Projet 14-18 : avril 1915, d’interminables marches

Vendredi 26 mars 1915 : on annonce la relève pour les hommes du 33e régiment, déployés depuis des mois sur la ligne de front à proximité d’Ypres.
Samedi 27, alors que la nuit tombe, la batterie d’Augustin quitte ses positions pour cantonner un peu plus loin. La nuit sera courte puisqu’à 3h30 il faut prendre la route : 30 kilomètres de marche les attendent. Un jour de plus, et trente kilomètres encore seront nécessaires pour atteindre Eringhem et Esquelbecq, où le 33e régiment d’artillerie va prendre ses quartiers durant une semaine.

Le 33e Régiment d'Artillerie de Campagne en marche : vue d'une pièce. Photographie probablement prise par Augustin en juin 1916, archives familiales

Le 33e Régiment d’Artillerie de Campagne en marche : vue d’une pièce. Photographie probablement prise par Augustin en juin 1916, archives familiales

Rappel sur mon Projet1418 : Augustin Garnault était artilleur pendant la Première Guerre mondiale. Sur le blog, je partage avec vous mes recherches sur son parcours. Pour retrouver l’intégralité des articles, c’est ici.

Vingt jours de repos

Loin de la ligne de feu, Augustin sait qu’il a vingt jours de répit devant lui, vingt jours loin du bruit assourdissant des canons. Le repos est néanmoins tout relatif puisque les hommes sont constamment sollicités, soit pour la remise en état du matériel, soit pour les entraînements.

Déplacement du 1er groupe du 33e régiment entre le 26 mars et le 6 avril 1915

Déplacement du 1er groupe du 33e régiment entre le 26 mars et le 6 avril 1915. Relevé effectué d’après le JMO

De la remise en état du matériel, Augustin en fait état dans une lettre du 22 mars (la date est peut-être erronée : la chronologie des événements ne correspondant pas au récit des JMO).

« L’autre jour j’ai fait une jolie petite tournée, j’ai été à l’endroit de la ville où j’avais été les premiers jours de Janvier, mené mon canon en réparation, le démonté pièce par pièce et nettoyé toutes ces pièces là au pétrole. » (lettre du 22 mars 1915)

Les journées sont surtout ponctuées de manoeuvres et d’exercices « dans le but de reprendre en main les unités et d’entraîner les hommes et les chevaux » (Journal des Marches et Opération du 1er groupe du 33e RAC). Mais qu’importe ces obligations : Augustin se réjouit surtout « d’être hors des coups de canon, plus rien entendre, tout calme, on revient d’un autre monde » (lettre du 22 mars 1915).

Ces moments de repos, à l’arrière du front, sont l’occasion de renouer avec un semblant de « normalité » et avec les rythmes d’avant la guerre. Le 4 avril, Augustin écrit à son épouse qu’il a pu assister à la messe de Pâques.

« Que je dise aimé que j’ai été à la messe. hier, la messe du matin tous ceux qui voulaient y allés en étaient pas empêchés, de 7 à 8 heures 1/2, une bonne partie de la batterie ont assistés à cette messe. Pour une commune de 485 habitants, il est rare de voir des églises aussi jolies, aussi belles et aussi riches que celle-là. La messe était dite en flamand, Mr le Curé a prêché en français et a parlé de la guerre, des malheurs qui sont arrivés, et il causait énergiquement plusieurs femmes qui assistaient à cette messe pleuraient à chaudes larmes. Beaucoup de nous avaient aussi les larmes aux yeux, c’était touchant et il nous a félicité tous ces braves artilleurs du 33e.
Pour le restant de la journée de Pâques, on avait pas le droit de sortir on a eu du travail toute la journée. Nous n’avons pu sortir que le soir à 5h. » (lettre du 5 avril 1915)

L’église dont il est fait mention est très probablement celle d’Eringhem dont je n’ai malheureusement trouvé aucune photo d’intérieur.

La messe de Pâques est un moment important de la vie religieuse et familiale. Probablement les parents d’Augustin lui ont fait, dans une lettre aujourd’hui disparue, le récit de la célébration au pays, puisqu’Augustin, note, dix jours plus tard : « Je vois que le jour de Pâques il y avait beaucoup de militaires à la messe moi aussi j’y suis allé mais loin de Ternay. » (lettre du 15 avril)

D’interminables marches

Le 6 avril, à nouveau, il faut se remettre en route : 6 jours seront nécessaires pour rejoindre à pied Occoches, 100 kilomètres plus loin.

Déplacement du 1er groupe du 33e régiment du 6 avril au 22 avril 1915, relevé effectué d'après le JMO

Déplacement du 1er groupe du 33e régiment du 6 avril au 22 avril 1915, relevé effectué d’après le JMO

«  De ce moment nous voyageons sur route que depuis hier, nous faisons des étapes de 30 ou 35 Kilomètres, nous ne savons pas où nous allons, peut-être allons-nous marcher comme cela pendant 5 ou 6 jours pour arriver sur le front du côté où nous devons allés après nous recommencerons l’ancienne vie de sauvage sur la ligne de feu, on peut dire au revoir à la Belgique  c’est bien rare si nous y retournerons. Dans tous les patelins ou villes où nous passons nous sommes bien accueillis, on peut plus facilement se faire comprendre, c’est encore du patois mais entre eux, le Français est bien connu ou du moins la langue française  parce que nous sommes en France. Partout où l’on passe, vive le 75 est crié par tout le monde, il est vrai que c’est un joli jouet qui n’amuse pas les Boches. »  (lettre du 7 avril 1915)

Le 33e Régiment d'Artillerie de Campagne en marche : vue d'une pièce. Photographie probablement prise par Augustin en juin 1916

