« Voir en vrai », du tableau au motif, Sisley et Moret-sur-Loing

Il y a quelques jours, j’ai effectué ma première sortie cyclotouristique en Île-de-France, renouant avec une tradition familiale que j’avais abandonnée depuis mon installation à Paris. Pour cette première donc, nous avions un objectif, aller voir Moret-sur-Loing, ce village médiéval que Sisley a beaucoup peint à la fin de sa vie.

Sisley, Moret-sur-Loing, la porte de Bourgogne, 1891, collection privée

Sisley, Moret-sur-Loing, la porte de Bourgogne, 1891, collection privée

De Melun à Saint-Mammès, il y a une petite route qui longe la Seine. Sous le soleil, la promenade est bien agréable : le fleuve, le vert des arbres, les belles « affolantes », ces villas de plaisance bâties à la Belle Époque…

Une des "affolantes", ces villas construites à Bois-le-Roi, en bord de Seine autour de 1900

Une des « affolantes », ces villas construites à Bois-le-Roi, en bord de Seine autour de 1900

Parfois on s’éloigne de la Seine pour s’enfoncer dans un sous-bois ou longer une pittoresque ligne de chemin de fer. Au train, comme au fleuve, les impressionnistes doivent beaucoup : c’est le chemin de fer qui les a menés dans les charmants villages d’Île-de-France, et le canotage qui leur a donné de beaux points de vue sur les rives. Voici à quoi je pense en pédalant vers Saint-Mammès.

En bord de Seine, quelque part entre Melun et Saint-Mammès

En bord de Seine, quelque part entre Melun et Saint-Mammès

Sisley au bord de la Seine et du Loing

Saint-Mammès et Moret-sur-Loing : deux sites que Sisley a beaucoup peints. L’artiste s’installe en bordure de la forêt de Fontainebleau en 1880, abandonnant définitivement la campagne à l’ouest de Paris où il résidait auparavant. Il demeurera à Moret et dans ses environs jusqu’à sa mort, en 1899.

Sisley, peintre d’origine anglaise, est resté toute sa vie fidèle aux principes impressionnistes. C’est à vingt-et-un ans qu’il rencontre, dans l’atelier de Gleyre, Renoir, Monet et Bazile. Avec quelques autres, ils élaboreront les fondements de ce qu’on appelle l’impressionnisme : une peinture claire, vive, qui s’attache à figurer la vie moderne.

Sisley aime figurer les paysages franciliens, ces bourgs et ces rives devenus, à la faveur du développement du chemin de fer, des lieux de villégiature pour les Parisiens. Argenteuil, Louveciennes, Bougival, Port-Marly, Marly-le-Roi puis Moret et Saint-Mammès : Sisley représente cette vie rurale et champêtre où surgit, par endroit, la modernité. Il reprend souvent les mêmes motifs, les mêmes lieux, jouant sur les points de vue, les lumières et les saisons.

Résultats de Google image quand on tape "Moret-sur-Loing" et "Sisley"

Résultats de Google image quand on tape « Moret-sur-Loing » et « Sisley »

Longtemps, Sisley est resté dans l’ombre des grands, Monet, Renoir, Pissarro. On a jugé ses peintures trop répétitives, sans originalité : il est vrai qu’il est resté toute sa vie fidèle aux principes de l’impressionnisme tels qu’élaborés durant la décennie 1870. À ce titre, il apparaît souvent comme un simple suiveur des innovations conçues par ses confrères.

Pourtant, dans les années 1880, sa technique picturale s’enrichit et sa perception de l’espace évolue… Sisley lui-même considérait les années passées à Moret-sur-Loing comme les plus importantes de son œuvre : à ses yeux, c’est là qu’il a fait le plus de progrès et produit ses meilleures toiles. Les plus célèbres sont celles de la façade de l’église Notre-Dame.

Voir « en vrai » l’église de Moret-sur-Loing

Faute de rodage, nous avons trop traîné sur la route, et il ne restait pas assez de temps pour déambuler à pied sur les traces du peintre. Aussi, nous nous sommes donc contentés d’un arrêt de quelques minutes au cœur du village, près de l’église Notre-Dame, un édifice qui appartient à ma culture visuelle depuis l’enfance. Des centaines de fois, je l’ai vue, cette église baignée de soleil, accrochée sur une cimaise du Musée des Beaux-Arts de Rouen. Sa silhouette trapue me laissait un étrange malaise. Énorme et à l’étroit sur sa toile, elle me semblait gonflée comme prête à faire exploser son cadre. Qu’est-ce qui me procurait ce sentiment, sinon que l’édifice occupe tout l’espace de la composition ? La projection oppressante des ombres des maisons sur sa façade accentue peut-être ce ressenti… Devant la toile, je soupçonnais Sisley d’avoir exagéré le renflement des fondations de l’église pour lui donner cette allure étrange de grosse dame, que m’évoque aussi le chevet de l’église d’Auvers-sur-Oise peint par Van Gogh.

Sisley, l'église de Moret-sur-Loing, 1893, Musée des Beaux-Arts de Rouen

Sisley, l’église de Moret-sur-Loing, 1893, Musée des Beaux-Arts de Rouen

« Voir le motif en vrai » après avoir tant regardé la toile, savoir qu’on aurait reconnu cette silhouette entre mille, quelle émotion ! Malgré les années écoulées, les transformations de l’urbanisme, j’ai l’impression d’être entrée dans le tableau.

