La bibliothèque de Toulouse : un monument art déco

On vient à Toulouse pour admirer la basilique Saint-Sernin ou flâner dans les cours des hôtels particuliers de la Renaissance, moins pour découvrir l’Art Déco. Pourtant la ville conserve un bel ensemble patrimonial des années 20 et 30 : la façade en mosaïques de la Dépêche du Midi, la bourse du travail, le complexe sportif, une bibliothèque… C’est cette dernière que j’ai visitée lors de mon séjour : elle fête en ce mois de septembre ses quatre-vingts ans : une belle occasion pour lui consacrer un billet !

Salle de lecture de la bibliothèque de Toulouse

Salle de lecture de la bibliothèque de Toulouse

Au début du XXe siècle, Toulouse est cruellement dépourvue d’une bibliothèque municipale à la hauteur de son importance urbaine. Une collection de livres s’est pourtant constituée depuis la Révolution mais aucun bâtiment n’est dédié à sa conservation. Le riche fonds est précairement abrité dans l’ancien collège des Jésuites, en proie à l’humidité et insuffisamment protégé des incendies. Pour une ville de l’importance de Toulouse, la situation est honteuse, si bien qu’en 1920, la construction d’un bâtiment pour la bibliothèque municipale devient prioritaire.

Le chantier s’inscrit dans une politique édilitaire importante menée par la mairie socialiste au tournant des années 1920 et 1930. En une décennie, la ville se voit dotée de quinze écoles, d’une usine électrique, de bains douches et d’un parc de sports. La construction de la bibliothèque est la dernière pierre d’une politique humaniste et hygiéniste, son décor sera le manifeste de cette volonté d’élever le niveau d’instruction de la population.

Façade de la bibliothèque de Toulouse

Façade de la bibliothèque de Toulouse

Au moment où le chantier est projeté, les modèles canoniques pour la construction de bibliothèques sont encore ceux élaborés par Labrouste à la Bibliothèque Impériale et à Sainte-Geneviève, soixante ans plus tôt. L’inspecteur général des bibliothèques, Pol Neveux, va encourager la ville de Toulouse à innover en créant un modèle nouveau, moderne, qui fasse école en Europe. Son implication ne sera pas sans causer des frictions politiques et esthétiques au niveau local.

 Le chantier est confié à Jean Montariol : l’architecte toulousain caresse l’idée d’en faire le chef-d’oeuvre de sa carrière. Sur les conseils de Pol Neveux, il se rend à Reims pour admirer la bibliothèque nouvellement inaugurée et étudie les réalisations les plus récentes en Europe.

 

Coupole de la salle de lecture de la Bibliothèque de Toulouse

Coupole de la salle de lecture de la Bibliothèque de Toulouse

À son retour, il propose un plan qui consiste en trois bâtiments reliés entre eux : un espace d’accueil, une salle de lecture et un magasin. Cette organisation hérite du modèle de Labrouste à deux titres : d’abord parce qu’elle introduit une stricte séparation entre les magasins et la salle de lecture, d’autre part parce qu’elle propose un parcours symbolique d’accès au savoir. Comme à la bibliothèque nationale, le lecteur traverse une cour pour accéder au vestibule, ainsi isolé de l’agitation urbaine. Une fois ses affaires déposées au vestiaire, il peut pénétrer dans la salle de lecture aux volumes monumentaux, temple de l’étude. Comme il se doit, la salle est baignée d’une abondante lumière naturelle grâce aux hautes baies vitrées et à la coupole en pavés de verre. Les magasins s’inscrivent dans le prolongement de ces deux espaces, dont ils sont, par mesure de sécurité, isolés : l’incendie est la plus grande crainte des bibliothécaires.

Mais si la bibliothèque s’inscrit dans la filiation du modèle de Labrouste par son plan et sa symbolique, Montariol modernise ce modèle en intégrant des innovations techniques et des matériaux nouveaux comme le béton armé. Une de ses innovations réside dans la conception du magasin des livres, où la même structure métallique supporte à la fois les planchers et les étagères. Ainsi, tous les rayonnages sont solidaires de la charpente du bâtiment !

