#VéloChateau : la boucle de la Marne et le château de Champs

Depuis longtemps nous cherchions une activité qui allie sport en plein air, culture et moment convivial. C’est ainsi qu’est né le projet #VéloChâteau, à savoir des sorties vélo entre amis, avec pour objectif la visite d’un monument ou d’un musée (château a été choisi pour la rime, mais cela aurait tout aussi bien pu être vélo-muséo!). Après trois sorties de rodage en solitaire ou accompagnée d’un ami (Colombe-Saint-Germain-en-Laye ; Paris-Sceaux (sans la visite du château) et Melun-Moret-sur-Loing (dont je vous avais parlé ici), nous avons enfin pu mettre notre concept à l’épreuve de notre groupe de copains. Ce dimanche 15 mai, nous étions 6 – un tandem et quatre vélos – à nous élancer sur les pistes du bord de Marne avec pour double objectif de voir la chocolaterie Meunier à Noisiel et de visiter le château de Champs-sur-Marne.

Le château de Champs, vu depuis les jardins

Le château de Champs, vu depuis les jardins

Étant donné que je n’allais pas faire arrêter le groupe à chaque fois que je voulais faire une photo, beaucoup des clichés qui illustrent ce billet sont tirés de Wikipedia ou de Gallica. Les crédits sont indiqués en légende.

En rouge, le parcours suivi lors de cette sortie #velochateau

En rouge, le parcours suivi lors de cette sortie #velochateau

Pour notre première sortie en groupe, nous avions opté pour un parcours relativement facile : 44 kilomètres le long de la Marne, quasi exclusivement sur piste cyclable et le tout garanti sans dénivelé. Seule inquiétude : si le temps était trop beau, les bords du fleuve risquaient d’être pris d’assaut par les promeneurs, rendant la circulation des vélos impossible. Heureusement, il ne faisait ni trop beau ni trop moche – quoique nous ayons eu un peu froid : le ciel était nuageux, entrecoupé d’une seule averse et de beaux moments ensoleillés.

Un pont sur la Marne

Un pont sur la Marne

Depuis Bastille, notre point de ralliement, nous avons emprunté la large piste cyclable de la véloscénie (à double sens, un plaisir rare à Paris), qui nous a amené jusqu’à Bercy. La sortie de Paris est plutôt sécurisée, puisque la piste est bien séparée de la chaussée automobile, mais cependant pas des plus agréables puisqu’on longe une deux fois trois voies, avec le bruit et la pollution que cela engendre. Heureusement, côté Seine, le paysage compense le désagrément : monumentales tours de la BnF, nouveaux quartiers de Tolbiac, anciens quartiers industriels reconvertis ou encore en activité. Un paysage à l’histoire passionnante, que je ne me lasse pas de contempler quand j’ai le courage d’aller au boulot en vélo.

Nous quittons Paris et au loin se dessine la silhouette de Chinagora, improbable complexe hôtelier construit dans un style asiatique et qui se dresse au confluent de la Seine et de la Marne. Désormais, la piste cyclable est bien isolée de la route par un rideau d’arbres, ce qui rend plus agréable la progression. Il faut néanmoins passer sous l’échangeur autoroutier de l’A4 et de l’A86. Monstrueuse infrastructure qui me fascine tout de même – d’autant plus depuis que j’ai vu un film sur sa construction aux Archives départementales du Val-de-Marne. Déjà nous voici à l’entrée du canal de Saint-Maur et il est temps de présenter le premier point d’intérêt de notre périple : la boucle de la Marne

Viaduc de l'A86 à Saint-Maurice, photographié par Akiry en septembre 2013. CC BY-SA 3.0. Cette photographie, avec sa belle lumière, ne transcrit pas vraiment le sentiment que j'ai en passant sous ce monstre vombrissant (il y a comme ça 4 ponts, plus l'A4 qui longe la rivière

Viaduc de l’A86 à Saint-Maurice, photographié par Akiry en septembre 2013. CC BY-SA 3.0. Cette photographie, avec sa belle lumière, ne transcrit pas vraiment le sentiment que j’ai en passant sous ce monstre vombrissant (il y a comme ça 4 ponts, plus l’A4 qui longe la rivière

La boucle de la Marne

Jusqu’à récemment, la Seine et la Marne étaient des cours d’eau beaucoup plus « sauvages » qu’aujourd’hui. Leur débit variait beaucoup durant l’année et l’un comme l’autre n’étaient navigables que quelques mois par an. En été, le débit était trop faible pour porter les bateaux, tandis qu’en hiver, les crues rendaient la navigation impossible. De plus, le paysage fluvial était bien différent de celui que nous contemplons aujourd’hui : sur la Marne comme sur la Seine, il y avait bien plus d’îles, et les berges étaient plus mouvantes. Progressivement, pour le rendre plus navigable, l’homme a « domestiqué » le fleuve, aménageant ses berges, construisant des barrages et des écluses, comblant des petits bras, draguant les fonds, supprimant les îles… Sur notre chemin, nous allons d’ailleurs croiser plusieurs barrages, qui sont la marque la plus manifeste de ces aménagements.

