Calais fait dans la dentelle : une visite à la Cité de la dentelle et de la mode

Durant l’année écoulée, j’ai visité à deux reprises la Cité internationale de la Dentelle et de la Mode à Calais. Deux visites pour confirmer un coup de cœur pour ce musée pas comme les autres où histoire et patrimoine vivant se mêlent intimement. Amateurs d’histoire du costume, d’histoire technique, d’histoire sociale ou simplement de muséographie réussie, embarquement immédiat pour Calais !

Salle muséale à la Cité de la Dentelle

De l’usine au musée

La cité internationale de la Dentelle et de la Mode (oui, ce nom est trop long, désormais je dirai simplement « cité de la dentelle »), inaugurée en 2009, n’a pas n’importe quel écrin. Le musée (enfin, la « cité ») est installé dans une ancienne usine dentellière, l’usine Boulart, construite durant la décennie 1870 et restée en activité jusqu’en 2000. Si l’usine s’appelle « Usine Boulart », les frères Boulart n’ont jamais produit de dentelle : investisseurs, les deux hommes étaient simplement propriétaires du bâtiment ! Une configuration fréquente dans le Calais de la seconde moitié du XIXe siècle où nombreuses étaient les usines collectives. Plusieurs fabricants de dentelle y louaient des espaces correspondant aux besoins de leur atelier. Ce regroupement était nécessité par le besoin en énergie : une machine à vapeur représentant un investissement encore fort onéreux, le bailleur (ici les Boulart) louait l’espace, l’éclairage, le chauffage … et la force motrice pour actionner les métiers mécaniques !
Au plus fort de son histoire, l’usine a compté jusqu’à 80 métiers mécaniques. Aujourd’hui, encore quelques-uns fonctionnent, faisant résonner l’écho du passé dans le bâtiment transformé en musée !

Dès 1988, la mairie de Calais a acquis l’usine, encore en fonctionnement (les derniers dentelliers la quitteront en 2000), avec le projet d’en faire un lieu de valorisation de l’histoire – et du savoir-faire – de la dentelle de Calais, c’est-à-dire de la dentelle mécanique. Un projet pas seulement muséal, puisqu’il s’agit aussi de soutenir la création contemporaine et d’encourager les fabriques du XXIe siècle – de la dentelle se fabrique toujours à Calais !
Mais c’est surtout le musée qui a occupé mes deux visites à Calais…

Cité de la dentelle

Une brève histoire de la dentelle à la main

La première section du musée invite à une découverte de l’histoire de la dentelle manuelle, telle qu’elle se pratique traditionnellement depuis la Renaissance.

La dentelle au fuseau

La dentelle naît dans la première moitié du XVIe siècle, alors que le rapport au corps et à l’habillement évolue de façon radicale. La blancheur du vêtement de corps témoigne de l’hygiène – et donc du statut- de celui qui le porte : le costume masculin comme féminin laisse voir cette propreté du dessous au niveau de l’encolure (pensons à la mode des fraises) et des manches. La luxueuse dentelle va s’épanouir là, soulignant de sa légèreté et de sa transparence la posture sociale de son propriétaire. Porter de la dentelle est un signe extérieur de richesse.

Un échantillon de dentelle ancienne

La technique de la dentelle apparaît de façon semble-t-il simultanée dans les Flandres et en Italie. Pourquoi là ? Parce que les deux régions sont productrices de lin, matériau premier de la dentelle, et parce que l’économie florissante leur offre une clientèle toute trouvée. En Italie, on pratique la dentelle à l’aiguille, dérivée de la broderie, tandis que les Flandres mettent au point la dentelle au fuseau, dérivée de la passementerie.

