Les géométries amoureuses d’Othoniel

Cet été, l’artiste Jean-Michel Othoniel est à l’honneur à Montpellier et Sète avec une double exposition « Géométries amoureuses ». Au CRAC (Sète), l’artiste présente ses dernières créations. Au Carré Sainte-Anne (Montpellier), il déploie sa collection personnelle – c’est-à-dire celles de ses oeuvres qu’il a choisies de conserver pour lui plutôt que de les vendre.

Vue de l’exposition Géométries Amoureuses, se collectionner soi-même, de Jean-Michel Othoniel, à Montpellier

Othoniel, assurément, vous connaissez : il est l’auteur d’une des plus célèbres bouches de métros de Paris, celle de la Place Colette au Palais Royal. Le « Kiosque des noctambules » (2000), avec ses grosses perles colorées et ses carreaux argentés. Certains adorent, d’autres détestent, mais personne ne reste indifférent.

Longtemps, je n’ai connu Othoniel qu’à travers ce kiosque féerique et de gros colliers exposés à la FIAC (qui ne m’avaient à l’époque pas du tout plu). Et puis, en 2011, le Centre Pompidou a programmé une très belle rétrospective dont je garde quelques images éblouies – une barque échouée – ; d’autres, plus énigmatiques – des tas de soufre.

Jean-Michel Othoniel, Le bateau de larmes, barque et perles, 2004, exposée au Centre Pompidou en 2011

Le temps a passé et quand Jean-Luc Cougy du blog En Revenant de l’Expo a annoncé une double exposition Othoniel dans sa région, j’ai sauté sur la première occasion de venir la voir (et le voir !).

Jean-Luc, qui m’a accompagné dans ma découverte, avait suivi la visite presse en présence de l’artiste (le chanceux !) – j’ai ainsi pu bénéficier de ses connaissances de l’œuvre, mais aussi de ses conseils pour découvrir les deux parcours dans les meilleures conditions possibles.

Note au lecteur : ce billet de blog contient beaucoup de photos de l’exposition et constitue un véritable spoiler. Aussi, si vous comptez déjà vous y rendre durant l’été, je vous conseille sincèrement de garder la lecture de ce billet pour plus tard. Les émotions sont beaucoup plus fortes si on y entre sans rien en avoir aperçu.

Une grande vague submerge le CRAC de Sète

Nous avons sciemment commencé par la visite du volet présenté au CRAC de Sète, où sont exposées les dernières créations de l’artiste, réalisées depuis 2011.

Les oeuvres présentées au rez-de-chaussée sont spectaculaires et monumentales. Je suis presque embêtée de raconter ce qu’on y découvre, car il s’agit assurément d’un spoiler désagréable pour ceux qui iront visiter Géométrie amoureuse. Mais ce blog est aussi la mémoire de mes propres expériences et un véhicule de voyage par procuration pour ses lecteurs trop éloignés. Alors, allons-y ! Quand vous entrez dans le CRAC, que vous contournez la borne d’accueil et que vous pénétrez la première salle d’exposition, c’est une vague d’émotion qui vous submerge. Une vraie vague en fait : une vague de verre, une vague monumentale. Le ton est donné : l’exposition va être spectaculaire.

Jean-Michel Othoniel, The Big Wave, 2017, Sète, CRAC

The Big Wave évoque d’emblée un Tsunami. Et la vague d’Hokusaï aussi… Ce n’est pas anodin : Othoniel préparait une exposition au Pays du soleil levant quand la catastrophe de Fukushima est survenue. Six ans plus tard, cette oeuvre est une réponse aux émotions alors ressenties.
C’est aussi un clin d’oeil plus discret à La Grande vague (1857) de Gustave Le Gray, un des premiers sinon le premier photographe à avoir su figer le mouvement de la lame… non sans user de beaucoup de trucages ! Ce qu’on sait moins, c’est que cette photo-là a été prise à Sète justement !

La vague d’Othoniel, c’est une vague monumentale, une vague qui vous submerge, mais une vague figée. Elle est constituée de dix-mille briques de verre colorées aux reflets tantôt bleus, tantôt verts… Comme la mer !

La brique de verre : un élément que l’on retrouve dans de nombreuses créations actuelles d’Othoniel. Cet élément simple, modulable à l’infini, l’artiste l’a mis au point en Inde, avec les verriers de Firozabad, où il a réalisé une résidence.

Dans la salle suivante, au fracas de la vague répond le silence. Une pièce aux murs blancs, quatre blocs d’obsidienne dressés sur des socles de bois sculptés. Deux matériaux en dialogue : le bois, à la fois doux mais potentiellement plein d’échardes et le verre, poli, mais qui peut se révéler coupant.

