DIY : mes débuts en linogravure

Depuis quelque temps, je m’adonne à un loisir créatif, la linogravure. Quand je dis quelque temps, à vrai dire, cela fait maintenant presque deux ans, mais comme je pratique de manière irrégulière, cependant intense, il me semble toujours que cela fait « peu de temps ». D’ailleurs, si je compte bien, je n’ai réalisé que six ou sept planches gravées en tout.

En cours de gravure...

En cours de gravure…

Comme à chaque fois que je poste sur les réseaux sociaux une photographie d’une lino en cours cela déclenche une avalanche de likes et de questions en tous genres (C’est quoi ? Comment on fait ? Y’a des cours ?), j’ai décidé d’en faire un billet.

Mes linogravures

Mes linogravures

La lino, une technique de gravure accessible à tous !

La linogravure est une des techniques de l’estampe, elle est dérivée de la gravure sur bois. Au lieu de graver une planche de bois de fil, il s’agit de travailler une matière synthétique, le linoléum. Oui, le même linoléum que celui qui sert de revêtement de sol !
Par rapport au bois, ce matériau est plus facile à graver, car plus tendre et dépourvu de fibres. On y gagne une plus grande liberté de formes ! De plus, à l’impression, les zones encrées sont plus intenses car la surface, plus régulière, accroche mieux.

Le linoleum : deux types de plaque, à la couleur et aux qualités différentes...

Le linoleum : deux types de plaque, à la couleur et aux qualités différentes…

Par rapport à d’autres techniques de l’estampe (eau-forte, lithographie), la pratique de la linogravure n’exige pas beaucoup de matériel : un morceau de lino, quelques outils, de l’encre et du papier. Même pas besoin de presse ! Les estampes s’impriment sans peine à la main. Bref, c’est assurément la technique idéale pour qui veut s’essayer à la gravure depuis son salon.

Un kit de linogravure idéal pour débuter !

Un kit de linogravure idéal pour débuter !

Pour ma part, l’élément déclencheur a été de découvrir l’existence d’un kit pour débutant (40 euros, régulièrement soldé) chez Rougier et Plé. Ce kit se compose de quelques morceaux de lino, d’une gouge avec cinq lames interchangeables (dont une « sécurité », spéciale enfant ou débutant), d’un tube d’encre noire, d’un rouleau et d’un baren en plastique pour imprimer.

Gouge avec lames interchangeables

Gouge avec lames interchangeables

Cela laisse toute la liberté d’expérimenter à petit prix avant d’investir progressivement, si le besoin s’en fait ressentir, dans un matériel plus haut de gamme.

J’ai débuté avec des motifs simples, emprunté à la Belette print, un blog de référence en matière de lino : une chouette et un chat, qui m’ont servi d’étiquettes pour mes cadeaux de Noël 2014. L’hiver suivant, je m’attaquai carrément à la réalisation de mon propre papier cadeau, en m’inspirant des papiers dominotés anciens. J’avais entre temps acheté un kit d’encres colorées.

Comment ça marche, la linogravure ?

Il est temps de dire un mot sur la façon dont on grave et les étapes de réalisation d’une estampe. La linogravure appartient à la famille de la gravure en relief ou taille d’épargne, comme la gravure sur bois (xylographie) dont elle découle.
On parle de taille d’épargne parce que l’on épargne le motif que l’on veut imprimer. Comme sur un tampon, les motifs sont en relief tandis que ce qui doit rester blanc est creusé. Évidemment, cela demande aux graveurs toute une gymnastique de l’esprit pour ne pas se tromper lors de la réalisation. À cela s’ajoute une seconde gymnastique, plus complexe encore : il faut penser le motif à l’envers car l’impression est en miroir de la matrice (encore une fois, comme pour un tampon). D’ailleurs, certains graveurs s’aident d’un miroir lorsqu’ils gravent. Moi, j’imprime depuis l’ordinateur mon modèle deux fois, une fois dans le bon sens et une fois inversé, afin de me guider au mieux dans mon travail.