Alors que le goût pour la dentelle se répand rapidement dans toutes les cours d’Europe, les différentes régions vont successivement dominer le marché. Au début du XVIIe, l’aristocratie s’arrache la dentelle des Flandres, tandis qu’après 1650, on préfère la dentelle à gros point de Venise, dont les reliefs séduisent le regard…

Volant en dentelle à l’aiguille, type gros point, fin XVIIe siècle, Cité de la dentelle de Calais

Mais les folies dentellières de la noblesse sont trop dispendieuses et Colbert s’inquiète de voir tant de capitaux partir vers l’étranger. Les précédents édits limitant les ornements du costume n’ayant pas réussi à endiguer les excès de la mode, le surintendant des finances se montre plus fin : il fait venir des Flandres et d’Italie des dentelliers avec l’idée d’implanter en France les techniques qui font le succès commercial des pays concurrents. Certaines villes comme Alençon, qui ont déjà un passé dentellier, connaissent un essor considérable : en 1665, la ville normande compte près de 8000 dentelières. S’émancipant progressivement du modèle vénitien, les dentellières françaises créent le « point français », et la France domine à son tour le marché européen. Un temps seulement.

Au XVIIIe siècle, les techniques de dentelle se diversifient avec l’invention du réseau, qui renouvelle les modes.  Aux manches et jabots, on préfère désormais la légère dentelle que l’on fronce. La chose est particulièrement attractive pour les fabricants, puisque la mode de la fronce oblige les clients à acquérir des pièces de dentelle toujours plus grandes.

Alexandre Roslin, Portrait de Madame de Flandres de Brunville, 1761, huile sur toile, Tours, Musée des Beaux-Arts

Mais la Révolution va mettre un coup d’arrêt net à la production : la dentelle, élément distinctif de la Noblesse et du Haut Clergé n’a plus droit de cité. L’effervescence du Consulat et de l’Empire, si elle relance la mode et l’industrie du luxe, ne remet pas encore la dentelle au goût du jour. La vogue des tenues « à l’antique » se marie mal, il est vrai, avec les préciosités de la dentelle.

Napoléon Ier, qui entend raviver l’économie textile, soutient la renaissance de la dentelle, qui ne portera véritablement ses fruits que sous la Restauration puis le Second Empire, habillant en quantité les costumes féminins. Mais entretemps, une autre révolution s’est jouée, celle de la dentelle mécanique.

La dentelle mécanique ou l’histoire de la dentelle de Calais

Et dans cette Révolution Calais joue un rôle tout particulier. Pourtant la ville n’a – contrairement à Alençon – aucun passé dentellier antérieur au XIXe siècle : la dentelle manuelle n’y était pas pratiquée.
L’innovation vient de l’Angleterre toute proche. Outre-Manche, la première révolution industrielle bat son plein : depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, les ingénieurs anglais s’évertuent à mécaniser la fabrication du tulle, utilisé pour le réseau de la dentelle.

Machine Leavers désossée.

Mais ces machines nouvelles viennent concurrencer le savoir-faire traditionnel, et dans les manufactures, des révoltes éclatent : la machine menace l’emploi. Face aux tensions sociales, les industriels importent – d’abord clandestinement – des machines à tulle vers Calais, où la mécanisation ne concurrencera personne. Le premier métier à tulle arrive en 1816. Huit ans plus tard, quarante sont en fonctionnement dans la ville.

L’industrie tuilière calaisienne est née, mais ce qui va véritablement lui donner son essor, c’est l’adaptation dans les années 1830 de la tête Jacquart au métier Leavers, qui marque véritablement la naissance de la dentelle mécanique. Dès lors, on va produire à bas coût et en grande quantité des pièces de dentelle, qui vont désormais exclusivement orner les toilettes féminines et qui déborderont des étals des grands magasins naissants du Second Empire. La dentelle manuelle survit, bien que fortement concurrencée par la dentelle mécanique : les dentellières traditionnelles (estimées à 240 000 dans la France de 1851) produisent des pièces plus délicates et plus onéreuses. La clientèle la plus chic tient à garder le prestige associé à cette dentelle luxueuse !

Mais revenons à Calais : avec l’implantation de l’industrie, la ville connaît une explosion démographique. En quelques décennies, la population passe de 13 000 habitants (1821, en additionnant les populations de Calais et Saint-Pierre) à 60 000 (1900). En 1834, le Calaisis recense plus de 200 fabricants et 500 métiers. Les usines s’implantent hors des murs de la vieille cité, faisant grossir l’ancien bourg de Saint-Pierre, qui sera rattaché à Calais en 1885. Avec le développement de l’industrie naît une nouvelle culture, celle des ouvriers, qui enfante une riche histoire syndicale. Tous ces aspects sont brièvement évoqués autour du gigantesque plan-relief qui montre la ville en 1904. Cette salle introduit une rupture salutaire et reposante dans le parcours de visite.