Jean-Michel Othoniel, Invisibility Face, 2015, 9 sculptures en obsidienne sur leurs socles en bois de marronnier.

Les blocs d’obsidienne sont ici présentés comme des (auto)portraits, des portraits dans lesquels le visage des visiteurs se reflète pâlement. Le dispositif me laisse dans un premier temps relativement indifférente, puis je découvre, un peu plus loin, une installation similaire : neuf blocs d’obsidienne sculptés et encastrés sur des blocs de bois, taillés pour les recevoir. Dans une salle au mur blanc, dans une salle vide et fermée, comme hors du temps. Mon imagination se laisse emporter dans la contemplation du matériau, de l’espace. Ce que j’observe se mêle à de vagues souvenirs de série de science-fiction ou de jeux vidéo. Ces blocs-là ont une présence étrange, mystérieuse, comme posés par une force extraterrestre. Ca sonne comme un début de roman… Ah si seulement j’étais enfermée seule dans cette salle d’exposition, s’il n’y avait aucun autre visiteur… Comme je laisserais mon imagination vagabonder, rebondir sur le silence assourdissant de ces sculptures !

Jean-Michel Othoniel, Invisibility Face, 2015, 9 sculptures en obsidienne sur leurs socles en bois de marronnier.

Mais je ne suis pas seule au monde et le temps ne s’est pas arrêté : il faut poursuivre le parcours. Dans une salle adjacente, je retrouve les grosses perles d’Othoniel, désormais si célèbres. Mais, alors que l’artiste avait jusqu’alors choisi des couleurs féeriques, ses perles se teintent d’un noir profond, ce qui confère à ses lotus un caractère inquiétant… Sublime comme une fleur empoisonnée !

Jean-Michel Othoniel, Black Lotus, 2016, fonte d’aluminium peinte en noir, acier.

Dans l’ensemble, les dernières créations de l’artiste ont un caractère grave, menaçant presque angoissant, comme un avertissement. Beauté terrible ! Serait-ce un écho aux bouleversements écologiques que connaît notre planète ?

Aux sculptures de lotus noirs répondent des tableaux accrochés aux murs. Toiles couvertes de feuilles d’or blanc sur lesquelles sont peintes – en noir toujours – les mêmes lotus. Le visiteur circule, tourne, se retourne, jusqu’à retrouver le même point de vue. J’aime ce dialogue de dimensions !

Dans l’avant-dernière salle, deux tornades pendent du plafond. Toujours en perles sombres, noires, irrégulières, mais qui prennent selon l’éclairage des teintes argentées. En s’approchant, on peut s’y mirer. Autant de mini-moi déformés que de perles tourbillonnantes. Parait-il que l’artiste a conçu ces sculptures comme des mobiles que l’on peut faire tourner, mais – apparemment pour des questions de sécurité – il est interdit de les toucher. Elles oscillent parfois, au gré des courants d’air. Un visiteur se place au centre, je m’interroge : est-ce là encore un écho à la situation météorologique actuelle, et à notre rôle individuel dans les vacillements du grand Tout ?

Jean-Michel Othoniel, Black Tornado, 2017, perles en aluminium, peinture chrome, acier

Noirceur et sublime, mais note d’espoir : la dernière salle du rez-de-chaussée présente une autre des installations dont l’artiste a le secret. C’est la seule sculpture colorée présentée ici.

Dessins d’ateliers

A l’étage, autre ambiance, plus joyeuse. Sur les murs, sont exposés des dessins préparatoires à ses différents projets dans l’espace public. Une manière d’évoquer les nombreuses commandes in situ que l’artiste reçoit depuis deux décennies. Ces dessins-là, ce sont des dessins d’étude, de réflexion, de recherche. Ils ne sont pas – m’apprend la médiatrice – destinés à l’exposition ; ils n’ont pas été conçus pour ça. Cela tombe bien, j’aime ces oeuvres qui sont des documents, j’aime l’archive qui raconte la création, les tâtonnements, les hésitations. Sur certains, Othoniel a collé des petites photos, ses sources d’inspiration. Comme cela me rappelle les cahiers d’artistes du XIXe siècle, que j’ai tant aimé étudier !