Un barrage sur la Marne

Un barrage sur la Marne

Des aménagements qui n’ont pas empêché les cours d’eau de sortir plusieurs fois de leur lit et d’inonder les alentours… La si célèbre crue de 1910 est loin de n’avoir touché que la Seine à Paris : c’est tout le cours du fleuve et de ses affluents qui ont débordé. En amont de Paris, les dégâts ont été plus impressionnants encore que dans la capitale : à la gare de Choisy-le-Roi, par exemple, on comptait 5 mètres d’eau ; des quartiers entiers durent être évacués. Photographies et cartes postales témoignent de cet événement qui a durablement marqué la population francilienne, d’autant que le phénomène s’est répété à plusieurs reprises au cours du XXe siècle – avec moins d’ampleur certes.

** Ce billet a été écrit AVANT les inondations de mai-juin 2016 ! 

Mais pour l’heure, c’est un autre aménagement du fleuve que nous regardons : nous sommes à l’entrée du tunnel-canal de Saint-Maur, mis en service vers 1825. Long de 597 mètres, il permet aux bateaux d’éviter la « boucle de la Marne » et ses 13 kilomètres difficilement navigables. À l’époque, cela raccourcit le trajet de quelques heures. Une véritable révolution pour cet axe économique !

Photographie tiré du Tour de Marne, ouvrage publié en 1865. BnF/Gallica

Photographie tiré du Tour de Marne, ouvrage publié en 1865. BnF/Gallica

Si les bateaux l’évitent, nous, nous allons emprunter cette fameuse boucle de la Marne, si agréable pour le promeneur. Au Moyen-Âge, ce vaste territoire appartenait à l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, dont la commune a gardé le nom. La communauté religieuse était l’une des plus importantes d’Ile-de-France. Au XVIe siècle, Philibert de l’Orme y construit un château à la demande du cardinal Jean du Bellay. Le domaine est acquis par Catherine de Médicis, puis appartient aux Condé jusqu’à la Révolution. En 1831, la propriété, jusqu’alors aux mains du Duc d’Aumale, est vendue à la criée. Quelques financiers se partagent les terrains, qu’ils vont lotir : François Adam, Charles Moynat, Henri-Pierre Caffin-d’Orsigny et Louis-Désiré Mahier. L’exemple de François Adam est certainement le plus intéressant : pour s’assurer de rentabiliser son investissement, il fait tout pour favoriser l’urbanisation. Quand il est envisagé de construire un pont au-dessus de la Marne, il participe à son financement, s’assurant ainsi que ses terrains seront bien desservis. De même, lorsqu’on projette la future ligne de chemin de fer, il propose ses terrains, flairant bien que la proximité d’une gare ne sera que favorable à la spéculation… Voici comment fortune fut faite !

Camis, Tramways de St Maur de charenton à la Varenne St Hilaire, affiche, 1894, médiathèque de Chaumont

Camis, Tramways de St Maur de charenton à la Varenne St Hilaire, affiche, 1894, médiathèque de Chaumont

Pour le promeneur, l’heure est à la flânerie : on admire les belles demeures qui se dressent face à la rivière. Comme cela doit être agréable de posséder un tel bien ! Les architectures sont variées, parfois surprenantes : le chalet rustique côtoie le château pastiche.

Juchée sur mon vélo, je traque les céramiques architecturales qu’une exposition à Choisy va mettre à l’honneur. Le XIXe siècle a le goût de l’ornement. Les innovations techniques permettent d’abaisser les coûts de production : aux onéreuses sculptures en pierre, on peut désormais substituer des décors produits en série : terres cuites moulées, plâtres, faïences de couleurs… Des industriels se spécialisent dans ces productions. En Val-de-Marne, oeuvrent quelques fabricants célèbres : à Choisy-le-Roi, on trouve la faïencerie d’Hippolyte Boulanger et la tuilerie Gilardoni ; à quelques kilomètres, Müller avait fondé la Grande Tuilerie d’Ivry, dont nous reparlerons plus loin…

A. Charpentier, Grande tuilerie d'Ivry, affiche, 1897, BnF/Gallica

A. Charpentier, Grande tuilerie d’Ivry, affiche, 1897, BnF/Gallica

Sur la céramique architecturale, je vous d’ailleurs recommande ce site administré par une passionnée.

