Le château de Pierrefonds, le Moyen Âge fantasmé

À quelques kilomètres de Compiègne, sur un promontoire, se dresse le château de Pierrefonds. Un monument à l’histoire fascinante et rocambolesque : forteresse médiévale réputée imprenable, détruite au début du XVIIe siècle sur ordre du cardinal de Richelieu, ruine romantique qui a inspiré une génération d’artistes, puis résidence de plaisir de Napoléon III qui le fit restaurer et compléter par Viollet-Le-Duc. Aujourd’hui, le paisible château, plus bel exemple du Moyen Âge tel que rêvé par le XIXe siècle, conserve les souvenirs des fêtes impériales. C’est cette destinée fantasque que je vais vous conter.

Le château de Pierrefonds, vu depuis la ville : une première apparition féerique !

Le château de Pierrefonds, vu depuis la ville : une première apparition féerique !

De la forteresse imprenable à la ruine romantique, gloire et déchéance du château de Pierrefonds

À l’origine du château de Pierrefonds, il y a une forteresse médiévale, bâtie par Louis de Valois, duc d’Orléans et frère du roi. En cette fin de XIVe siècle, la famille des Valois est en prise à des luttes fratricides : Charles VI est fou et incapable de gouverner. Sur fond de disette et d’épidémie, deux clans s’opposent : ceux qui soutiennent le duc de Bourgogne, Philippe II le Hardi, et ceux qui se déclarent partisans de Louis d’Orléans. Ce dernier est à la tête d’un territoire restreint, tandis que son oncle possède la Bourgogne et la Flandre, deux régions très prospères.

S’il n’est pas puissant militairement, Louis d’Orléans possède un avantage stratégique : la position géographique de son duché, passage obligé entre la Bourgogne, les Flandres et Paris. Il décide donc de construire des places fortes, qui lui permettront de contrôler les échanges et surtout de faire la démonstration de ses ambitions politiques. La plus célèbre de ces forteresses est Pierrefonds.

Pierrefonds aujourd'hui, après les restaurations de Viollet-Le-Duc

Pierrefonds aujourd’hui, après les restaurations de Viollet-Le-Duc

La mort de Philippe le Hardi en 1404 ne met pas fin à la lutte, bien au contraire. Son fils, Jean Sans Peur, fait assassiner Louis d’Orléans en 1407. L’hériter de ce dernier, Charles d’Orléans est trompé par une ruse des Bourguignons et perd son château de Pierrefonds, qui est incendié. À son retour en France, après plusieurs années de captivité en Angleterre, il le fera restaurer, mais le château ne demeurera que l’ombre de lui même.

Un siècle et demi plus tard, pourtant, la forteresse, entre-temps devenue propriété de la Couronne, se retrouve au cœur des guerres de religion. Occupée par les partisans de la Ligue, Pierrefonds est l’une des places fortes des opposants d’Henri IV puis de Marie de Médicis. Monté sur le trône, le roi Louis XIII est soucieux de rétablir l’ordre dans le royaume : le château est assiégé et la forteresse tombe en 1616. L’année suivante, Richelieu ordonne l’incendie du château et l’éventrement des tours. Balafrée, la ruine de Pierrefonds traversera les siècles, ne servant qu’à alimenter en pierres les chantiers des alentours.

 

Le goût pittoresque et romantique venu d’Angleterre au début du XIXe siècle éclaire d’un jour nouveau les ruines de Pierrefonds et leur décor grandiose. De nombreuses œuvres témoignent de l’aspect de Pierrefonds dans la première moitié du XIXe siècle : c’est un lieu de villégiature de l’aristocratie, qui y goûte une excellente eau thermale et de belles promenades.

 

Vue de Pierrefonds en ruines dans les voyages pittoresques et romantiques, 1835-1845, Gallica/BnF

Vue de Pierrefonds en ruines dans les voyages pittoresques et romantiques, 1835-1845, Gallica/BnF

Le goût pittoresque est le terreau d’une conscience patrimoniale naissante : en 1810, sur ordre de Napoléon Ier, l’État achète les vestiges, qui sont classés au titre des monuments historiques trente-huit ans plus tard.

