Alfred Sisley, l’impressionniste.

Alfred Sisley. Certainement le plus méconnu des « grands noms » de l’impressionnisme. Et pourtant, il est de ceux qui sont restés le plus longtemps fidèles aux principes fondateurs de ce courant pictural. Son catalogue raisonné, abondant, compte 900 peintures. Pour son exposition estivale, l’hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, propose à ses visiteurs de redécouvrir l’œuvre de Sisley.

Alfred Sisley, Bougival, 1876, Cincinnati Art Museum.

Je suis loin d’apprécier la peinture de Sisley autant que j’aime les tableaux de Pissarro. J’allais voir l’exposition d’Aix pour mieux connaître l’artiste – dont je n’ai en tête que la célèbre série de l’inondation à Port-Marly (quelle déception, il n’y en avait qu’une !) et les paysages de Moret-sur-Loing (déjà évoqués dans un précédent billet).

Je dois avouer que je n’en reviens pas avec une passion fulgurante pour le peintre, mais l’accrochage comme le discours ont répondu à mes attentes : c’est une exposition estivale agréable, facile à aborder. Le parcours est chronologique et centré sur les différents lieux de vie du peintre – le paysage du quotidien ayant toujours été son motif préféré.

Alfred Sisley, La Seine à Bougival en hiver, 1872, Lille, Musée des Beaux-Arts

Pourquoi Sisley est-il moins connu que ses célèbres confrères, Monet, Renoir, Degas, Pissarro ? Est-ce que Sisley ne serait pas un peu méprisé pour le caractère répétitif de sa peinture ? Un petit nombre de thèmes, un style fidèle sur plusieurs décennies, sans l’évolution picturale qu’ont connue Monet et Pissarro ?

Alfred Sisley, une vie discrète

La vie personnelle et artistique de Sisley demeure aujourd’hui encore mystérieuse, mal connue : pas d’archives, ni de correspondance, ni de journal, peu de mentions dans les écrits de ses contemporains, même chez ses confrères impressionnistes. Il est vrai qu’il a toujours vécu en retrait, par caractère personnel, mais également par manque d’argent. Ce sont en partie des soucis d’argent qui le tiennent éloigné de la capitale, où il se rend de moins en moins fréquemment à mesure que les années passent.

 

Alfred Sisley, Gelée blanche – l’été de la Saint-Martin, 1874, collection particulière.

On sait qu’il est né en 1839 de parents anglais installés à Paris. Son père le destine à une carrière commerciale, mais c’est avec le désir de devenir peintre qu’il revient de ses études londoniennes en 1860. Pour parvenir à ses fins, il s’inscrit dans l’atelier de Charles Gleyre, où va se produire une rencontre décisive : derrière les chevalets, il rencontre Monet, Bazille et Renoir. Si Bazille disparaît trop tôt, c’est avec Monet, Renoir et quelques autres que Sisley participera en 1873 à la fondation de la Société anonyme coopérative des artistes peintres sculpteurs graveurs, qui deviendront, après leur première exposition les « impressionnistes ».

Alfred Sisley, Paysage d’été (Vallée de la Seine), 1887, Genève, Musée d’Art et d’Histoire.

Au milieu des années 1860, il joue un rôle dans le futur groupe impressionniste : c’est lui qui entraîne Monet, Bazille et Renoir sur les sentiers de la forêt de Fontainebleau. Mais des oeuvres de jeunesse de Sisley, il ne reste presque rien : tout ou presque a disparu dans le pillage de son atelier de Bougival pendant la guerre de 1870. Aussi peut-on être ému de voir rassemblées, sur les murs de l’hôtel Caumont, quelques toiles antérieures à cette date : un paysage sous un cerisier en fleurs, probablement peint en 1866, et surtout une grande vue de Montmartre depuis la Cité des Fleurs aux Batignolles, datée de 1869. C’est la, dans la cité des Fleurs, que Sisley loue un appartement avec sa compagne Eugénie. Au premier plan, de petits arbres, encore maintenus par des tuteurs. Au second, quelques constructions : cette zone de Paris est encore en cours d’urbanisation. Au loin, la silhouette de Montmartre est méconnaissable : le chantier du Sacré-Coeur sera entrepris dix ans plus tard et la butte reste encore très verdoyante.

Alfred Sisley, Vue de Montmartre depuis la Cité des Fleurs aux Batignolles, 1869, Grenoble, Musée de Grenoble.