Traditionnellement, on utilise pour la gravure en relief une planche de bois. À la fin du XIXe siècle est apparu un nouveau matériau, plus souple, plus tendre et plus économique : le linoléum. Il présente également l’avantage d’être plus facile à imprimer et donne de beaux noirs intenses. Divers artistes du XXe siècle ont exploré ce matériau, mais c’est Picasso qui lui a donné ses lettres de noblesse, à travers une production pléthorique qui explore largement les problématiques de l’impression en couleurs.

Pour la linogravure en couleurs, je suis encore loin de Picasso=D

Pour la linogravure en couleurs, je suis encore loin de Picasso =D

Comment s’y prend-on ? Il faut d’abord choisir un motif. Personnellement, je grave uniquement d’après des photographies car je ne sais pas dessiner. Pour l’une de mes toutes premières gravures, j’avais travaillé d’après un tableau du Musée des Beaux-Arts de Rouen, La Baigneuse antique d’Amaury-Duval, qui était reproduit dans le programme du dit musée. Comme l’image était assez linéaire et contrastée, j’avais décalqué les traits principaux avant de les reporter sur le linoléum. Il n’y a pas de honte à avoir à décalquer, d’autant que cela ne sert qu’à placer la composition : c’est ensuite tout le travail de gravure et d’interprétation qui va conditionner le résultat, souvent très éloigné du modèle, d’ailleurs ! Ainsi, la baigneuse d’Amaury-Duval à la facture très léchée et dessinée s’est transformée en baigneuse japonisante dans mon estampe.

Pour ma gravure de la salle Labrouste, j’ai procédé un peu différemment : je travaillais d’après une photographie dont j’étais l’auteur. Sur un logiciel de retouche photo, j’ai travaillé les contrastes pour obtenir une image en noir et blanc. J’ai imprimé le résultat deux fois (dans le bon sens et inversé), puis j’ai décalqué les lignes et les masses.

Documents et calques préparatoires

Documents et calques préparatoires

On grave à l’aide de gouges à lame très coupantes. Les formes de lames les plus courantes sont le U et le V. Il en existe de toutes tailles : les plus fines (0,5 mm) gravent de fins sillons tandis que les plus larges permettent d’évider de grandes surfaces. Quand on achète un kit débutant, on ne dispose que de quelques lames et d’un seul manche. Si c’est assez satisfaisant pour se lancer, il devient rapidement fastidieux d’interchanger sans cesse les lames. Aussi ai-je finalement aspiré à posséder des gouges « pro », même si mes lames interchangeables me servent toujours. Mon choix s’est porté sur la gamme Pfiler, des outils de fabrication suisse ou allemande, de bonne qualité et agréables à prendre en main. Mais cela a un prix : compter 20 euros par gouge ! Autant dire qu’il va me falloir un bon nombre de Noëls et d’anniversaires pour posséder un set complet.

Mes gouges Pfiel

Mes gouges Pfiel

Lorsqu’on grave, il ne faut pas perdre à l’esprit que l’on doit creuser ce qui sera blanc et épargner les parties à imprimer. J’évide donc les zones vierges en prenant garde à ne pas mettre de coup de gouge dans les traits que j’ai tracés au feutre noir. J’utilise pour l’essentiel ma gouge en u : si je ne l’enfonce pas trop fort, j’obtiens des détails assez fins. Pour les angles aigus ou les fines stries, j’utilise une gouge en V très fine. Elle ne peut servir que pour les détails et les finitions, tant il est fastidieux de graver avec celle-ci. Pour évider les larges plages blanches, en revanche, j’utilise une gouge large.

Encore une gravure inachevée : la gare du Nord à Paris

Encore une gravure inachevée : la gare du Nord à Paris

L’art de synthétiser

Tout l’intérêt de la linogravure réside dans cette étape de gravure, car il faut faire des choix : comme on ne peut pas garder tous les détails, il faut faire des sacrifices, ne conserver que l’essence afin que la scène soit lisible tout en restant identifiable et cohérente. C’est ce qu’on appelle « traduire » au sens d’interpréter quelque chose dans un nouveau médium. Selon mes projets, je traduis d’après un tableau ou une photographie dans le langage spécifique de la linogravure. Ainsi, quand j’ai commencer à graver la vue de la salle Labrouste, j’ai vite admis que je ne pourrais pas représenter les élégants ornements des frises des coupoles : je les ai donc remplacés par un simple trait de gouge. De même, graver toutes les tables de la salle était trop fastidieux, aussi, pour plus de lisibilité, j’en ai sacrifié quelques-unes. Mais le travail n’est pas terminé et je bloque sur la meilleure façon de rendre le fond de la salle…

