Nouvelle enquête sur une matrice d’après Le Brun

Les hasards de la vie sont parfois surprenants : vendredi soir, en sortant d’une formation sur l’estampe que je donnais à Merideck (Mediaquitaine) avec Astrid Mallick, nous avons traversé un marché d’antiquités brocante bordelais. Je prêtais un oeil bien distrait jusqu’à ce qu’une plaque de métal brillant attire mon regard : « oh, une matrice d’estampe ! ». Après quelques jours d’hésitation, la plaque en question a rejoint ma collection personnelle, d’une part parce qu’elle illustre une technique (le burin mêlé à l’eau-forte) dont je n’avais jusqu’ici aucun témoignage parmi mes matrices, mais surtout parce qu’elle restait à identifier précisément… Voilà de quoi alimenter une nouvelle enquête sur ce blog !

Une nouvelle matrice gravée dans ma collection

Une nouvelle matrice gravée dans ma collection

Du premier coup d’oeil, avant même de m’approcher de l’objet, une certitude : nous avons là une gravure d’interprétation de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe. Une gravure d’interprétation, c’est-à-dire une estampe réalisée d’après un modèle, le plus souvent peint. Tout l’art du graveur d’interprétation consiste à traduire les qualités picturales de l’original au moyen du vocabulaire graphique propre à l’estampe, fait de tailles et contre-tailles.

Une estampe d’après Le Brun

S’il s’agit d’une estampe d’interprétation, il faut en déterminer la source : quel était le modèle peint préexistant à la gravure ? Il faut avouer que cela a été assez facile, trop peut-être : la matrice est accompagnée d’un tirage, dévoilant de façon très lisible la composition et surtout la lettre. On appelle lettre tout texte gravé dans l’estampe : titre, mention d’autorité (nom du graveur, de l’éditeur…), numéros divers, légende… Ici, la lettre est bavarde. Je relève le titre « Repas de la Sainte Famille » ainsi que la mention « Le Brun Pinxit » qui veut dire « Le Brun a peint ».

Detail de l'inscription "Le Brun Pinxit" sur la matrice (gravé à l'envers pour apparaître à l'endroit sur le tirage

Detail de l’inscription « Le Brun Pinxit » sur la matrice (gravé à l’envers pour apparaître à l’endroit sur le tirage

L’artiste étant célèbre, il me suffit de saisir dans le moteur de recherche « Le Brun + Repas Sainte Famille » pour que Google me renvoie à un tableau conservé au Louvre, aussi connu sous le titre du Bénédicité. Charles Le Brun (1619-1690), premier peintre du roi Louis XIV et directeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture a réalisé ce tableau vers 1655 pour la confrérie des maîtres-charpentiers de l’église Saint-Paul à Paris. Jusqu’en 1793, le tableau était conservé dans la chapelle de la corporation. Saisi par les révolutionnaires, il fut entreposé au dépôt des Petits-Augustins avant de rejoindre le Louvre en 1797.

Le Brun, Le bénédicité, huile sur toile, Musée du Louvre

Le Brun, Le bénédicité, huile sur toile, vers 1655, Musée du Louvre

La scène figure Joseph, la Vierge Marie et l’enfant Jésus lors de leur dernier repas en Egypte avant le retour à Nazareth. Le tableau étant destiné à la confrérie des maîtres-charpentiers, leur saint patron, Joseph, est particulièrement mis en valeur : il est représenté en pied et occupe une part importante de la composition. Derrière une table nappée de blanc, l’enfant Jésus récite le bénédicité sous le regard attentif de sa mère. A l’arrière plan, par une ouverture dans le mur, on aperçoit un vaste paysage où figurent quelques ruines et une montagne.

S’il est facile de retrouver la source de cette estampe, le tableau de Le Brun, d’autres questions sont plus ardues : qui est le graveur ? De quand date cette interprétation ?

Le tirage de ma matrice d'après Le Brun

Le tirage de ma matrice d’après Le Brun

A la recherche d’un graveur…

Malheureusement, le nom du graveur n’est pas mentionné dans la lettre. Peut-être un spécialiste de la période a-t-il fait une proposition, auquel cas je trouverai cette information dans la littérature spécialisée (Inventaire du fonds Français, catalogues d’exposition, thèse de recherche…). Une rapide recherche sur internet me donne une première piste bibliographique : un article écrit par Daniel Wildenstein intitulé « Les oeuvres de Charles Le Brun d’après les gravures de son temps » publié en 1965 dans la Gazette des Beaux-Arts. Il faudra que j’aille faire un tour à la bibliothèque pour le consulter.