Après 1870, Sisley s’installe d’abord à Louveciennes, puis à Pontoise et Marly ; il déménagera à Sèvres en 1877. Les environs immédiats de son habitation lui fournissent moult motifs champêtres. Toute sa vie, Sisley va rester fidèle aux paysages de son quotidien : le bord d’un chemin, une vue sur la Seine, quelques champs, les potagers. Le passage des saisons fait varier ces motifs familiers : la neige hivernale, les floraisons printanières, les chaleurs estivales… L’artiste n’a pas le souci de voyager pour changer de motifs : tout au plus se rend-il plusieurs mois en Angleterre, où il réalise quelques toiles.

Des paysages, toujours des paysages

Contrairement à ses confrères – Pissaro, Monet – Sisley demeure un peintre des paysages naturels : l’industrialisation galopante, la vie moderne interfèrent peu dans ses toiles. Il faut chercher longtemps pour trouver une cheminée d’usine ou la fumée d’un bateau à vapeur dans ses peintures.

Au fil des cimaises de l’hôtel de Caumont, je m’amuse néanmoins de retrouver des paysages, des coins de rue que Sisley partage avec Pissarro ou Monet, les mêmes artistes ayant fréquenté les mêmes lieux.

Les paysages de Sisley sont sereins, tranquilles, peu animés. Quelques personnages ci et là, pour donner une échelle et un peu de vie. Sisley peint – jusqu’à ce que sa santé lui interdise l’exercice – en plein air. La dernière touche est donnée dans le grenier de la maison.

Les cartels de l’exposition d’Aix délivrent quelques clés de composition du peintre et montrent comment il utilise un sentier tournant, un pont, un méandre du fleuve ou un groupe d’arbre pour construire son paysage et guider l’oeil de son spectateur.

Le chemin de la machine à Louveciennes me touche beaucoup, car la toile évoque tout un pan de mon enfance. Le peintre s’est placé en haut d’une côte et embrasse le paysage à ses pieds. Au premier plan la route, à l’arrière, à la fois proche et lointaine, la ville. Je sais parfaitement le jeu optique qu’une telle configuration topographique procure : plus vous descendez la côte, plus la ville et ses monuments, en contrebas, vous paraissent grossir. Un spectacle dont je faisais l’expérience quotidienne puisque j’ai grandi sur les hauteurs de Rouen.

Alfred Sisley, Chemin de la Machine, Louveciennes, 1873, Musée d’Orsay

La route tournante, vue sur la Seine, peinte en 1875, me procure le même effet familier. Je n’ai aucune idée de l’endroit où le tableau a été peint, mais cela m’évoque furieusement la verdoyante Normandie de mon enfance. Le tableau est justement conservé en prêt au Musée des Beaux-Arts de Rouen : dois-je y voir un signe ?

Alfred Sisley, Route tournante : vue sur la Seine, 1875, Musée des Beaux-Arts de Rouen (prêt d’une coll. part.)

Le ciel occupe une place importante dans les toiles de Sisley : de grandes étendues bleues où filent, plus ou moins rapidement, des nuages comme des boules de coton. On a là le secret du peintre, essentiellement intéressé par les effets météorologiques : la lumière d’une fin de journée, le brouillard, l’humidité de l’automne… et la neige.

Sisley aime la blancheur de la neige fraîchement tombée, les reflets du soleil sur ce manteau froid. Un spectacle rare et bref, qu’il saisit… toujours en plein air, malgré les températures négatives. Cette obstination lui vaudra plus tard de sérieux soucis de santé, mais suscitera auprès de Zola un commentaire élogieux : « Il a un effet de neige d’une vérité et d’une solidité remarquable ».

Alfred Sisley, Route de Louveciennes : effet de neige, 1874, Postdam, Museum Barberini.

En 1872 et 1876, son environnement immédiat est bouleversé par d’importantes crues : la Seine sort de son lit et les maisons de Port-Marly ont les pieds dans l’eau. À huit reprises, l’artiste peint ce paysage inhabituel, changeant peu son point de vue. Enfant, j’étais fascinée par l’une de ces toiles, que j’avais dû admirer au Musée des Beaux-Arts de Rouen : j’étais interloquée devant la tranquillité du paysage, le caractère incongru de ces eaux calmes et leurs jolis reflets. Les petits personnages, perchés sur des planches et dans une barque avait l’air de trouver tout cela tout à fait normal. C’était si loin de l’image que j’avais des inondations, forcément violentes, forcément aux eaux boueuses. Il y avait également la fascination de cette maison peinte d’inscriptions mystérieuses, dont on ne distingue que le nom « Nicolas ». Cette maison existait-elle encore ? Et si j’allais un jour à Port-Marly, la verrais-je ?