L'église de Moret-sur-Loing, juin 2015

L’église de Moret-sur-Loing, juin 2015

Ce jour-là, le ciel est bleu, l’église est grise et non dorée comme dans ce tableau familier, mais qu’importe : je sais que Sisley a aussi dû la peindre à cette heure-là, avec cette couleur là. À l’instar des  autres impressionnistes, il a capturé les jeux de la lumière sur un même motif. Immuable, l’église se dresse dans une douzaine de tableaux : sur la pierre se reflètent les couleurs de la météo.

Immanquablement, les guides et autres ouvrages rapprochent cette église de Moret peinte par Sisley de la trentaine de vues de la cathédrale de Rouen conçue par Monet en 1892. Elles seront exposées chez Durand Ruel en 1895, où elles marqueront fortement Pissarro. Sisley, qui peint l’église de Moret en 1893-1894 avait-il connaissance des toiles de Monet ? C’est possible, car les deux hommes se connaissaient bien et la notion de série était un objet de recherche pour plusieurs artistes. Si l’on relève d’évidentes similitudes entre les deux séries (un édifice gothique, la volonté de capturer les effets de la lumière sur la pierre, la répétition en série), d’importantes différences les distinguent : Monet adopte un cadrage uniforme pour toutes ses cathédrales, tandis que Sisley varie légèrement les dimensions et les points de vue. Mais plus encore, dans les toiles de Monet, on assiste à une disparition du sujet, la façade, pour ne percevoir plus que le reflet de la lumière sur une surface blanche. Au contraire, Sisley reste fidèle au motif de l’église, toujours identifiable. C’est justement ce qui me frappe devant le monument.

Sisley, l'église de Moret-sur-Loing, 1893, Petit Palais, Paris

Sisley, l’église de Moret-sur-Loing, 1893, Petit Palais, Paris

Revenir à Moret

Je reviendrai plus longuement à Moret-sur-Loing, marcher dans les rues de ce charmant village médiéval, profiter des plaisirs estivaux de son cours d’eau, et surtout retrouver les lieux où Sisley a planté son chevalet.

4 commentaires sur “« Voir en vrai », du tableau au motif, Sisley et Moret-sur-Loing

  • 26 juin 2015 à 14 h 00 min
    Lien Permanent

    Sympathique récit d’une promenade comme celles que faisaient les impressionnistes, mais eux n’étaient pas en vélo !

    Répondre
  • 27 juin 2015 à 13 h 33 min
    Lien Permanent

    Excellent billet, Joh ! Que d’émotions en le lisant, même si je ne connais pas bien l’œuvre de Sisley… Le parallèle tableau/photo est saisissant, et surtout je comprends tellement ton émotion de te retrouver peu ou prou au même endroit que l’artiste, dans le passé. (Je saute un peu du coq à l’âne, mais cela me fait un peu penser au projet Temps de pose, initié par mon ami Vincent : https://twitter.com/tempsdepose)

    Et puis, il est vrai que c’est toute une expérience que de voir « en vrai » quelque chose que l’on a souvent vu en image(s).

    Je cite un paragraphe qui m’a brisé le cœur : « Longtemps, Sisley est resté dans l’ombre des grands, Monet, Renoir, Pissarro. On a jugé ses peintures trop répétitives, sans originalité : il est vrai qu’il est resté toute sa vie fidèle aux principes de l’impressionnisme tels qu’élaborés durant la décennie 1870. À ce titre, il apparaît souvent comme un simple suiveur des innovations conçues par ses confrères. »

    C’est fou, mais cela fait écho à des questionnements que j’ai à propos de mon métier, à des années lumière de cette problématique artistique. Il faut croire que certaines choses sont hélas universelles.

    En ça, c’est toujours intéressant d’aller lire des choses sur des sujets que l’on connaît moins, voire que l’on ne connaît pas du tout. J’y trouve souvent matière à alimenter mes préoccupations du moment ; j’aime ces synchronicités intellectuelles, ces petits clins d’œil apparemment anodins d’un cerveau à un autre.

    Merci encore pour ton boulot magistral sur ce blog : je suis toujours impressionnée par la qualité et la quantité que tu es capable de produire 🙂

    Répondre
    • 1 juillet 2015 à 8 h 30 min
      Lien Permanent

      C’était pas facile de mettre des mots sur cette émotion que je vis finalement assez souvent. J’avais déjà essayé à propos de Sainte-Sophie dans mon billet « Ces lieux que je ne pensais jamais voir » http://peccadille.net/2014/04/01/ces-lieux-que-je-pensais-ne-jamais-voir/

      Je me suis abonnée au compte twitter de ton ami Vincent : j’aime beaucoup la démarche.

      Je suis heureuse que tu trouve chez moi matière à alimenter tes préoccupations du moment : c’est aussi ce que je trouve chez toi, toujours admirative de ta manière de rendre les petites choses qui font ta vie un roman passionnant !

      Répondre
  • Ping : 10 liens biens / 29 juin 2015 - Blog - Marie Guillaumet

Laisser un commentaire