Retours sur un stage de linogravure à l’URDLA

Mi-octobre, je me suis offert un petit cadeau : un stage de linogravure à l’URDLA. Dans un précédent billet, je vous avais raconté mes premiers pas dans cette technique. Après quelques mois de pratique autodidacte, je souhaitais me perfectionner auprès de personnes expérimentées.
L’URDLA proposait justement un stage animé par l’artiste Jérémy Liron sur le thème de la ville graphique. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre et me voici en route pour deux jours lyonnais particulièrement intenses.

Résultat de ma linogravure à la plaque perdue

Résultat de ma linogravure à la plaque perdue

À l’URDLA avec Jérémy Liron

L’URDLA, je vous en ai déjà parlé sur ce blog : il s’agit d’une structure unique en France, à la fois lieu d’exposition, atelier impression et éditeur d’estampes. Si l’URDLA n’est pas un atelier ouvert à la pratique amateure (les artistes en résidence sont sélectionnés sur un solide dossier), la structure a intégré à son offre culturelle quelques stages de gravure qui permettent à des particuliers de s’initier à une technique de l’estampe, en l’occurrence la linogravure.

Espace atelier lithographie, URDLA

Espace atelier lithographie, URDLA

Nous étions donc cinq ce samedi matin ensoleillé à rencontrer Jérémy Liron, artiste peintre et écrivain venu à la pratique de l’estampe à l’invitation de l’URDLA en 2010. Depuis, Jérémy Liron produit régulièrement des multiples imprimés, notamment visibles à l’artothèque de Caen, à l’URDLA et à la galerie Isabelle Gounod.

Dans la suite logique de sa pratique artistique, qui explore les paysages urbains modernes et désertés, Jérémy Liron avait proposé comme fil conducteur de l’atelier le thème de la ville graphique. Il n’en fallait pas plus pour me plaire, car j’ai moi-même un certain goût pour l’architecture et mes premières tentatives de linogravure portaient justement sur une architecture.
La ville, ses lignes, ses formes : en découvrant le travail de Jérémy, j’ai immédiatement pensé aux écrits de François Bon… Pour finalement découvrir que Jérémy avait illustré les textes de François (ou plutôt François qui avait écrit sur les images de Jérémy) et que nous comptions donc un ami commun.

Une ville graphique en noir et blanc

Tous les stagiaires connaissant déjà le principe de la gravure en relief, nous avons pu très rapidement nous mettre au travail. Jérémy avait amené une centaine de photographies de bâtiments. C’était là ses archives de travail qu’il nous livrait : en voyage, il observe les villes, les architectures. La photographie est son carnet de notes, son aide-mémoire visuel. J’ai trouvé la proposition qu’il nous faisait de fouiller dans sa documentation personnelle très généreuse, car j’imagine que c’est quelque chose d’assez intime.
Nous avons étalé les feuilles sur la table, échangé les clichés, à la recherche du détail, de la forme qui nous toucherait assez pour consacrer une journée entière à en produire une interprétation gravée. Certains participants, inspirés par le thème, avaient également apporté avec eux des images qu’ils désiraient graver.

Au premier plan, des photographies rapportées par un des participants, au fond, les photographies de Jérémy

Au premier plan, des photographies rapportées par un des participants, au fond, les photographies de Jérémy

Quant à moi, j’ai eu du mal à effectuer un choix, car plusieurs images me tentaient. J’ai finalement opté pour un fragment de bâtiment moderne, dont j’aimais les contrastes : une masse volumineuse, mais adoucie par une courbe ; un béton brut travaillé avec une multitude d’effets de matière. Le défi de rendre au moyen de la linogravure ces subtiles modulations du béton m’a amené à choisir définitivement ce cliché. J’ai toujours été admirative de la façon dont certains architectes savent texturer des matériaux communs et sans élégance pour leur conférer un certain raffinement. Depuis que j’ai découvert l’architecture de Perret au Havre, c’est le genre de détail auquel je fais attention.

Report du motif sur la plaque

Report du motif sur la plaque

Une fois les formes de mon architecture décalquées et reportées sur le linoléum, il a fallu réfléchir : comment allais-je rendre les matériaux ? les modulations de l’ombre ? Dans ce genre de cas, j’ai une mauvaise habitude : me dire que j’ai assez d’éléments évidents à interpréter pour commencer et repousser les choix de traitement des détails compliqués ou ambigus à plus tard… Ce qui me fait souvent me mordre les doigts !

… Mais tout l’intérêt de ce genre de stage est probablement qu’étant plusieurs autour dans l’atelier, nous discutons, et au détour d’une conversation, l’un s’exclame « oh, mais pourquoi tu supprimerais ce détail, c’est justement ce qui est intéressant dans ton l’image ». Ainsi, Jérémy Liron m’a questionné sur la manière dont je comptais rendre les ombres alors que je n’étais obnubilée que par l’interprétation des effets de texture du béton. Sans sa remarque, j’aurais surement gommé les ombres, ce que j’ai tendance à faire habituellement.

