Le vitrail contemporain s’expose à la Cité de l’Architecture

Tout l’été, la Cité de l’Architecture et du Patrimoine propose d’explorer l’art du vitrail contemporain, principalement dans les édifices religieux. Avec des œuvres de Chagall, Matisse, Soulages, voici une exposition qui a tout pour surprendre, dévoilant un aspect souvent méconnu de la création contemporaine.

Affiche de l'exposition : un détail d'un vitrail de Carole Benzaken pour l'église Saint-Sulpice de Varennes-Jarcy

Affiche de l’exposition : un détail d’un vitrail de Carole Benzaken pour l’église Saint-Sulpice de Varennes-Jarcy

Quand j’ai vu apparaître le vitrail contemporain dans la programmation de la Cité de l’Architecture, j’ai été ravie : la question m’intéresse depuis le lycée. En Terminale, “les artistes et l’architecture” était au programme du bac d’histoire de l’art et j’avais étudié avec un certain plaisir les œuvres de Soulages à Conques, Morellet au Louvre, Marguerite Huré au Havre…

La question du vitrail contemporain est passionnante à plusieurs égards. Tout d’abord, elle touche au renouvellement d’un art pluricentenaire, doté d’une tradition très prégnante. D’autre part, elle touche à l’inscription des formes contemporaines dans un espace sacré – et parfois ancien. Enfin, elle explore quelque chose de méconnu du grand public, mais essentiel dans la marche des arts au XXe siècle : l’union des savoir-faire d’artisans d’art avec la créativité d’artistes novateurs, produisant ainsi à quatre mains de nouvelles formes et techniques…

L’exposition de la Cité de l’Architecture ne prétend pas à l’exhaustivité, bien au contraire : à travers quelques exemples soigneusement choisis, elle dresse un panorama de 70 ans de création.

L'exposition est servie par une scénographie très réussie

L’exposition est servie par une scénographie très réussie

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il faut reconstruire les églises détruites par le conflit et doter les nouvelles banlieues de lieux de culte. C’est ainsi que près de 2000 nouveaux édifices religieux sortent de terre. Pour les orner, les diocèses font appel à des artistes contemporains. La voie a été ouverte par la construction de l’église Notre-Dame du Plateau d’Assy en Haute-Savoie, où les vitraux sont signés par Georges Braque, Fernand Léger, Henri Matisse… Si l’irruption de l’art contemporain, en particulier non figuratif ne fait pas tout de suite l’unanimité parmi les fidèles, les réformes de la spiritualité, consacrées avec le concile Vatican II, facilitent l’acceptation de ces innovations formelles dans l’espace sacré.

L’art du vitrail se renouvelle autour d’un nouveau langage de couleurs, formes, textures et symboles. À la narration des récits bibliques et des vies des saints, on préfère désormais l’évocation d’une atmosphère spirituelle incitant à la méditation et à la prière.

Cet épanouissement du vitrail après guerre ne se cantonne pas aux constructions nouvelles : malgré la repose des vitraux anciens dans les monuments historiques, certaines verrières demeurent désespérément vides. En 1955, l’architecte en chef des monuments historiques Robert Renard commande pour la Cathédrale de Metz un ensemble de vitraux aux artistes les plus marquants de son temps, parmi lesquels Léger et Matisse.

Cet exemple est suivi dans d’autres monuments historiques, comme à la cathédrale de Nevers. Durant le conflit, la totalité des vitraux de l’édifice a été soufflée. Mille cinquante-deux mètres carrés de verrières sont commandés à divers artistes, ce qui en fait l’un des plus ambitieux chantiers de ce type en Europe. Un des plus longs aussi. Engagée dans les années 1970, la commande n’aboutit qu’en 2011. La multiplicité des artistes impliqués – six, et autant de maîtres verriers – a fortement complexifié le projet : comment juxtaposer harmonieusement des partis pris plastiques parfois opposés, qui plus est dans un espace architectural déjà singulier.