Gravure de la salle Labrouste

Gravure de la salle Labrouste (en cours)

Si l’on doit synthétiser la scène (c’est là le secret d’une lino réussie), il faut aussi savoir conserver un peu de fantaisie et s’appliquer à laisser des détails plus élaborés afin de conférer une élégance à l’ensemble. Cet équilibre, c’est ce que j’admire tout particulièrement chez le xylographe Vallotton.

Félix Vallotton, La Flute, gravure sur bois, 1896, Gallica/BnF

Félix Vallotton, La Flute, gravure sur bois, 1896, Gallica/BnF

Quand on débute, il est difficile de faire ces choix, de savoir quoi retenir, quoi sacrifier, comment rendre telle ou telle matière. Aussi faut-il passer du temps à regarder les travaux d’autres linograveurs, afin de comprendre la façon dont ils s’y prennent. Outre Vallotton (qui travaillait en fait le bois), je regarde beaucoup les travaux de Joëlle Jolivet, qui est graveuse et illustratrice. Elle a notamment réalisé un livre sur Paris, dont je suis tombée complètement amoureuse. De surcroît, la thématique de son ouvrage correspond tout à fait aux scènes que je grave en ce moment, aussi je passe beaucoup de temps à observer comment elle rend une fenêtre, les passants, avant de me lancer dans la traduction de mes propres motifs.

La magie de l’impression

Une fois la planche gravée, on procède à l’impression. Dans le kit débutant, il est fourni un tube d’encre noire. On se procure assez facilement des pack d’encres colorées, ce qui permet de varier les plaisirs. Ensuite, à vous les mélanges !
À l’aide d’un rouleau dur, il faut encrer la plaque, puis poser dessus une feuille de papier. Avec un baren, un couvercle de confiture, une cuillère en bois, ou tout simplement la main, on frotte le dos de la feuille en s’assurant de ne pas la faire bouger. L’encre se dépose sur le papier… Et voici une estampe ! Dans les ateliers et chez certains particuliers chanceux, on trouve des presses à épreuves typographiques, qui facilitent grandement la tâche et donnent de superbes résultats (ps : j’en cherche une !).

Bien sûr, pour prendre connaissance du rendu de son travail, il est possible de faire des tirages au fur et à mesure de la gravure, on appelle ça des tirages d’état. Cela permet de retoucher ce qui ne va pas, d’ajouter des détails…
Pour être tout à fait honnête, plus que le résultat final, c’est le travail en cours que je préfère, les différentes étapes de la gravure : reporter le dessin sur la plaque, tracer au feutre les grandes lignes, creuser la matière avec la gouge, se laisser surprendre par les premiers tirages. Bref, voir une image naître.

J'aime tellement le processus que j'ai commencé à la filmer !

J’aime tellement le processus que j’ai commencé à la filmer !

Envie d’essayer ?

J’espère qu’à ce stade de la lecture, vous avez tous envie d’essayer ! Le kit de linogravure du fabricant Essdee se trouve assez aisément chez Rougier et Plé et au Géant des Beaux-Arts

Une fois muni de votre matériel, vous allez vous poser tout un tas de questions très pratiques, du type « et comment je tiens ma gouge ? », « et comment je fais pour les petits angles », « et quel papier je choisis? » … soit tout un tas de questions auquel je n’ai pas encore de vraies réponses puisque j’en suis encore au stade de l’expérimentation autodidacte. En revanche, la graveuse TANXXX a édité un chouette livret dans lequel elle partage tous ses secrets et savoir-faire. Cut or Die ! petit imprécis de linogravure est gratuit et se trouve ici.

Et pour finir (et vous féliciter de m’avoir lue jusqu’au bout !)… un cadeau. Le premier qui trouve la source d’inspiration de la linogravure qui suit en recevra un exemplaire par la poste ! Indice : ça vient d’un monument parisien ! 

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