Si ce sont des documents de travail, ils ont néanmoins une grande qualité esthétique. Othoniel travaille à l’aquarelle et au crayon, avec beaucoup de soin et de méticulosité. Le Kiosque des Noctambules, le Trésor de la cathédrale d’Angoulême (2016), le Confident de Nice (2007) … vingt ans de créations aux quatre coins du monde se déploient sous nos yeux. Le projet pour les fontaines de Versailles (2015) est accompagné d’une maquette. Il faudra que j’aille voir « en vrai », sur place, l’installation. Certains dessins présentés sont des projets pour des installations qui n’ont pas encore été réalisées : de quoi nous faire rêver !

Jean-Michel Othoniel, Maquette de la sculpture pour les fontaines de Versailles

Se collectionner soi-même

Cet accrochage de dessins est une mise en bouche pour la suite de notre visite, trente kilomètres plus loin. Au Carré Saint-Anne, en plein coeur de Montpellier, l’accrochage est festif. Dans cette ancienne église, Othoniel a déployé sa propre collection. Se collectionner soi-même, voici le sous-titre de l’exposition. Une trentaine d’oeuvres que l’artiste, tout au long de son parcours, a fait le choix de garder auprès de lui, de ne pas mettre sur le marché. « J’ai gardé au sein de la collection personnelle de mes propres oeuvres toutes ces pièces clefs afin de pouvoir y revenir et m’y ressourcer » écrit l’artiste.

Vue de l’exposition Géométries Amoureuses, se collectionner soi-même, de Jean-Michel Othoniel, à Montpellier

L’accrochage est spectaculaire et féerique ; les couleurs éclatantes des verreries font écho aux murs peints du XIXe siècle et aux vitraux multicolores. À mesure de la journée, des nuages qui passent devant le soleil, les oeuvres évoluent, projettent leur ombre colorée, reflètent la lumière dans un éclat éblouissant.

Du soufre au verre, un parcours entre éblouissement et blessure

Il est peut-être ici temps de retracer le parcours de Jean-Michel Othoniel, ce qui va me donner l’occasion de ressortir mes vieilles photos de l’exposition de 2011. Êtes-vous prêts ?

Le parcours de Jean-Michel Othoniel commence à Saint-Etienne où il naît en 1964. Son goût pour l’art et la création artistique le mène à une école alors nouvellement créée, l’École nationale supérieure d’arts Paris-Cergy (que vous connaissez bien si vous suivez l’ami F. Bon). Artiste solitaire, Othoniel est influencé par les « mythologies personnelles » qui marquent les oeuvres d’Annette Messager et de Christian Boltanski. Il développera et suivra la sienne.

Il choisit d’abord les procédés photographiques et la mise en scène – la première de ses oeuvres qu’il considère comme telles est un petit Autoportrait en robe de prêtre, daté de 1986. A sa sortie de l’École, c’est vers le soufre qu’il se tourne.

Matériau étrange que le soufre, à la fois beau – cette couleur jaune – et répugnant, sale, dangereux. Othoniel l’utilise en tas, en projection, en moulage. Il brille, il est pulvérulent, coulant… Attractif et répulsif à la fois. De cette période de l’artiste, je me souviens avoir vu L’évidence même (1989) et Le doigt du marié (1991) au Centre Pompidou, mais c’est une autre oeuvre de la même série que j’avais alors photographiée.

Travailler avec le soufre l’oblige à collaborer avec des industriels, des chercheurs, des ingénieurs. Il faut fréquenter les usines, comprendre la production, détourner des pratiques. Quelque chose qui marquera profondément sa façon de travailler, notamment quand il passera au verre.

Le soufre natif est un produit du volcan : avec l’aide d’une géologue, Othoniel explore un massifs volcaniques. C’est ainsi que se produit – dans les îles éoliennes – une rencontre avec un autre matériau, l’obsidienne. Elle sera déterminante. Sa guide lui révèle que l’obsidienne peut s’obtenir en faisant fondre de la pierre ponce. Un procédé qu’il tentera de mettre à exécution avec l’aide du CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques, à Marseille) : il s’agit ni plus ni moins de reproduire artificiellement le processus volcanique. Le contrepet, exposé à Montpellier, est le premier résultat de deux années de recherches.

Jean-Michel Othoniel, Contrepet, 1992, obsidienne artificielle.

De fil en aiguille, à force de fréquenter les souffleurs de verre, Jean-Michel Othoniel s’intéresse à leur travail et au matériau qu’ils façonnent et transforment, le verre. Tantôt translucide, tantôt opaque, parfois embué de bulles, coloré, blanc, à reflets… Il n’y revient qu’en 1995, à la faveur d’un séjour à New York où il collabore avec le centre du verre à Brooklyn.