L’expérience de Nevers marque durablement les pratiques de commande publique : désormais, on préfère confier la création à un unique artiste plutôt que de faire cohabiter dans un même espace des écritures multiples. Le geste artistique en est d’autant plus lisible et marquant, comme en témoignent les création de Soulages à Conques.

Assy, Metz, Nevers, Conques, ces quelques jalons historiques forment les pivots de l’exposition, autour desquels sont articulées des thématiques formelles : la couleur, la recherche sur la matière, les écritures plastiques…

Pierre Soulages et l'atelier Oidtmann, vitrail d'exposition en dalle de verre et ciment, vers 1965-1966

Pierre Soulages et l’atelier Oidtmann, vitrail d’exposition en dalle de verre et ciment, vers 1965-1966

C’est ici que se révèlent la richesse et le foisonnement de la recherche contemporaine dans le domaine du vitrail : associés à des maîtres verriers détenteurs d’un savoir-faire et d’une maîtrise technique parfaite, les artistes peintres ouvrent de nouvelles voies. En résulte la mise au point de nouvelles techniques, de nouvelles recettes, s’affranchissant des outils traditionnels. Ainsi Matisse ne recourait pas à la maquette, préférant composer à grandeur réelle ses verrières à l’aide de papiers colorés découpés. À Metz, l’atelier Simon Marq jouait avec des verres doublés gravés à l’acide pour réduire le recours aux plombs et traduire plus fidèlement la chatoyance des couleurs de Marc Chagall. A Conques, Soulages fait mettre au point un verre particulier, produisant un effet de matière et de lumière singulier. Quant à Sarkis, il abandonne les outils traditionnels de pose de l’émail pour couvrir patiemment ses verrières de dizaines de miliers d’empreintes digitales.

Évidemment l’exposition n’expose pas les immenses verrières des cathédrales ou des chapelles : ce sont des cartons, des esquisses, des essais qui sont acrochées. La photo et la vidéo sont utilisées à bon escient pour donner une idée du lieu et de la disposition. L’écran n’accapare pas l’attention – si ce n’est dans le cas de la vidéo sur Sarkis, passionnante). L’exposition fonctionne comme une véritable mise en bouche, qui ne donne qu’une envie : aller voir in situ les verrières ! A ne pas rater justement, en fin d’exposition, une table tactile permettant d’explorer (presque) tout ce que compte la France en vitraux contemporains.

Informations pratiques : exposition jusqu’au 21 septembre 2015 à la Cité de l’Architecture et du patrimoine. Tarif plein 5 euros, tarif réduit 3 euros. Toutes les infos sur le site

4 commentaires sur “Le vitrail contemporain s’expose à la Cité de l’Architecture

  • 23 juin 2015 à 9 h 25 min
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    L’article dresse un historique intéressant et l’exposition mérite sûrement d’être vue, mais celle-ci peut-elle rendre compte de la beauté des vitraux qui vient du soleil qui les éclaire par derrière ?

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  • 23 juin 2015 à 9 h 28 min
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    Je dirai que c’est complémentaire, d’où mon incitation en fin d’article à aller visiter les édifices ! 🙂

    L’exposition offre de voir de près et de comprendre comment l’artiste créé, ce qui est rare. Voir le vitrail en vrai, c’est autre chose, faire une expérience sensorielle !

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  • 24 juin 2015 à 9 h 12 min
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    Super ton article. Malheureusement je ne sais pas si j’aurais le temps d’aller voir cet expo. Juste un truc à propos de la cathédrale de Nevers, il n’y a pas eu une trentaine d’artistes qui a travaillé sur le projet. Au départ, il devait être 6 mais au final ils n’ont été que 5. Et chacun d’entre eux à travailler en collaboration avec un maitre verrier. Pour plus de détails, n’hésite pas à venir sur place, je connais de très bons guides 😉

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    • 1 juillet 2015 à 8 h 32 min
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      En effet, j’avais mal lu le texte de salle à propos de Nevers : une trentaine d’artistes ont été consultés, 6 retenus. Merci de ta remarque, je vais corriger mon billet !

      J’aimerai beaucoup venir à Nevers, visiter l’ensemble des cathédrales de France… mais le temps manque toujours 🙁

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