La première pierre est posée en 1932. Trois ans plus tard, la bibliothèque est inaugurée : son décor fait sensation. Il a pourtant d’abord été source de tensions : en effet, dans un premier temps, il est convenu que l’ensemble du décor sera confié au sculpteur Sylvestre Clerc. Ce choix ne manque pas de faire réagir la Société des Artistes Méridionaux qui voudrait voir confier le projet à d’autres artistes locaux. Clerc est certes né à Toulouse, mais il exerce à Paris, où les occasions de commandes sont plus fréquentes qu’en province. Face à ces récriminations, la municipalité cède et commande des œuvres à plusieurs artistes toulousains au grand dam de Pol Neveux, opposé à tout parti décoratif. L’inspecteur des bibliothèques est épris d’architecture moderne et craint par dessus tout l’éclectisme. La correspondance qu’il entretient avec plusieurs notables locaux éclaire bien sa position : il estime que le « monument dépassera en prétention (…), en emphase puérile, en plates niaiserie tout ce que nous pouvions redouter. (…) Mais pour payer toutes ces pâtisseries, pour faire travailler tant de mauvais décorateurs, pour assurer la survivance de cet art toulousain qui à la fin du XIXe siècle a été la honte de l’art français, la période la plus bassement vulgaire qui fût jamais chez nous, il faudra rogner sur les autres crédits, raboter et cameloter tout ce qui nous intéresse. » En tête, le Parisien a « la prétentieuse et ridicule façade de [l’]école des Beaux-arts qui se fait torde les étranger et déshonore [la] ville« .

 Montariol et les élus tiennent tête à Pol Neveux et la façade reçoit une frise de 60 mètres de long sculptée par Sylvestre Clerc : elle illustre l’histoire de l’émancipation de l’esprit humain. Mais les scènes relèvent d’iconographies parfois originales, ainsi qu’en témoigne un panneau consacré aux ptérodactyles et iguanodons, ou encore un autre illustrant le climat polaire. Au centre, les bas-reliefs consacrent l’art paléolithique, l’architecture égyptienne, les auteurs médiévaux, l’invention du feu, Galilée, Chappe, Pasteur, Raphaël, Zola…  Le sculpteur a puisé dans l’histoire des sciences et des arts mais aussi dans la mythologie : on retrouve en effet illustrées les légendes antiques de Zoroastre écartant les monstres, Oedipe résolvant l’énigme du Sphinx ou encore Héraclès triomphant de l’Hydre de Lerne. L’horizon intellectuel de l’artiste est vaste, puisqu’il figure aussi Brahma apprivoisant les fauves. On sent ici l’influence de la culture des expositions universelles, dont l’entre-deux-guerres est encore pétrie.

 

A l’intérieur, quelques oeuvres jalonnent le parcours du lecteur : un vitrail, signé Bouillière et Rapp, illustre l’éducation de l’enfance marque le passage du vestibule à la salle de lecture, dominée par une fresque de Marc Saint-Saëns sur le thème du Parnasse occitan, dont l’exécution a fortement été inspirée par les modèles de Piero Della Francesca et de Puvis de Chavannes.

Le parnasse occitan

Marc Saint-Saëns, Le parnasse occitan

 

Tous ces décors font preuve d’un « modernisme tempéré », c’est-à-dire qu’ils adoptent les traits caractéristiques des années 30, tout en marquant une filiation forte avec l’art classique. Du modernisme sans scandale…

Salle de lecture de la bibliothèque de Toulouse

Salle de lecture de la bibliothèque de Toulouse

 

Aujourd’hui, le bâtiment abrite la bibliothèque d’Etudes et du patrimoine de Toulouse, où les lecteurs peuvent étudier dans un cadre toujours apprécié. Pour les quatre-vingt ans de la bibliothèque, plusieurs manifestations auront lieu, notamment dans le cadre des journées du patrimoine. Informez-vous !

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