L’une de ses premières oeuvres en verre est présentée à Montpellier, exactement en face du Contrepet : c’est une petite Vierge en verre bleu, toute discrète, conçue pour un lieu bien précis : une niche du cloître des Augustins, à Toulouse. La sculpture est à la fois une Vierge et un abreuvoir pour les oiseaux. C’est le point de départ d’une longue aventure : avec le verre, bien sûr, mais aussi avec la nature, car beaucoup des oeuvres d’Othoniel sont destinées à dialoguer avec leur environnement, souvent des jardins.

Oeuvres intimes

C’est cette aventure que l’exposition du Carré Saint-Anne relate, sur le ton de l’intime – et du pudique. À partir de la seconde moitié des années 1990, Othoniel fait du verre – et de la sculpture en verre – son principal mode d’expression. La délicatesse du matériau, ses teintes colorées, le caractère onirique, organique – et parfois érotique – de ses formes répondent à une aspiration profonde, celle de « réenchanter le monde ». Les œuvres qui naissent s’intègrent au paysage, à la nature, dialoguent avec la lumière et les conditions météo.

Pour créer, l’artiste ne peut plus être seul : il a besoin des compétences et du savoir-faire des maîtres verriers. Ses créations naissent en maquettes et prennent corps dans le dialogue avec les souffleurs. Vite, Othoniel comprend qu’il ne veut pas la perfection de l’artisanat d’art : il enjoint aux artisans de blesser le verre : l’accident, la cicatrice, l’irrégularité l’intéressent, le nourrissent. Si vous vous approchez de ses colliers de perles, vous vous apercevez qu’aucune n’est parfaitement sphérique, chacune a sa singularité.

Jean-Michel Othoniel, Le collier Alessandrita, 2012, verre de Murano

La contemplation des perles a quelque chose d’hypnotisant : à force de les regarder vous en venez à ne plus savoir quelle est leur couleur véritable : ce collier noir, est-il bien noir ou plutôt violet foncé ? À moins que ce ne soit le reflet des murs rouges sur sa surface qui donne cette impression ?
Chaque perle a ses spécificités : là, un collier réalisé avec des verriers japonais selon une technique traditionnelle qui consiste à enfermer des feuilles d’or dans le verre liquide. Là bas, un collier de fruits qui sont en fait des seins, conçus à Hawaï en écho aux colliers de fleurs que l’on remet à chaque arrivant en guise de bienvenue.

Sur le sol revêtu de briques bleues – qui évoquent un plan d’eau – est posé un lotus. Il n’est pas noir comme ceux de Sète, mais d’un beau rose. Dans chaque perle se reflète la structure de la sculpture et tout l’environnement, à commencer par le spectateur. Vertigineux !

Jean-Michel Othoniel, Pink Lotus, 2015, verre miroité et inox.

Deux lagrimas sont présentés un peu plus loin. Il s’agit de jarres transparentes qu’Othoniel a réalisé avec des verriers mexicains. Elles m’évoquent un aquarium aux milles merveilles. L’artiste les a conçu comme les ex-voto de ses passions amoureuses : chaque élément de verre qui y flotte est l’évocation d’un organe, d’une fleur, d’une larme, d’un virus… Je me souviens en avoir vu des dizaines de ces lagrimas, réunis sur une table du Centre Pompidou en 2011.

Au dessus, pendent des formes colorées et coulantes. Othoniel les a nommés Sabots de Vénus, sans doute en raison de leur forme très sexuelle, érotique. Dans le catalogue de l’exposition de 2011, j’ai lu que l’artiste voulait provoquer chez le regardeur un désir de toucher, de lécher ces fruits étranges…

Vue d’ensemble de l’exposition

Au Carré Saint-Anne, les visiteurs peuvent repartir avec un petit catalogue de l’expo, à prix modique. C’est un joli objet : un coffret, deux fins ouvrages. L’un contient des photos de l’expo, l’autre des explications sur chaque oeuvre. Point de discours complexe : c’est l’artiste lui-même qui nous raconte ses oeuvres, et les souvenirs qui leur sont associés. Simple, sensible et émouvant. Comme tout ce que fait Othoniel.

Pour aller plus loin

 

Un commentaire sur “Les géométries amoureuses d’Othoniel

  • 9 août 2017 à 22 h 22 min
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    J’adore l’association d’objet et de perles à cette échelle. Peut-être aussi une manière de faire réfléchir sur l’utilisation et la place et l’évolution du bijoux dans nos sociétés.
    Merci pour ce partage, je ne connaissais pas cet artiste !
    A bientôt j’espère !

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