Un Moyen Âge rêvé

Naopléon III va profondément changer la destinée de Pierrefonds. Charmé par les ruines, il en confie la restauration à Viollet-Le-Duc. Le chantier qui débute en 1857 ne vise qu’à réédifier le donjon pour en faire « une habitation fort agréable (…) au milieu des ruines pittoresques ». Ce qui n’est à l’origine qu’un petit caprice dans le goût de son temps va progressivement prendre une ampleur démesurée. D’année en année, l’ambition de Napoléon III grandit : il veut faire de Pierrefonds une véritable résidence impériale, où pourront se dérouler de grandes fêtes. C’est donc l’intégralité des ruines qui sera réhabilitée.

 

Si Viollet-Le-Duc s’appuie sur les découvertes archéologiques effectuées sur le chantier, l’ensemble traduit avant tout sa propre conception de l’architecture médiévale. Pour Viollet-Le-Duc, restaurer « c’est rétablir dans un état complet qui peut ne jamais avoir existé ». En d’autres termes, il importe moins de restituer exactement la forteresse de Louis d’Orléans que de créer un exemple parfait de l’architecture forte du Moyen Âge. Mais le visiteur d’aujourd’hui ne doit pas pour autant juger avec mépris qu’il s’agit d’un « faux ». Au contraire, Pierrefonds est le parangon d’un Moyen Âge  tel que perçu par le XIXe siècle. C’est pour ce qu’il raconte du goût du Second Empire que Pierrefonds est passionnant.

Viollet-Le-Duc, Vue cavalière du château de Pierrefonds en cours de restauration, 1858, dessin et aquarelle, médiathèque du patrimoine, Charenton-le-Pont. Cette vue montre le premier projet de restauration, qui ne concernait que le donjon.

Viollet-Le-Duc, Vue cavalière du château de Pierrefonds en cours de restauration, 1858, dessin et aquarelle, médiathèque du patrimoine, Charenton-le-Pont. Cette vue montre le premier projet de restauration, qui ne concernait que le donjon.

C’est à pied qu’il faut accéder au château de Pierrefonds : les huit tours de défenses qui l’enserrent se dévoilent progressivement, puissantes : les perspectives sont impressionnantes ! En construisant le double chemin de ronde continu et couvert, Viollet-Le-Duc a réalisé un système défensif exemplaire, mais qui n’a jamais existé du temps de Louis d’Orléans. À Pierrefonds, en effet, l’architecte a testé grandeur nature les théories qu’il développe dans ses ouvrages… Une fois franchi le vertigineux pont-levis, c’est à un tout autre spectacle que nous convie la cour d’honneur : fini l’architecture militaire, place aux plaisirs de la cour impériale. Hauts toits, larges baies, profusion de sculptures : Viollet-Le-Duc a conçu un décor de rêve, qui pétrit aujourd’hui notre imaginaire d’un Moyen Âge fantasmagorique, peuplé de princesses et de chevaliers. Autour de la cour sont répartis les espaces nécessaires aux séjours impériaux : au fond, l’aile des invités et des cuisines, à droite, la chapelle. Les appartements impériaux sont logés dans le donjon, tandis que les pièces d’apparat se déploient dans l’aile nord-ouest.
Le château est labyrinthique ; difficile de comprendre les espaces à la simple lecture des façades ! Et pour cause : Viollet-Le-Duc a brouillé les pistes, cachant deux étages derrière une façade à quatre niveaux ! Heureusement, une maquette en pierre permet d’appréhender le site dans son ensemble.

La visite connaît plusieurs points d’orgue : les appartements impériaux, la salle des preuses, la chapelle et les sous-sols. Dans les premiers, les décors peints sont abondants : ils sont sortis tout droit de l’imagination de Viollet-Le-Duc qui a puisé son inspiration dans le vocabulaire ornemental médiéval, qu’il connaissait parfaitement. Le résultat, pétri de symbolique impériale, est aussi spectaculaire que fantasque. Il y a de quoi passer des heures à fouiller du regard chaque recoin, à la recherche de la faune fantastique qui s’y cache. Ce décor peint et sculpté aurait dû s’accompagner d’un mobilier lui aussi dessiné par l’architecte, mais dont la guerre de 1870 a interrompu la réalisation.

