Salon Pages, rencontre avec le livre d’artiste

Le dernier week-end de novembre, j’étais conviée pour les Nouvelles de l’Estampe au Salon Pages, un salon consacré au livre d’artiste et à la bibliophilie contemporaine.

La fille André Beuchat présentant les oeuvres de son père sur le stand Alma Charta

La fille d’André Beuchat présentant les oeuvres de son père sur le stand Alma Charta

Un domaine auquel je ne connais presque rien : certes, j’ai étudié quelques belles éditions illustrées durant ma scolarité, mais uniquement pour des périodes anciennes. Si je suis curieuse du livre d’artiste contemporain, je ne possède aucune grille de lecture ou référent pour apprécier à leur juste valeur les productions. A cela s’ajoute la difficulté d’accès du livre : au contraire d’images accrochées sur un mur, que l’on peut contempler en restant sagement à distance, le livre, lui, ne se dévoile que si on le manipule. Dans un salon, il implique pour le visiteur d’interagir avec l’objet, ce qui occasionne une certaine prise de risque : bien souvent, il faut adresser quelques mots à l’exposant, avant de s’autoriser à toucher l’objet du désir. Cela ne peut qu’intimider le néophyte surtout quand, comme moi, on n’est mû que par la curiosité et que l’on n’a aucune intention ou moyen d’acheter.

Stand du Bois Gravé

Stand du Bois Gravé

Regarder ces mains qui manipulent le livre

La conscience de la valeur des choses, la peur de commettre un impair dans un monde feutré aux règles tacites, qui se matérialisent à travers ces gants blancs posés sur les tables et qu’il faut enfiler avant de tourner les pages… Voilà de quoi décourager !

Si c’est intimidant, c’est néanmoins la grande qualité des salons : ici, les livres ne sont pas enfermés dans une vitrine comme dans les expositions de musée mais s’offrent au quidam. Car quoi de plus triste qu’un livre prisonnier, laissant au visiteur la frustration d’une double page figée, ou pire, d’une reliure close ?

Animée du désir de voir le livre vivant, mais intimidée, j’ai trouvé la parade : engager la discussion, laisser l’exposant me guider dans les pages, le regarder manipuler les feuillets, se faire porter par sa passion. Car c’est la plus-value d’un salon comme Pages : un salon de livres d’artiste par ceux qui les font, pour ceux qui les aiment. Ici, pas de marchands, pas de représentants commerciaux, ce sont les acteurs qui présentent leurs livres, produits à la sueur de leur front, et surtout la dextérité de leurs mains. Petits éditeurs, graveurs, typographes, relieurs, parfois les trois à la fois, ils peuvent vous raconter pendant des heures la genèse d’un ouvrage, y ajoutant le piment d’anecdotes personnelles ou pointant des détails insoupçonnables pour quiconque d’autre que le créateur.

Judith Rothchild et Mark Lintott, Paul Valéry, Je marchais sur le bord même de la mer, édition verdigris, 2016

Judith Rothchild et Mark Lintott, Paul Valéry, Je marchais sur le bord même de la mer, édition verdigris, 2016

Comme ils m’ont égayée, Judith Rothchild et Mark Lintott, lorsqu’ils m’ont raconté l’histoire de l’un de leurs merveilleux livres. Chaque ouvrage est pour eux une aventure complice  qui occupe des semaines entières et se transforme au gré des envies et du dialogue entre deux créateurs. Elle réalise des estampes – des manières noires pour la plupart  du temps, il compose la typographie et crée le cartonnage. Une année, donc, à quelques semaines d’un important salon américain, ayant achevé depuis quelque temps la préparation de l’ouvrage qu’ils présenteraient, ils s’ennuyaient ferme. Et pour tromper l’ennui, quoi de mieux que de lancer un défi fou : celui de créer un livre en quelques jours, sans rien sacrifier à la qualité intrinsèque du livre d’artiste ? De cette aventure, ils parlent avec les yeux qui brillent.

Devant moi, ils déroulent un autre livre, leur dernières créations présentées en avant-première. Un livre dont les estampes repoussent les limites de leur cuvette et déroulent des pas sur une plage, que l’on suit de page en page au rythme des mots de Paul Valéry : « je marchais sur le bord même de la mer, je suivais une plage sans fin.» L’ouvrage paraîtra en 2016, l’année même où l’oeuvre de Paul Valéry, décédé en 1945, s’élèvera dans le domaine public.

Je n’ai malheureusement pas été très soigneuse dans la prise de mes photographies du salon, mais c’était précisément ces mains qui manipulent, autant que le livre regardé que je voulais immortaliser. La surprise est au détour de de la page que l’on tourne : ici se déplie un imposant accordéon, là un pliage insoupçonnable, la une trouvaille typographique.

La perfection de la lettre

Si je venais pour les gravures qui illustrent les livres, ma plus grande découverte a été le métier de typographe. Si l’art du typographe n’est pas mort à l’heure du numérique (les pratiques se sont renouvelées au prisme de l’écran), le savoir-faire de la manipulation des plombs s’est perdu : elle n’est plus que l’apanage de passionnés.