Alfred Sisley, L’inondation à Port-Marly, 1872, Washington, National Gallery of Art

Moret-sur-Loing

A l’aube des années 1880, Sisley semble avoir épuisé les paysages des bords de Seine de l’Ouest parisien : il faut trouver une nouvelle région à explorer. Dans le même temps, ses soucis financiers se sont aggravés : le peintre se vend mal et peu cher.

En s’éloignant encore un peu plus de la capitale, il réglera peut-être, en partie, ses soucis. Ses pas le mènent sur les chemins de sa jeunesse : il s’installe dans la région de Moret-sur-Loing, en bordure de la forêt de Fontainebleau. Il changera plusieurs fois de demeure, à Veneux, Sablon puis Moret, où il s’installe définitivement. Durant les vingt années qui lui restent à vivre (il s’éteint des suites d’un cancer en 1899, à l’âge de 59 ans), il peint près de 150 tableaux, des paysages des environs immédiats, qu’il qualifie de « pittoresques ». Sa santé chancelante laisse à penser qu’il utilise de plus en plus un carnet de croquis pour esquisser son motif, tandis que la toile est exécutée à l’intérieur, à l’abri des aléas climatiques.

De cette période, j’aime beaucoup le Chantier à Saint-Mammès (1880), où les personnages sont discrets, mais où l’on devine bien l’activité commerciale. Un chantier désigne alors un entrepôt de bois.

Alfred Sisley, Chantier à Saint-Mammès, 1880, Collection particulière.

Mais plus encore, ce sont les tableaux de Moret-sur-Loing que je préfère : une série de toiles nous offre une vue panoramique, en séquence, sur la tranquille rivière, les portes médiévales de la cité, ses moulins à eau, et au loin, la silhouette de l’église.

Alfred Sisley, Moret-sur-Loing (La porte de Bourgogne), 1891, Collection particulière.

Une église que Sisley a peint à quatorze reprises, presque toujours du même point de vue, mais avec des variations climatiques. Quatre sont accrochées sur les murs de l’hôtel Caumont.

Évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à la série des cathédrales peintes par Monet à Rouen dans les mêmes années. Mais chez Monet, la cathédrale n’est plus qu’un alibi à l’étude des lumières, tandis que le motif ne disparaît pas sous les coups de pinceau de Sisley.

De près et de loin…

De mon après-midi à l’hôtel de Caumont, je retiendrai surtout que j’ai fait deux rencontres avec les oeuvres de Sisley.
J’ai été surprise de la différence de perception des oeuvres qui existait en fonction des conditions de visite. Arrivés en début d’après-midi, Jean-Luc Cougy et moi avons parcouru deux fois l’exposition : la première, les salles étaient peuplées de nombreux visiteurs – sans être tout à fait bondées, tandis que lors de notre second tour, dans le creux de l’après-midi, les pièces étaient désertes. J’ai alors eu l’impression de découvrir des oeuvres tout à fait différentes et nouvelles : ce n’était plus la même exposition !

Dans le premier cas, la foule m’amenait à me déplacer stratégiquement en fonction de l’affluence devant chaque tableau : mon regard se concentrait sur une oeuvre à la fois, à une distance relativement proche de la toile dont je scrutais tous les détails. J’ai surtout retenu les petits personnages (humains, chats, chien, chevaux) qui animent les paysages de Sisley. J’aime l’économie de moyens qu’emploie le peintre : en deux trois coups de pinceau, il place deux jambes, un visage concentré, un chien qui court, une tache sur une vache qui broute… Dans le second cas, les salles désertes me permettaient d’embrasser du regard plusieurs peintures, bénéficiant d’un espace plus ample pour les apprécier. J’ai alors pu me laisser porter par le rythme des saisons, la succession des paysages et apprécier la délicatesse des lumières de Sisley.

Et vous, ferez-vous vous aussi un voyage en compagnie de Sisley, cet été ?

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