, que l’on trouve parfois pincées sur le nez des personnages dans les tableaux, les enluminures et les gravures de l’époque. Je rêvais d’en voir en vrai !

Office des morts, enluminure tirée de Maître du couronnement de Charles VI, Heures à l’usage de Troyes Paris, vers 1375-1380, Besançon, Bibliothèque Municipale, Inv . Ms 140

Au Moyen Âge, les hommes s’équipent de loupes sur manche qui grossissent les lettres avant d’inventer, à la fin du XIIIe siècle, l’ancêtre de la paire de lunettes, avec leurs verres adaptés à la presbytie. On les appelle coulantes ou bésicles.

Le clou de l’exposition — sur le plan de l’émotion — c’est cette paire de bésicles qu’un lecteur a perdue en consultant un lourd volume. Il les a oubliées entre deux feuillets : avec le temps, elles ont laissé leur empreinte sur les pages.  Les commissaires exposent à coté de ce livre ouvert une paire de lunettes dont un des verres est brisé. Au début, j’ai cru que c’était la paire même retrouvée dans l’ouvrage, j’ai été bien déçue de découvrir qu’il n’en était rien ! Mais rien que pour cette empreinte, l’exposition mérite une visite !

Empreinte de lunettes dans un Recueil de Sermons de saint Augustin, livre imprimé, Paris, 1494-1579, Orléans, Médiathèque Maurice Genevois, Inv . ResA1607 et paire de lunette du XVIe, conservée au Musée national de la Renaissance à Ecouen.

Si l’optique est largement évoquée à travers les lunettes, un autre objet est aussi à l’honneur sur les cimaises : le miroir.

Miroir parabolique « des Conseils », Empire germanique 1500, Vevey, Musée historique

Chose complexe à fabriquer que le miroir, qui doit allier un verre parfaitement pur à un dépôt métallique. La technique est trop rapidement survolée dans l’exposition, et c’est bien dommage. On comprend juste qu’il faut souffler du verre puis y couler sur les parois intérieures du plomb. Les miroirs ainsi obtenus sont de petites dimensions. Si l’on veut une surface plus grande, il faut accepter la forme bombée, connue, du soufflage. Tout le monde a en tête le miroir parabolique qui orne le fond de la chambre des époux Arnolfini dans le célèbre tableau de Van Eyck. L’exposition offre la chance rare d’admirer un miroir presque contemporain, datant de 1500, prêté par un musée suisse. Irez-vous vous y mirer ?

Le Verre, un Moyen-Âge inventif, Musée de Cluny, jusqu’au 8 janvier 2018.

6 commentaires sur “Tous les secrets du verre au Moyen Âge

  • 11 octobre 2017 à 9 h 47 min
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    merci, ça donne envie et c’est admirable déjà.

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  • 11 octobre 2017 à 11 h 01 min
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    Merci pour votre compte rendu de visite et vos photographie. J’ai presque l’impression d’avoir fais la visite avec vous, moi qui ne pourrais la faire, coincé dans mon fauteuil roulant.

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    • 21 octobre 2017 à 10 h 19 min
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      Je suis vraiment touchée de votre commentaire, car comme je le racontais il y a quelques temps, longtemps, je me suis interdit de faire des CR d’expo, me disant : à quoi bon, il y a Télérama, Beaux-Arts, les autres blogueurs… Tout le monde parle des expo, et mes lecteurs y vont aussi. Et puis, je me suis rendue compte que beaucoup de mes lecteurs ne pouvaient pas se rendre dans les expo parisiennes, parce que trop loin géographiquement, trop pris par leur vie pro ou familiale, empêchés physiquement de faire ces voyages compliqués dans une capitale peu accessible… Ca m’a encouragé à me lancer dans l’exercice et votre commentaire me confirme que c’est utile, alors je vais tâcher de continuer !

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  • 12 octobre 2017 à 14 h 50 min
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    Merci de votre compte rendu de visite aussi vivant, agréable et avec cette pointe d’humour toujours très enrichissant, on pourrait presque se passer de faire la visite, en tous les cas la visite sera bien plus riche après cette lecture.

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    • 21 octobre 2017 à 10 h 20 min
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      Merci 🙂 J’essaie en effet de suivre un double objectif : donner envie d’y aller pour les parisiens et offrir une visite de substitution pour ceux qui n’auront pas la chance de s’y rendre. Heureuse de voir que c’est atteint ! Et bonne visite 🙂

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