Le matériel typographique de l'atelier Murr

Le matériel typographique de l’atelier Murr

Sur le Salon, les exposants mettent un point d’honneur à préciser que leurs ouvrages sont composés manuellement en typographie mobile. Un exercice complexe dès lors qu’il faut justifier le texte ou lui donner une forme précise : calculer les espaces, disposer harmonieusement les mots, prendre le temps de former les phrases. En passant sur le stand des éditions Manière noire, j’ai pu entendre Monique Roncerel discuter avec un amateur : ils parlaient de ces tous petits livres que l’on trouve parfois, et dont la typographie est si minuscule qu’on en manipule les plombs à la pince à épiler. La moindre violence faite au caractère le balafre irrémédiablement. Cette image m’a marquée.

Activité solitaire, mais qui peut aussi être ludique : un vaste espace était consacré à un atelier collaboratif de cadavre exquis typographique, animé par l’atelier Murr. Les participants composaient des phrases que l’on imprimait sur des rouleaux de papier, qui, mises bout à bout, formaient un cadavre exquis monumental. Cela donnait vraiment très envie et je regrette de n’avoir pu m’y essayer.

Polymorphe livre d’artiste

Les livres d’artiste, c’est l’affaire d’un auteur, d’un graveur, d’un typographe, d’un éditeur et d’un relieur. S’il arrive que tous ces acteurs soient une seule et même personne, c’est le plus fréquemment l’affaire d’une rencontre. Savoir par quoi on commence, si le texte précède l’image ou le contraire, c’est toute une histoire  et ça dépend justement de l’histoire. Un graveur rencontre un texte, un écrivain rencontre une image, un ami suggère l’association de deux sensibilités. Comme me le disait un typographe, « il y a 80 exposants ici, soit autant de définitions différentes du livre d’artiste et de la manière de faire. »

Salon_Pages_2015_Charenton

Salon Pages, édition 2015

 A titre personnel, je ressors de ce week-end avec plus de questions que de certitudes sur ce qu’est la bibliophilie contemporaine, si bien que je pourrais envisager d’écrire un billet intitulé « le livre d’artiste pour les nuls ». Univers passionnant tant il est surprenant et multiforme. Tout concours à la singularité de l’ouvrage : qualité de l’écrit, de la typographie, de l’illustration ; matérialité et sonorité du papier, de la reliure, délicatesse des encrages. Le livre d’artiste, c’est une affaire qui touche presque tous les sens : le toucher, la vue, l’odorat, l’ouïe.

Il y a des productions qui perpétuent toute une tradition bibliophile, d’autre au contraire s’en extraient pour expérimenter : nouveaux supports, nouveaux modes de production.

A Pages, je suis tombée nez à nez avec un drôle de livre illustré, imprimé sur des filtres à cafés usagés. Poésie teintée d’humour d’Ilona Kiss, hongroise francophile à la créativité débordante qui sans cesse joue sur les textures, les matériaux, accordant forme et contenu.

Stand d'Ilona Kiss

Stand d’Ilona Kiss

Non loin, sur le stand Apar, une éditrice présentait une autre modernité, la rencontre de deux mondes. Raffinement du livre d’artiste et instantanéité des réseaux sociaux pourraient sembler deux mondes antagonistes, inconciliables. Ce serait déconsidérer la puissance de ceux qui façonnent l’un comme l’autre : ce sont des médias, des supports. En faire des créations belles ne relève que du bon vouloir de ceux qui les utilisent. Si internet véhicule l’image de certains livres, y a-t-il une interpénétration des univers ? Le livre d’artiste peut-il naître d’internet? Oui, répondrait Anna Baudry : le livre qu’elle présentait a une genèse bien singulière : le texte qui le compose est l’oeuvre d’une poétesse chinoise découverte sur internet. Yu Xiu Hua est atteinte d’un handicap lourd, dans un pays où cela est vécu comme une tare honteuse. La poésie a été son échappatoire, internet sa caisse de résonance : elle est l’une des poète les plus lues de son pays. Des réseaux sociaux au papier, ses poésies, traduites en français, en suédois et en anglais se sont parées de lithographies de Gabriella Gala Legillon.

Poésie de Yu Xiu Hua, illustrée par Gabriella Gala, cartonnage par

Poésie de Yu Xiu Hua, illustrée par Gabriella Gala

Entrée un peu intimidée à Pages, je suis ressortie la tête remplie de belles rencontres, les sens éveillés par tant de livres si différents. Oh, il est temps que je me plonge dans cet univers : Pages n’était qu’une mise en appétit !

4 commentaires sur “Salon Pages, rencontre avec le livre d’artiste

  • 8 janvier 2016 à 11 h 01 min
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    j’ai un plaisir inoui à lire vos billets et pour vous en remercier je vous enverrais volontiers un livre d’artiste ….pas ausii sophistiqué que ce que vous avez vu mai comme un clin d’oeil , car j’esaaie de manier typo et linogravure … Catherine cloup

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    • 11 janvier 2016 à 23 h 12 min
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      Merci, ce commentaire me fait très plaisir. Dites moi où je pourrai voir vos créations, je les regarderai avec plaisir !

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  • 17 janvier 2017 à 18 h 10 min
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    Bonjour, merci de l’intérêt que vous portez au travers de ce bel article à l’univers du livre d’artiste……J’aime également cet univers d’encre et de « partitions créatives et récréatives »…presque une forme de résistance face au tout numérique….je travaille beaucoup avec cet atelier de typographie dont je vous laisse le lien http://index-edition.fr/
    si d’aventure, votre curiosité vous pousse à ouvrir le porte…j’ai également laissé quelques traces sur Tumblr sur le lien que je vous laisse également. Bien cordialement. Marc STEFANI

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