1877, rendez-vous à la gare Saint-Lazare ou sur le pont de l’Europe

Des années durant, la gare Saint-Lazare a été ma porte d’entrée dans Paris. À l’époque — pourtant pas si lointaine — elle était vétuste, grisâtre, bruyante. Je n’irai pas jusqu’à regretter la vieille gare Saint-Lazare, mais il est vrai que la récente restauration l’a rendue certes claire mais aussi profondément banale : rien ne ressemble aujourd’hui plus à une gare parisienne qu’une autre gare parisienne — à l’exception peut-être de la monumentale Gare du Nord. Toutes sont devenues des galeries commerçantes où l’on prend presque accessoirement le train. Avec sa restauration, Saint-Lazare a perdu un peu de son aura de gare du XIXe siècle. Sa foule, ses bruits, son grand hangar gris : chaque voyage me renvoyait à l’époque impressionniste. La saleté qui encrassait ses verrières rappelait la fumée de vapeur peintes par Monet un siècle plus tôt. Mais Monet n’a pas été le seul des peintres « modernes » à élire ce motif : Caillebotte, Manet, Gœneutte, Anquetin… tous ont peint le quartier neuf de l’Europe.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l'Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l’Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

Saint-Lazare et Europe : les quartiers neufs de Paris.

Au début du XIXe siècle, ce coin de Paris, qui s’apprête à devenir le quartier de l’Europe, n’est encore qu’un vaste terrain champêtre accolé au mur des Fermiers généraux : on y trouve des pépiniéristes, des lieux de plaisir, comme le Jardin de Tivoli, et un effroyable bouge, la Petite Pologne, où s’entassent chiffonniers et travailleurs pauvres.

Martial-Potémont, Petite-Pologne : Destruction pour le boulevart [sic] Malesherbes, 1861 , eau-forte, 1862, BnF/Gallica. Disparition du quartier de la Petite-Pologne, ici pendant les travaux d'ouverture du Boulevard Malesherbes

Martial-Potémont, Petite-Pologne : Destruction pour le boulevart [sic] Malesherbes, 1861 , eau-forte, 1862, BnF/Gallica. Disparition du quartier de la Petite-Pologne, ici pendant les travaux d’ouverture du Boulevard Malesherbes

En 1824, deux hommes, Jonas Hagerman et Sylvain Mignon, flairant le développement urbain de Paris, rachètent toutes les parcelles de la zone. Leur intention est simple : spéculer en lotissant un nouveau quartier, qui s’ordonnera autour d’une grande place. Elle portera le nom de place de l’Europe, et les rues adjacentes, ceux des grandes capitales du continent : Rome, Berne, Madrid, Lisbonne, Vienne, Saint-Petersbourg…

Les débuts du chemin de fer vont donner un élan décisif au développement de ce nouveau quartier, dont les parcelles prennent rapidement de la valeur. En 1837, on inaugure à quelques mètres de la place de l’Europe une ligne qui relie Paris à Saint-Germain-en-Laye. Dès lors, la gare Saint-Lazare ne cessera de grossir, les lignes de se multiplier : en 1843, Paris est relié à Rouen, quatre ans plus tard, la ligne est prolongée jusqu’au Havre. En 1858, Napoléon III inaugure la ligne Paris-Caen-Cherbourg, tandis que toutes les bourgades de la banlieue francilienne sont desservies : Pontoise, Argenteuil, Asnières…

L’activité de la gare joue beaucoup de l’attractivité du quartier de l’Europe. Sous le Second Empire, le lotissement est très rapide. En 1875, la quasi-totalité des parcelles est bâtie ! Les masures de la Petite Pologne sont rasées et laissent place à de beaux immeubles de rapport construits dans le style d’Haussmann.

Les peintres dans le quartier de l’Europe

Les peintres sont nombreux à fréquenter le quartier, les Batignolles et les contrebas de Pigalle. À la fin des années 1860, la famille du peintre Caillebotte fait construire un immeuble rue de Lisbonne. Assez naturellement, Gustave Caillebotte va peindre son décor quotidien : sa toile la plus célèbre figure le croisement de la rue de Moscou et de la rue de Saint-Petersbourg, un jour de pluie. Avec ses rues en étoile et son alignement parfait, le quartier de l’Europe offre des lignes de fuites impressionnantes, ce qui convient bien à l’artiste, lui qui adopte souvent, dans ses œuvres, des compositions très tranchées. Les mises en page radicales de Gustave Caillebotte doivent beaucoup à la photographie, que son frère Martial pratiquait.

Gustave Caillebotte, Le Pont de l'Europe, 1876, musée du Petit Palais, Genève.

Gustave Caillebotte, Le Pont de l’Europe, 1876, musée du Petit Palais, Genève.