 

Un peu plus loin sur le parcours, on débouche dans la salle des preuses, qui abritait, au temps de Napoléon III, une exceptionnelle collection d’armures, aujourd’hui conservée aux Invalides. On imagine aisément la magnificence des bals qui pouvaient être organisés dans ce vaste espace. La salle tire son nom des neuf statues de pierre qui ornent le manteau de la cheminée : Semiramis, Tamaris, Hyppolyte, Ménélippe… Chacune des dames de compagnie d’Eugénie a prêté son visage à l’une des statues, dont le thème est emprunté au château de Coucy. Le visiteur aura le loisir de les admirer de plus près dans une autre salle où tous les plâtres de travail de Viollet-Le-Duc sont exposés.

 Comme tout château qui se respecte, Pierrefonds possède une chapelle. Si elle se trouve effectivement à l’emplacement de la chapelle de Louis d’Orléans, elle n’a rien à voir avec le volume originel de cette dernière. En effet, Viollet-Le-Duc considérant l’aspect défensif du château a installé une tribune juste au dessus de l’abside, afin que des soldats puissent surveiller l’extérieur. Une configuration unique et singulière !

 Le dernier clou de le la visite se trouve dans les sous-sols. Depuis la salle des gardes, on descend un escalier monumental qui mène aux caves. Elles abritent les moulages des tombeaux des rois de France, qui jalonnaient autrefois le parcours des Galeries historiques de Versailles, voulues par Louis-Philippe. Pour faire de la place à Versailles, on relégua en 1853 l’ensemble de ces plâtres dans les caves de Pierrefonds, où ils demeurèrent, oubliés de tous, jusqu’en 1997. Depuis cette date, cet espace se visite : une belle mise en lumière ajoute du pittoresque et du charme à ce lieu à la fois magique et effrayant.

Tout aussi grandiose qu’il soit, Pierrefonds est un rêve inachevé. En 1870, la guerre interrompt brutalement le chantier. Les travaux reprennent temporairement sous la Troisième République. Entre-temps, Viollet-Le-Duc est décédé et c’est son gendre qui prend sa suite. Mais sans le couple impérial, le projet n’a plus beaucoup d’intérêt : Pierrefonds commencera alors une nouvelle vie, celle de monument touristique.

Visiter Pierrefonds aujourd’hui (infos pratiques)

Malheureusement Pierrefonds est difficilement accessible en transports en commun. Depuis Paris, il faut rejoindre Compiègne en train. Pierrefonds est à environ 15 km de Compiègne : il existe un bus qui fait la liaison, mais il ne passe que trois fois par jour (en semaine uniquement). Pourquoi ne pas prendre la journée complète et profiter de la belle forêt domaniale de Compiègne ? Plusieurs sentiers de randonnée et itinéraires cyclables existent, renseignez-vous !
Comptez au moins deux heures pour faire la visite du château et gardez un peu de temps pour flâner dans le village, qui recèle quelques pépites architecturales. Toutes les informations pratiques sur le château sur le site des monuments nationaux.

7 commentaires sur “Le château de Pierrefonds, le Moyen Âge fantasmé

  • 12 août 2015 à 11 h 05 min
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    A quelques kilomètres de chez moi… J’en parlais à des amis ce week-end, et nous projetions justement d’aller visiter ! Depuis le temps que j’en avais envie… 🙂

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    • 12 août 2015 à 11 h 30 min
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      J’ai patienté 4 ans avant d’avoir l’occasion de visiter ce château mythique 🙂

      Profitez bien de cette escapade, d’autant plus qu’il y a en ce moment une exposition sur les crinolines et les costumes de scène « moyen-ageux » 🙂

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  • 13 août 2015 à 13 h 37 min
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    Reportage sympa qui me rappelle bien des souvenirs pour avoir habité quelques années près de Compiègne; Excellent-Merci.

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  • 29 août 2015 à 8 h 22 min
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    Merci pour ce bel article sur un magnifique monument, qu’il faut prendre pour ce qu’il est : un bâtiment du XIXe siècle qui recrée un Moyen-Âge imaginaire. Le pendant britannique de ce mouvement, que j’apprécie particulièrement, tend lui à recréer une nouvelle société et à changer les mentalités. Pensez-vous que Pierrefonds a eu cet objectif? Ou était-il simplement un bel « objet »?
    Merci pour ce billet!

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  • 27 août 2016 à 8 h 20 min
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    Si j’ai bien compris, Viollet le duc a donc fait des fouilles archéologiques avant d’agir sur la ruine ?

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