Le 33e Régiment d’Artillerie de Campagne en marche : vue d’une pièce. Photographie probablement prise par Augustin en juin 1916

De cette période de déplacements, nous conservons plusieurs lettres d’Augustin, qui laissent entrevoir le rythme du quotidien

« Nous avons encore fait une étape ce matin, de 35 kilomètres à l’arrivée nous n’avons pas de temps à perdre ; c’est de mettre des piquets tendre des cordes pour mettent les chevaux, s’occuper du fourrage, ensuite nous mangeons notre repas froid et nous nettoyons les puces le soir, après la soupe on ne tarde pas à se coucher dans un bon lit de paille auquel on ne fait plus attention. On boit une bouteille ou deux dans la journée ce qui va sans se dire » (lettre du 8 avril)

«  Pour mes correspondances, je vois que tu ne les reçois pas vite, il est vrai qu’étant au repos changeant de pays très souvent ce n’est pas très facile, nous n’avons d’abord pas le droit où nous passons de mettre nos lettres dans les boîtes des patelins, elles n’arriveront pas, il faut qu’elles passent à la division. Il arrive souvent des fois qu’une carte est faite, nous ne pouvons voir le vaguemestre, c’est plus difficile qu’à la position de batterie, car figure-toi qu’un groupe de 3 batteries 500 hommes et autant de chevaux, il nous faut tout de suite 2 ou 3 petits villages pour nous logé ce qui fait que nous n’avons une carte de faite de la veille pas partie, nous faisons l’autre et de cette façon elles partent toutes deux ensembles. »  (lettre du 14 avril)

Si les marches sont éprouvantes pour le corps, elles ont un avantage : dans les pays traversés, les hommes trouvent facilement de quoi manger, et bien mieux que sur le front.

«   Pour les colis, chéri, ne te gène pas à m’en envoyer, nous sommes assez bien nourris, (…) surtout que d’ici quelques jours ça va bardé. Attends quelques temps pour les colis. » (lettre du 14 avril)

«   Au reçu de cette lettre envoie-moi chère aimée de l’argent car étant comme cela en course on trouve à acheter du vin, à manger à l’hôtel, ou en profiter pour prendre des forces car depuis 8 mois on avait pas souvent trouvé cette occasion là (…) De ce moment l’argent va vite m’en voilà encore bientôt plus » (lettre du 7 avril 1915)

Parmi les produits qu’il achète, outre le vin, il y a des œufs « que l’on fait mettre soit sur le plat, soit en omelette et du lait »  (lettre du 8 avril)

Où serons-nous envoyés ? Le retour en Belgique

Le 10 avril, Augustin annonce « Nous serons d’ici quelques jours sur le front ». Pourtant, huit jours s’écoulent sans que les hommes ne rejoignent le combat.

«  De ce moment nous sommes au repos nous ne savons pas quand nous irons rejoindre la ligne de feu, nous devions avoir 20 jours de repos, parait-il que nous allons avoir de plus, car les 20 jours les voilà bientôt expirés, ce n’est pas du repos nous enfin on est toujours pas à la portée des obus c’est déjà là un grand point. Nous allons faire des mises en batterie au pas, au trop, faire des manoeuvres avec l’Infanterie de façon à nous entraîner pour un coup qui va se donner d’ici peu. (…)
Vous me demandez où nous irons après notre repos, personne n’en sait rien il y en a qui disent que nous irons en pays étrangers d’autres qui disent que nous resterons pas très loin d’où nous sommes, somme 2 fois le département. » (lettre du 15 avril)

Le 22 avril, soit plus de trois semaines après avoir quitté Ypres, les ordres tombent : le 33e régiment sera déployé au nord d’Arras. Les hommes se mettent en route mais le 24, un contre-ordre arrive : il faut faire demi-tour, marcher jusqu’à Doullens, où un train les attend.

De Occoches à Doullens, déplacement du groupe entre le 22 et le 25 avril 1915, d'après les JMO. A Doullens, les hommes embarquent en train pour la Belgique

De Occoches à Doullens, déplacement du groupe entre le 22 et le 25 avril 1915, d’après les JMO. A Doullens, les hommes embarquent en train pour la Belgique

Quelques heures plus tard, ils débarquent à Esquelbecq, proche de la Belgique.

«   Voilà 5 jours que nous sommes comme fous, nous avons été 4 jours et 4 nuits sans dormir, toujours voyager par étapes sur route et nous sommes revenus au même point que voilà un mois, à quelques kilomètres d’où nous étions en batterie depuis 5 mois 1/2 et je t’assure que ça barde. Je ne croyais plus y revenir dans cette petite puissance-là, mais si, personne y tenait pourtant surtout comme question, déjà boire du vin, on en trouve peu et encore il est horriblement cher. »  (lettre du 27 avril)

Voir en plein écran

Le régiment passera un mois encore en Belgique avant de finalement rejoindre Lens. Mais nous en parlerons dans un prochain billet.

2 commentaires sur “Projet 14-18 : avril 1915, d’interminables marches

  • 31 octobre 2016 à 16 h 33 min
    Lien Permanent

    bonjour Pécadille

    Je suis toujours un fidèle lecteur de vos chroniques. J’ai donc lu avec attention celle-ci. Sur la photo que vous publiez comme étant un équipage du 33ème, je suis un peu dubitatif car il s’agit d’un canon de 90 me semble-t-il en non un 75 qui équipait les RAC. Y at-il une légende sur la photo ?
    Cordialement

    Répondre
  • 31 octobre 2016 à 23 h 07 min
    Lien Permanent

    Avec les cartes où tu notes les étapes, c’est vraiment agréable à suivre et je me rends bien mieux compte de ce que pouvais être les déplacements. Bientôt le gif si j’ai bien suivi ?

    Répondre

Laisser un commentaire