Monet à la gare Saint Lazare

L’attraction du quartier, c’est indéniablement sa gare à l’activité trépidante, que l’on d’ailleurs doit agrandir à plusieurs reprises entre 1841 et 1889. Cette gare, les impressionnistes la fréquentent beaucoup : c’est elle qui les mène à la mer, en Normandie, ou, plus près, sur les canotages des bords de Seine. Monet, qui est installé depuis 1871 à Argenteuil emprunte souvent le train pour rallier Paris. En 1876, alors qu’il s’apprête à quitter cette petite ville de banlieue, l’artiste décide de peintre cette gare qu’il connaît si bien. L’effet des volutes de fumées qui s’élèvent sous la halle métallique et se teintent de mille couleurs selon l’heure du jour est superbe ! Mais pour poser son chevalet devant la gare, il faut une autorisation, que Monet obtient en janvier 1877.

Claude Monet, Vue intérieure de la gare Saint-Lazare, ligne d'Auteuil, 1877, Musée d'Orsay

Claude Monet, Vue intérieure de la gare Saint-Lazare, ligne d’Auteuil, 1877, Musée d’Orsay

Gustave Caillebotte, assez aisé de par son extraction sociale, ne manque jamais d’aider ses camarades peintres : il loue pour Monet un petit appartement au 17 rue Moncey, à deux pas de la gare. Monet peut y entreposer ses toiles et son matériel, voire y peindre quand le temps est trop rude pour rester à Saint-Lazare.

Claude Monet, Extérieur de la gare Saint-Lazare : vue sur le tunnels des Batignoles, 1878, collection particulière.

Claude Monet, Extérieur de la gare Saint-Lazare : vue sur le tunnels des Batignoles, 1878, collection particulière.

En quelques mois, Monet réalise une douzaine de toiles du quartier : il peint six fois la halle métallique de la gare, mais déplace aussi son chevalet aux alentours. Ce sont des toiles moins connues, mais tout aussi marquantes, où l’on découvre, entre autres, les dessous du pont de l’Europe, une zone finalement peu explorée par les artistes.
Ce qui l’intéresse c’est l’effervescence de la gare, l’ambiance lumineuse, le soleil qui perce par la marquise et qui irrise les fumées de vapeur, l’architecture métallique des bâtiments, l’alignement des rails formant un réseau de lignes fortes qui structurent le paysage.

Avec la gare Saint-Lazare, Monet signe l’une de ses séries les plus célèbres. Néanmoins, les tableaux de la gare ne forment pas une série au sens de celle des cathédrales. A Saint-Lazare, Monet varie à chaque séance son point de vue, se déplace, peignant tantôt sous la hall, tantôt sur les quais… Au contraire, à Rouen, il adoptera presque invariablement le même point de vue, le motif – la cathédrale – s’effaçant progressivement devant les variations de la lumière, qui est le véritable sujet des toiles.

Place de l’Europe, les badauds regardent les trains

Le pont de l’Europe concentre aussi l’attention des artistes. Depuis les années 1840, la place est devenue « une place suspendue au-dessus des voies ». À chaque agrandissement de la gare, de nouveaux tunnels ont été creusés, si bien qu’en 1868, on inaugure un vaste pont-place, où se rejoignent six rues. Depuis ce pont, on jouit d’une vue spectaculaire sur les voies et sur l’agitation des quais. Le soleil vient irriser la fumée des locomotives, dont le panache se teinte de reflets bleutés ou violets selon la météo et l’heure de la journée. Derrière la masse grise de la grande marquise métallique (élevée par Eugène Flachat en 1853) luisent les statues dorées de l’Opéra, achevé en 1875. Les badauds s’arrêtent pour contempler le spectacle à travers l’imposant parapet de métal du pont — il a aujourd’hui disparu, remplacé par une simple grille. C’est ce qu’a peint Caillebotte dans Place de l’Europe, un tableau au cadrage audacieux, comme toujours chez le peintre, qui a su s’inspirer avec bonheur des inventions plastiques de la photographie.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l'Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l’Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

Place de l’Europe, certains peignent les passants comme Caillebotte ou Béraud, d’autres comme Monet ou Norbert Gœneutte préfèrent les effets atmosphériques. Goeneutte est aujourd’hui un peintre oublié de tous. Pourtant, ses tableaux de la gare Saint-Lazare sont parmi les plus beaux : comme Caillebotte, Goeneutte habite le quartier. En 1887, il s’installe au troisième étage de l’immeuble du 62 rue de Rome. Des grandes baies vitrées de son atelier, il jouit d’une vue imprenable sur les voies et sur le pont de l’Europe.

Deux ans plus tard, charmé par le lieu, le peintre Anquetin loue l’atelier de l’étage inférieur et, comme son voisin, peint ce paysage fascinant.

Louis Anquetin, Le Pont de l'Europe, 1889, pastel, collection patriculière

Louis Anquetin, Le Pont de l’Europe, 1889, pastel, collection patriculière

Peindre le monde moderne

Le développement exponentiel de la gare a entraîné un véritable bouleversement de l’Ouest parisien : c’est une tranchée profonde, comme une cicatrice qui balafre le quartier de l’Europe. Bâtis au bord des voies, les immeubles surplombent un vertigineux précipice.