Jérémy Liron et moi (photo URDLA)

Jérémy Liron et moi (photo URDLA)

Si les moments d’échange autour des travaux des uns et des autres sont souvent riches d’enseignement et amènent à faire avancer sa propre pratique, j’avoue à regret ne pas avoir su pleinement en profiter durant ce week-end : les deux jours, j’ai eu les yeux plus gros que le ventre et j’ai voulu me lancer dans des compositions trop ambitieuses pour un temps limité, m’obligeant à graver tête baissée et sans interruption pouvoir imprimer avant la fin de la journée.

Ma plaque gravée et la photographie modèle

Ma plaque gravée et la photographie modèle

J’ai heureusement tout de même eu le temps d’admirer les compositions de mes camarades de stage. Nous avons tous produit des choses très différentes et inspirantes.

Quelques uns des travaux du stage

Quelques uns des travaux du stage

Durant l’après-midi, nous avons été rejoints par Marc Melzassard, imprimeur à l’URDLA. Je dois dire que c’est assez impressionnant de voir une matrice qu’on a soi-même façonnée passer sous une presse professionnelle. Peu au fait des secrets de l’encrage, je n’avais jamais réussi à obtenir un seul beau tirage d’aucun de mes essais d’impression à la maison : ça fait quelque chose d’avoir enfin une épreuve bien imprimée, sur un bon papier, avec un bel encrage uniforme !

Encore un regret peut-être de ma part, celui de ne pas avoir pris le temps de profiter de cette présence d’un imprimeur professionnel, pour glaner quelques conseils à reproduire dans mon « atelier-cuisine ».

Le soir, fourbue de cette intense première journée, mais ravie de recommencer le lendemain, je suis rentrée cogiter à ce que j’allais bien pouvoir graver. Le défi était de taille puisque le dimanche, nous allions faire nos premiers essais de gravure en couleurs. Il fallait donc choisir un motif que l’on interpréterait avec trois valeurs, blanc, gris clair et noir.

L’Auditorium de Lyon

Au cours de la journée, après plusieurs heures à creuser mon linoléum d’après une photographie, je m’étais inquiétée de savoir quel était cet étrange bâtiment que je gravais. Les Lyonnais présents autour de la table rigolaient un peu, car tous avaient reconnu les formes d’une architecture qui leur était familière : l’Auditorium du quartier de la Part-Dieu.

Le hasard fait bien les choses puisqu’en arrivant à Lyon, deux jours plus tôt, j’avais commencé à me promener dans la ville, à la recherche du sujet que je graverais pendant le stage. La pluie, forte ce jour-là, avait interrompu mes pérégrinations alors que je me promenais, le nez en l’air, dans le quartier de la Part-Dieu. J’avais alors remarqué une fontaine à la silhouette très seventies, me disant que ce serait amusant à graver. J’étais alors pile devant l’Auditorium, que je n’ai même pas remarqué, mon horizon étant bouché par le tissu rouge de mon parapluie.

Renseignée sur le sujet de ma gravure, j’ai voulu en savoir plus sur l’auditorium : qui était son architecte, quand avait-il été construit ? La première chose que j’ai faite en rentrant a donc été de demander à Google. Et, en regardant les images que me proposait le moteur de recherche, j’en ai trouvé une qui m’a bien plu : une vue d’ensemble du bâtiment, avec un cadrage plongeant. J’avais trouvé mon sujet pour le lendemain !

Photographie de l'auditorium de Lyon par yannoch06 (Flickr)

Photographie de l’auditorium de Lyon par yannoch06 (Flickr)

Le mouvement du damier disposé en cercle, le rythme de l’alignement des fenêtres des grands immeubles à l’horizon, l’ombre profonde des meurtrières horizontales, le jeu des ombres sur le toit, jusqu’au détail des portes blanches, tout correspondait à mes attentes pour le lendemain… Tout sauf une chose : il y avait beaucoup de détails, beaucoup trop pour seulement une journée de travail.

Alors pour prendre de l’avance, j’ai cogité : où fallait-il mettre du blanc, du gris, du noir ? Durant la nuit, j’ai réalisé un premier croquis en prenant soin de décomposer mon image en trois valeurs.

Croquis déterminant les parties blanches, grises et noires

Croquis déterminant les parties blanches, grises et noires

À la planche perdue

Le lendemain, l’équipe de l’URDLA nous attendait pour un défi de taille : réaliser en seulement sept heures une linogravure de couleur de format A4. Pour cela, la manière la plus adaptée était de travailler « à la planche perdue ».

Une étape essentielle : celle du décalque !

Une étape essentielle : celle du décalque !