Joinville-le-Pont et Nogent-sur-Marne ou le souvenir des Guinguettes

Nous voici déjà à la sortie du tunnel-canal. Nous quittons la cossue ville de Saint-Maur pour longer Joinville et Nogent, deux hauts lieux de plaisirs à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. La hausse du niveau de vie, la lente conquête des loisirs, le développement du chemin de fer, tout cela a contribué à amener les Parisiens sur les bords de la Marne. Ici, les dimanches d’été, les Parisiens venaient goûter aux plaisirs des « parties de campagne ». On venait pique-niquer, se délasser dans l’herbe, s’adonner au canotage ou à la nage dans la rivière, danser dans les guinguettes. Depuis la Bastille, c’était par milliers qu’on s’embarquait dans le train terminus La Varenne, inauguré en 1859. Ceux qui en avaient les moyens faisaient construire ici une maison de campagne, au style souvent fantaisiste, pour y passer les vacances. Avec le temps, les familles s’y sont définitivement installées. Aujourd’hui, de cette Belle Epoque des bords de Marne, reste les souvenirs : les belles villas et quelques guinguettes qui entretiennent le mythe, mais ces dernières sacrifient souvent au toc des attrapes touristes. D’ailleurs, nous avons renoncé à manger des moules frites sur une nappe à carreaux pour préférer le pique-nique improvisé, moins onéreux et plus authentique !

En continuant notre promenade, nous passons sous le viaduc de Nogent, si impressionnant. Construit à la fin du XIXe siècle et détruit à plusieurs reprises, il relie Paris à Mulhouse. Si l’on se balade à son pied, on trouve des maisons très surprenantes, comme un vestige de l’exposition universelle. Je pense à ce petit livre que j’ai parcouru aux Archives, Voyages autour du viaduc de Nogent, qui promeut les plaisirs de la banlieue pour les bourgeois parisiens et décrit trois semaines de vacances au bord du bois de Vincennes et de la Marne.

De Bry à Noisiel

Bry-sur-Marne : à regret, on ne s’arrête pas à l’église où demeure le dernier trompe-l’oeil de Daguerre : ce sera pour la prochaine fois ! Après avoir passé une zone d’activité en travaux, moins riante que le reste du parcours, nous entrons en Seine-Saint-Denis, où le parcours se fait de plus en plus champêtre. Le canal de Chelles, construit au milieu du XIXe siècle, évite encore une fois aux bateaux les caprices de la Marne. Sur le bras épargné, des dizaines d’îles : ce sont les îles mortes. On y a installé des slaloms pour les canoës-kayaks, malheureusement nous n’aurons pas l’occasion d’en admirer à la manoeuvre.

Les îles mortes, sur un bras de la Marne

Les îles mortes, sur un bras de la Marne

Le paysage est très champêtre et me rappelle celui du Tour de Marne, un ouvrage publié en 1865 et illustré de trente magnifiques photographies d’Ildefonse Rousset qui nous montrent le territoire que nous traversons avant l’urbanisation.

Encore un coup de pédale à travers le parc de Champs et voici le point d’arrivée de notre escapade : la chocolaterie Menier à Noisiel. Fabuleux bâtiment, cent fois vus en photo mais jamais admiré en vrai. Il faut pourtant se contenter d’un aperçu de loin, le site étant toujours en activité : c’est le siège de Nestlé. Nous arrivons trop tard pour la dernière visite de la journée, alors nous reviendrons.

La chocolaterie Menier, à Noisiel, vue depuis un petit pont de bois

La chocolaterie Menier, à Noisiel, vue depuis un petit pont de bois

Mais l’on peut cependant prendre le temps pour un peu d’histoire : c’était ici l’usine du chocolatier Menier, que vous connaissez tous. L’affiche avec une petite fille qui écrit sur un mur jaune « évitez les contrefaçons », c’est lui ! À l’origine de cette entreprise familiale, Jean-Antoine Brutus Menier, qui exploite dès 1816 les vertus pharmaceutiques du chocolat. En 1825, sa fabrique parisienne étant trop étroite, il déménage à Noisiel, sur un site vaste qui permet un développement industriel : la Marne lui fournira la force motrice pour ses machines. Au moulin ancien qu’il avait acquis, il substitue un nouveau bâtiment, remplacé en 1869 par le moulin actuel, absolument novateur dans sa conception, non pas parce qu’il emploie du métal comme structure (cela se faisait déjà), mais parce que celle-ci s’affiche en façade. Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est le magnifique décor qui couvre les façades : briques colorées, faïences et autres terres cuites décorées, au chiffre de Menier et ornées de cacaoyers… Encore une production locale puisqu’elles sortent de la grande tuilerie d’Ivry, fondée en 1854 par Émile Müller.