Durant mes études, j’ai appris que beaucoup de tableaux de Le Brun ont été interprétés par les grands graveurs de son temps, comme Audran, Rousselet, Leclerc et Edelinck… Edelinck, justement, a donné une gravure d’après ce tableau, légèrement différente de la mienne. Cette interprétation date de 1704. La composition est inversée par rapport au tableau et le graveur a pris quelques libertés avec le modèle original : si l’attitude des personnages est globalement respectée, des détails varient. Sur la table, le graveur a troqué quelques pommes contre du raisin. Au sol, il a supprimé les outils du charpentier, qui avaient toute leur importance dans l’oeuvre originale, puisque celle-ci était destinée à la chapelle de cette corporation.

Edelinck d'après Le Brun,  [Sainte-Famille], 1704, British Museum.

Gérard Edelinck d’après Le Brun, [Sainte-Famille], eau-foert et burin,  1704, British Museum.

Ces derniers n’apparaissent pas non plus dans ma gravure. Comme sur celle d’Edelinck, une grappe de raisin a remplacé trois des pommes dans la coupe. En revanche, mon estampe est inversée par rapport à la version d’Edelinck et se présente donc dans le même sens que le tableau. Dans les deux versions gravées, la composition est légèrement plus large que dans la peinture. Différence majeure entre les deux estampes : la mienne présente un encadrement mouluré, dont la partie supérieure est légèrement arrondie. Je note aussi que mon graveur anonyme est beaucoup moins virtuose que le maître Edelinck : malgré la piètre qualité des reproductions en ligne, je vois bien que plusieurs morceaux sont assez grossièrement gravés en regard des effets obtenus par Edelinck.

Ma gravure est très probablement postérieure à cette version de 1704.  Y a-t-il eu d’autres estampes d’après ce tableau ? Le moyen le plus efficace de le savoir serait peut-être de se rendre à la documentation du Musée du Louvre pour consulter le dossier relatif au tableau de Le Brun. Les copies peintes et gravures d’interprétation sont systématiquement signalées dans les dossiers d’oeuvres, pour peu que le service de documentation en ait eu connaissance.

Sur la piste de l’éditeur

En attendant d’avoir le temps de me déplacer au Louvre pour consulter ce dossier, d’autres pistes restent encore à explorer. Certes je ne connais pas le graveur, mais peut-être puis-je trouver des informations sur l’éditeur, c’est-à-dire celui qui possédait la planche gravée.

À l’époque, la réalisation d’une gravure d’interprétation est souvent à l’initiative d’un éditeur, qui apporte le capital financier : cet éditeur s’adresse à un graveur auquel il commande la réalisation de la matrice. Les archives conservent quelques contrats qui nous éclairent sur les conditions de réalisation des oeuvres.

Comment connaître l’éditeur ? L’information est souvent inscrite sur l’estampe même, dans la lettre ! Soit le nom de l’éditeur est indiqué, suivi de la mention « excudit », soit c’est son adresse complète que l’on trouve. Sur ma matrice, je relève en effet la mention suivante « à Paris, chez Jean, rue Saint-Jean de Beauvais, n°10 ». J’ai donc l’adresse du possesseur de la matrice, qui commercialisait les tirages. C’est là, dans le quartier de la Sorbonne, qu’un amateur désireux d’acheter l’estampe pouvait se rendre.

Si la rue Saint-Jean-de-Beauvais est connue pour avoir abrité quelques imprimeurs, un élément retient mon attention : la mention d’un numéro de rue. Or, au début du XVIIIe siècle, les maisons parisiennes n’étaient pas numérotées : les passants se repéraient aux enseignes «  à l’arbre sec », « aux deux colonnes », «  au lion d’or »… Les numéros remplacent les enseignes de manière définitive au début du XIXe siècle seulement. La mention d’un numéro de rue à la place d’une enseigne dans l’adresse trahirait-elle que ma plaque est plus récente que je ne le pense ?

Pas vraiment ! Cela m’indique juste que ma matrice fut, à une période donnée, en possession d’un certain Jean, installé au 10 de la rue Saint-Jean-de-Beauvais.

Jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle et l’évolution du statut de l’estampe, les matrices gravées représentent un capital important : lorsqu’un éditeur commande une estampe, il réalise un investissement, qui se matérialise dans la matrice. Pour rentabiliser l’opération, il va falloir en vendre le plus de tirages possible. Aussi peut-on imprimer une plaque jusqu’à usure complète de celle-ci. Lorsqu’un éditeur meurt, son fonds de matrices est divisé entre ses héritiers ou bien vendu. Un lot de matrices peut également fait partie de la dot d’une fille d’éditeur lors de son mariage (l’endogamie dans ce milieu est extrêmement forte).
Lorsqu’un éditeur entre en possession d’une matrice, il peut faire effacer la mention du précédent possesseur pour la remplacer par son adresse. C’est exactement ce qui s’est passé pour ma plaque. En regardant la lettre de plus près, je distingue des tailles mal effacées : l’adresse du précédent propriétaire était un peu plus longue que celle de Jean. À cet endroit, la plaque de métal est également un peu moins épaisse. Au dos, je distingue des marques de bouterolle : la plaque a été martelée puis polie afin de faire disparaître l’ancienne inscription avant de regraver la nouvelle adresse. Suis-je en mesure de lire l’ancienne ? À l’œil nu, non, mais peut-être en usant d’un logiciel de retouche d’image j’y parviendrai ! Cependant le plus efficace serait encore de compulser les recueils d’estampes de la BnF à la recherche d’épreuves de mon estampe avec la lettre antérieure.

Je note également sur ma plaque deux numéros gravés : 110 en haut à gauche et 26 en bas. Ce sont là deux indications qui me laissent à penser que cette estampe s’insérait dans une série, peut-être pour former un recueil gravé ? Il faudra jeter un oeil de ce côté-ci aussi… D’autant que le nombre 26 a remplacé une inscription antérieure « 87 » effacée comme la lettre…

Mais revenons-en à l’éditeur. Je sais qu’à un moment donné, ma matrice a appartenu à Jean, installé rue Saint-Jean de Beauvais à Paris. Pour en savoir plus sur ce personnage, il me suffit de consulter un outil précieux aux historiens de l’estampe : le dictionnaire des éditeurs d’estampes à Paris sous l’ancien Régime. Synthétique, cet ouvrage rassemble la somme de la connaissance sur les éditeurs : date d’exercice, archives disponibles, relations avec le milieu.

À la lettre J, l’entrée Jean me renvoie à la notice de Louis-Joseph Mondhare. Pierre Jean, fils d’un laboureur originaire de la Manche, épouse en 1784 la fille mineure du graveur et éditeur Louis-Joseph Mondhare, actif rue Saint-Jacques depuis 1759. À la date de son mariage, Pierre Jean est marchand d’estampes. Mais le contrat qu’il signe n’est pas un simple contrat de mariage : c’est aussi un contrat d’association, par lequel Mondhare et Jean s’engagent pour douze ans. La pièce d’archive, conservée au minutier central, est précieuse puisqu’elle nous délivre une estimation du fonds de commerce du beau-père : quatre-vingt-quatre mille livres. Les deux hommes éditent ensemble jusque vers 1792. C’est ensuite Pierre Jean seul qui poursuit l’exploitation du fonds, toujours à la même adresse. Les auteurs du dictionnaire estiment qu’il reste actif jusqu’à la Restauration. L’adresse qui préexistait à celle encore lisible sur ma matrice était-elle celle de Mondhare ? De qui les deux hommes tenaient-ils la plaque ? Le dictionnaire m’apprend que Pierre Casselle, auteur d’une thèse sur le commerce de l’estampe au XVIIIe siècle a publié en 1978 un article intitulé « Recherches sur les marchands d’estampes parisiens d’origine cotentinoise à la fin de l’Ancien Régime ». Encore une piste bibliographique à explorer !

Détail du tirage de l'estampe

Détail du tirage de l’estampe

La suite… au prochain épisode !!

4 commentaires sur “Nouvelle enquête sur une matrice d’après Le Brun

  • 12 décembre 2016 à 13 h 13 min
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    Encore une enquête pas à pas intéressante à suivre et qui donne suffisamment d’explications pour que l’on puisse avoir des ressources utilisables aussi de notre côté par la suite et pas une simple démarche abstraite 😉

    Si ce n’est pas indiscret, il y a-t-il moyen d’avoir une vague idée du prix auquel peut se vendre une matrice de ce style en marché d’antiquaire… C’est un brin plus que le prix du métal ou il y a vraiment déjà un prix lié à la qualité artistique même pour un anonyme sur une oeuvre non originale ? Je demande ça surtout parce que c’est un « négatif », si ça se dit bien.

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  • 13 décembre 2016 à 21 h 46 min
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    Bonjour – félicitations pour cette trouvaille! Une autre piste est fournie par le format, celui d’une pièce cintrée en hauteur (environ 20x30cm?). J’ai rencontré plusieurs estampes de scènes religieuses qui adoptent ce même format, et qui reprennent des tableaux « classiques », tels Les Pelerins d’Emmaus de Titien. Il semble bien s’agir d’une série (scènes de la vie de Jésus?) – peut-être l’initiative sinon l’oeuvre d’un des Audran. Voyez par exemple quelques titres dans IFF 17e, Audran (Jean), estampes peu représentées à la BnF, bizarrement.

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