« Planche perdue », qu’es aco? C’est le nom que l’on donne à une technique d’impression en couleur impliquant une seule matrice. Normalement, lorsque l’on veut imprimer en plusieurs couleurs, on utilise plusieurs matrices, une par couleur. Sur chacune d’elle, on grave ce qui correspond à une couleur. Puis on imprime successivement ces plaques sur une seule feuille de papier. Ainsi pour une estampe en 3 couleurs, on réalisera trois plaques.

La gravure à la plaque perdue est plus économique puisqu’elle ne mobilise qu’une seule matrice, que l’on grave et imprime à plusieurs reprises, chaque état correspondant à une plage de couleur, en commençant par la plus claire.

Impression du gris

Impression du gris

Le procédé est simple, mais demande une certaine gymnastique pour être compris. Dans le cas d’une estampe en trois couleurs, ici blanc, gris et noir, il faut d’abord creuser tout ce qui apparaîtra blanc (le blanc du papier, puisque non encré). On épargne donc ce qui apparaîtra en gris et en noir.

Quand c’est prêt, on imprime la matrice en gris, autant de fois qu’on voudra de tirages finaux. Puis, pendant que cette première impression sèche, on creuse tout ce qui doit apparaître en gris dans l’état final en prenant soin d’épargner le noir. Dans ce deuxième état de la matrice, apparaissent donc en creux les gris et les blancs et en relief les noirs. Une fois l’opération de gravure terminée, on encre la planche en noir et on l’imprime sur la feuille précédemment tirée en gris, ce qui nous permet d’obtenir notre image en trois couleurs. Comme on procède par superposition, il faut impérativement repérer la position de la feuille sur la matrice de façon parfaite, sans quoi les couleurs sont décalées…

Impression du noir

Impression du noir

En procédant ainsi, aucun retour n’est possible : à chaque nouvel état de la matrice, on détruit l’état antérieur. Ainsi, si on a décidé de ne tirer que 5 épreuves en gris, on ne pourra jamais obtenir de 6e épreuve de l’estampe puisque la planche de gris a disparu lorsqu’on a gravé celle des noirs.

C’est d’ailleurs une expérience assez ambiguë que de détruire en quelques coups de gouges ce que l’on a passé des heures à réaliser avec application. C’est à la fois une destruction et une création… L’exercice, assez défoulatoire, m’a d’ailleurs permis de tester de nouveaux outils qui ont depuis rejoint ma trousse de gravure, comme une large gouge que le groupe avait surnommée le « bulldozer ».

Mon trop grand appétit de détail m’a joué des tours durant cette seconde journée de stage, car je n’ai pas réussi à finir ma gravure : la réalisation du premier état m’a demandé trop de temps, et quand est venu le moment d’effectuer le tirage en noir, il me restait encore beaucoup de zones à creuser. Aussi est-ce une estampe inachevée (et pas complètement sèche) que j’ai rapportée à Paris le surlendemain.

Résultat de ma linogravure à la plaque perdue

Résultat de ma linogravure à la plaque perdue

Après la gravure, voir en vrai l’Auditorium

Avant de reprendre mon train pour Paris, le lundi matin, j’avais un peu de temps pour me promener dans le quartier de la Part Dieu et le temps était heureusement plus clément que je vendredi. J’ai donc pu aller admirer l’oeuvre de Charles Delfante et Henri Pottier, les architectes de l’Auditorium, inauguré en 1979. L’occasion également de faire quelques photographies de ce quartier à l’architecture peut-être « moche », mais graphiquement si intéressante… Des idées pour de futures linogravures ?

Un grand merci à l’équipe de l’URDLA et à Jérémy Liron pour la qualité de ce stage et leur disponibilité, ainsi qu’à mes camarades stagiaires pour le bon moment partagé ensemble.
Si vous souhaitez à votre tour vous initier à l’estampe, inscrivez-vous à la newsletter de l’URDLA pour être tenu informé des prochains stages. Les techniques enseignées et les artistes intervenants varient selon les éditions.

7 commentaires sur “Retours sur un stage de linogravure à l’URDLA

  • 3 décembre 2016 à 12 h 05 min
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    Quel rapport détaillé ! Je pensais que tu ferais un truc beaucoup plus concis. On voit que ça t’as inspiré.

    C’est assez marrant parce que dans les autres travaux que tu présentes il y a le musée d’art de Maastricht que j’ai découvert il y a quelques mois et cette entrée nous avais marquée aussi 😉

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    • 3 décembre 2016 à 12 h 10 min
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      Trop longue, tu veux dire ?? ;p
      Tu sais que je ne sais pas faire de formats courts, je veux dire moins de 1500 mots, sauf si c’est pour le boulot !!

      La gravure du hall du musée de Maastricht est superbe, oui ! C’était la première gravure de la personne qui l’a réalisée : hyper impressionnant !!

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