Château de Champs-sur-Marne

Direction la commune voisine, pour la visite initialement prévue, celle du château de Champs-sur-Marne. C’est l’une de ces maisons de plaisance franciliennes, typique du début du XVIIIe siècle, plantée au milieu d’un magnifique parc. Le château de Champs, dessiné par Pierre Bullet pour Charles Renouard de la Touane sera finalement bâti pour Paul Poisson de Bourvillais, un financier du royaume, à la carrière aussi courte que brillante. Il a à peine le temps de profiter de son château, achevé en 1708 : en 1716, il est embastillé et perd son domaine.

Pause cyclo avant la visite du château de Champs-sur-Marne

Pause cyclo avant la visite du château de Champs-sur-Marne

Agréable demeure, Champs passe de mains en mains: princesse de Conti, duc de La Vallière, Madame de Pompadour, la marquise de Marboeuf… Quand survient la Révolution, le domaine est décrété « bien national »… et est racheté dès 1801 par un aristocrate, un neveu de la marquise de Marboeuf ! Au cours du XIXe siècle, le château connaît plusieurs propriétaires. Il est occupé par les Prussiens en 1870… C’est un château très modifié au cours du temps qu’acquiert en 1895 Louis Cahen d’Anvers. Le XVIIIe siècle est à la mode, et le nouveau propriétaire s’efforce de restaurer et de meubler le château dans cet esprit… une passion qu’il partage avec son futur gendre, Moïse de Camondo. En 1935, la famille donne le château à l’État français pour en faire une résidence présidentielle. Classé monument historique, le château est ouvert au public et accueille les hôtes de marque de la République pendant leur séjour en France, et ce jusqu’à la fin des années 1960.

À Champs, outre le plaisir de la promenade dans le parc, on vient surtout pour admirer les chinoiseries qui ornent le cabinet chinois et le cabinet en camaïeu. Deux pièces dont les boiseries ont été peintes vers 1748 par Christophe Huet, reflet de cet Orient de fantaisie dont s’est entichée l’élite européenne…

Paris-Noisiel et retour !

44km, ça use, ça use… Pas tant que ça ! Les jambes se font un peu sentir mais il nous reste de l’énergie. Alors que nous avions prévu de rentrer en RER (les vélos sont autorisés dans les trains de banlieue le week-end), pourquoi ne pas relier Paris à vélo ? Il suffit de couper un peu les boucles de la Marne. Traversée de Gournay, route le long de la Marne jusqu’à Joinville, une belle côte et nous voici le long du bois de Vincennes : plus qu’à se laisser porter jusqu’à Bastille. Nous aurons fait 75 kilomètres, pas mal pour une première !

9 commentaires sur “#VéloChateau : la boucle de la Marne et le château de Champs

  • 6 juin 2016 à 16 h 32 min
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    Un bel exemple de cyclotourisme qui est adapté aux touristes et aux habitants de la région 🙂

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    • 6 juin 2016 à 16 h 57 min
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      Merci ! Oui, en plus c’est vraiment une sortie facile, y compris pour les débutants : c’est aménagé et plat, on peut facilement la parcourir avec les enfants et en cas de coup de fatigue, il y a toujours un RER pas loin.
      Cependant, ça doit être très désagréable le week-end à la belle saison car il y a trop de promeneurs à pied. Aussi faut il préférer les jours de semaines pour cette sortie.

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  • 6 juin 2016 à 16 h 50 min
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    Cela me donne envie de suivre le même circuit, moi qui aime tant les randonnées à vélo. Je ne me souvenais pas que la chocolaterie était un tel bijoux ! Merci pour le circuit 😉

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    • 6 juin 2016 à 16 h 57 min
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      Oh, je t’ignorais un goût pour les randonnées à vélo. J’espère qu’il y en a de belles dans ton nouveau coin 🙂

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      • 6 juin 2016 à 17 h 21 min
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        Pour l’instant c’est plutôt vallonné à ce que je vois mais je ne désespère pas de trouver piste à ma roue 😉

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    • 13 juin 2016 à 12 h 50 min
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      C’est déjà la deuxième fois que je tombe sur votre site (au hasard des commentaires)? Et à chaque fois, c’est une découverte ravie : s’il n’existait pas déjà, il faudrait l’inventer. Ce serait chouette si d’autres libraires, galeristes, faisaient des sites comme le vôtre !

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