Maison Helios, Pont de la place de l'Europe, 8ème arrondissement, Paris, photographie, 1868, Musée Carnavalet, Paris

Maison Helios, Pont de la place de l’Europe, 8ème arrondissement, Paris, photographie, 1868, Musée Carnavalet, Paris

Quel spectacle étrange, à la fois superbe et terrifiant, qui a dû frapper les hommes du temps !

Ce jeu de cache-cache entre la ville du dessus, lumineuse et aérée, et la ville du dessous, grise et enfumée, cette rupture géographique ambiguë, le tableau qui les transcrit le mieux est — à mes yeux — le célèbre Chemin de fer de Manet. Sur la toile, point de train ! On voit une jeune femme, Victorine Meurant, accompagnée d’une petite fille. Les deux figures se détachent sur une grille de métal. Elles sont dans la cour d’un de ces immeubles qui surplombent la tranchée Saint-Lazare. D’ailleurs, en regardant bien, on devine le pont de l’Europe à l’arrière-plan. Victorine Meurant nous regarde, un chiot posé sur les genoux. La petite fille, quant à elle, nous tourne le dos, agrippée aux barreaux de la grille et happée par un spectacle qui nous échappe mais qui a donné son titre au tableau, le fameux Chemin de fer. De la locomotive qui captive la petite fille, nous ne voyons rien, nous devinons juste son panache de fumée.

Edouard Manet, Le Chemin de fer, #872-1873, National Gallery of Art, Washington

Edouard Manet, Le Chemin de fer, 1872-1873, National Gallery of Art, Washington

Autant dire que le tableau, peint en 1872, fit scandale lorsqu’il fut présenté au Salon deux ans plus tard. En témoignent les caricatures qui paraissent dans les journaux. Mais ce qui choque c’est autant le décor, jugé « moche », que les liens ambigus qui unissent l’enfant et la jeune femme : s’agit-il d’une mère et de sa fille, de deux sœurs, d’une gouvernante et de son élève ? C’est pourtant le monde moderne !

En 1877, quand Caillebotte et Monet exposeront leurs propres toiles du quartier de l’Europe, la critique sera plus enthousiaste. Les toiles de Caillebotte seront jugées comme parmi les plus importantes de l’exposition, même si on reprochera au peintre son goût pour les tons ternes. Quant à Zola, il aura ces mots à propos de Monet :« intérieurs de gare superbes.  On y entend le grondement des trains qui s’engouffrent, on y voit des débordements de fumées qui roulent sous de vastes hangars. Là est aujourd’hui la peinture… Nos artistes doivent trouver la poésie des gares, comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves. » Dix ans plus tard, l’écrivain, à son tour, peindra le paysage moderne de Saint-Lazare et de ses alentours dans La Bête humaine.

Voici tout ce à quoi je pense quand je traverse la gare Saint-Lazare et le quartier de l’Europe !

Agence Rol, la gare Saint-Lazare pendant la grève des cheminots en octobre 1910, photographie, 1910, BnF/Gallica

Agence Rol, la gare Saint-Lazare pendant la grève des cheminots en octobre 1910, photographie, 1910, BnF/Gallica

Pour aller plus loin

En 1998, le musée d’Orsay avait consacré une exposition à la gare Saint-Lazare comme motif pour les peintres du XIXe siècle. Le catalogue Manet, Monet, La gare Saint-Lazare a été ma principale lecture pour bâtir ce billet. Il est épuisé mais se trouve facilement en bibliothèque.

4 commentaires sur “1877, rendez-vous à la gare Saint-Lazare ou sur le pont de l’Europe

  • 9 septembre 2016 à 8 h 35 min
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    Beau retour. Je ne connaissais pas la plupart de ces tableaux et que très vaguement l’histoire de ce quartier, merci pour la ballade 😉

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  • 15 septembre 2016 à 17 h 32 min
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    Comme d’habitude, Orion en aéroplane nous pousse vers l’altitude pour de magnifiques découvertes. Evoquer Anquetin n’est pas si courant et pourtant ce peintre ne méritait pas l’oubli relatif dans lequel il est tombé. Merci de nous l’avoir présenté.

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  • 12 février 2017 à 12 h 18 min
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    Luisent les statues dorées de l’Opéra en 1853 ??
    L’Opéra est commandé en 1861 et inauguré en 1875. C’est la tournure de la phrase qui induit en erreur et non votre savoir qui est pris en défaut à mon avis 😉

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    • 12 février 2017 à 12 h 32 min
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      C’est un peu des deux. J’avoue que je n’avais pas en tête les dates exactes de construction de l’Opéra (Second Empire et fini sous la IIIe République quoi 😉 ). Je situe ma description en 1868, après l’inauguration du pont : la date de 1853 précise juste la date de construction de la marquise.

      Mais en 1868, les statues luisaient-elles sur le toit de l’Opéra ? Probablement qu’elles n’étaient pas encore installées !

      J’ai bricolé la phrase pour que ça induise moins en erreur, merci de votre retour 🙂

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