Plan relief de la Calais en 1904, Cité de la Dentelle

J’aime beaucoup cette première section de la Cité de la dentelle : la muséographie est efficace (textes courts, parcours logique… surtout dans la première salle, un peu moins dans la seconde, plus fouillée), et surtout intelligence de l’agencement des artéfacts : iconographie (peintures, estampes) et pièces de dentelle dialoguent et se répondent. Plus jamais vous n’appréciez une dentelle (peinte) de la même façon après cette expérience qui redonne une matérialité aux costumes.

Exemple de vitrine : l’échantillon est toujours associé à des témoignage iconographiques.

La dentelle mécanique en action !

À l’étage supérieur, autre ambiance : on quitte les traditionnelles salles de musée pour un morceau de manufacture. De part et d’autre d’une passerelle centrale, cinq métiers leavers du début du XXe siècle offrent leurs formes imposantes au regard. Une fois par heure, des intervenants les actionnent devant un public fasciné du spectacle : à toute vitesse, la machine crée des centimètres carrés de dentelle !

Métiers Leavers, encore en fonctionnement à la Cité de la Dentelle

Les intervenants ne sont pas des médiateurs ordinaires : tous ont travaillé en usine. C’est leur vrai métier qui est entré au musée. L’occasion de prendre conscience que ces machines, si elles ne sont plus fabriquées depuis les années 1970, fonctionnent toujours dans les usines calaisiennes… Car Calais produit toujours sa fameuse dentelle !

Patrimoine technique, patrimoine vivant: quand une machine tombe en panne, il faut réparer, chercher, et c’est là -aussi – le rôle du personnel du musée… Autant dire que les pièces détachées y sont soigneusement conservées.
Très honnêtement, il faut assister plusieurs fois à la démonstration pour comprendre comment ça marche… “en vrai » ! Heureusement, un film détaille chaque geste et chaque étape avec beaucoup de pédagogie.

Une salle du musée permet de suivre pas à pas tout le processus de création de la dentelle mécanique de Calais

La salle suivante propose de suivre de A à Z le processus contemporain de fabrication de la dentelle de Calais, de la conception jusqu’à la commercialisation. Esquisse du modèle, dessin technique, sa traduction en « carton perforés » (« la mise en carte »), la préparation des fils (le wheelage, l’ourdissage et le nappage), le montage du métier (15000 fils à passer et 5000 bobines à placer), la réalisation de la dentelle (avec tout le contrôle technique et les interventions mécaniques qu’elle nécessite), le contrôle de qualité (le « visitage » ), le reprisage des défauts (le « raccommodage »), la teinture, la découpe des bandes de dentelle («  l’écaillage » )… À chaque geste et machine fait écho une courte vidéo, où un employé d’une fabrique présente son métier, avec simplicité et passion : une très belle et vivante médiation !

Je dois avouer que cette étape de la visite terminée, j’ai eu un petit coup de barre (quelle densité !) et pour la deuxième fois de suite, j’ai zappé les dernières salles qui présentent les usages de la dentelle dans la mode des XXe et XXIe siècles. L’accrochage – pour des raisons de conservation – change régulièrement et il y a toujours de belles pièces à admirer. Dans le prolongement de cette salle, de jeunes créateurs, originaires de la région ou récemment diplômés des écoles locales, présentent par roulement leurs créations.

Il y a de quoi largement passer la journée à la Cité de la dentelle… Ça tombe bien, on peut même y déjeuner ! Et – c’est rare dans les musées – à petit prix : tous les plats sont à moins de 10 euros et les formules sont très attractives. Après la visite du musée, pourquoi ne pas prolonger la découverte dans les rues de Calais, à la recherche des traces du passé – et du présent – industriel de la cité ?

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