Renaissance de la villa Cavrois

Les amateurs d’architecture moderne peuvent ajouter une nouvelle adresse à leur To do list touristique : ce 12 juin, la villa Cavrois, chef-d’œuvre de Mallet-Stevens, ouvre définitivement au public. Une renaissance presque inespérée !

Façade sud de la villa Cavrois. Robert Mallet-Stevens. Photographie personnelle.

Façade sud de la villa Cavrois. Robert Mallet-Stevens. Photographie personnelle.

Les liens au fil du texte renvoient vers des contenus de médiation sur le site officiel de la villa (auxquels j’ai contribué* ! =)

Une villa pour un riche industriel

En 1932, Robert Mallet-Stevens, alors âgé de 46 ans et éminent tenant du courant moderniste, achève une villa, la villa C., qui restera le chef-d’œuvre de sa carrière.
Avec ses lignes épurées et ses volumes monumentaux, la demeure s’élève sur un monticule au lieu-dit de Beaumont, d’où l’on embrasse les environs : Croix, Roubaix et ses usines. Depuis plusieurs décennies, les riches industriels ont quitté la proximité de leurs manufactures pour installer leurs familles dans un environnement plus sain, à l’abri des fumées de la ville. À Croix, fleurissent de cossues villas, bâties dans un style néo-régionaliste qui leur confère une allure de petits châteaux ou de cottages anglais.

Rien ne laissait présager qu’une réalisation aussi novatrice que la villa conçue par Mallet-Stevens allait surgir dans ce paysage. Pas même les goûts de son commanditaire, Paul Cavrois, respectable industriel à la tête d’une importante firme textile : il ne montre aucune affinité avec les avant-gardes et évolue dans un milieu plutôt conservateur.
Lorsqu’il achète un important terrain à Beaumont pour y installer sa famille, il fait dans un premier temps appel à l’architecte Jacques Gréber, qui lui présente un projet de villa tout à fait conforme au goût de son milieu : une vaste maison en briques et pseudo-colombages, coiffée de hauts toits.
Mais en 1925, Paul Cavrois annule tout : il vient de rencontrer Robert Mallet-Stevens, qui deviendra l’architecte de sa demeure.
Aucune archive n’éclaire le contexte de cette rencontre improbable, mais il est possible que les deux hommes aient lié connaissance à l’occasion de l’exposition de 1925, où Mallet-Stevens signe plusieurs réalisations. Le jardin cubiste, conçu par Mallet-Stevens et les frères Martel, qui fait l’objet de tous les scandales, se situe non loin du pavillon de Tourcoing-Roubaix, où la société Cavroix expose ses créations.

Quelques mois plus tard, Mallet-Stevens fait visiter à Paul Cavrois les maisons qu’il vient d’achever dans la rue qui porte son nom (rue Mallet-Stevens, 16e arrondissement de Paris) : des demeures modernes, extrêmement confortables, aux silhouettes novatrices. Paul Cavrois est séduit par une telle démonstration de modernité et probablement veut-il surprendre son milieu par une telle proposition. Plus tard, nous les retrouvons aux Pays-Bas, sur le chantier de l’hôtel de ville d’Hilversum. La brique jaune employée dans cette construction leur apparaît extrêmement moderne : ce sera le parement de la villa.

Détail du parement de briques de la villa Cavrois. photographie personnelle.

Détail du parement de briques de la villa Cavrois. photographie personnelle.

Une visite de la villa Cavrois

En 1929, Mallet-Stevens a achevé ses plans ; en 1932, la construction est terminée et la maison est inaugurée en grande pompe durant l’été.

On pénètre chez les Cavrois en automobile. Depuis l’allée, la villa se dévoile, de biais, monumentale. Volumes massifs, lignes épurées, soulignées par les traits horizontaux du parement de brique et les rambardes blanches des multiples terrasses. Une tour belvédère, comme un phare, introduit une touche verticale dans le bâtiment, qui évoque un navire à quai.
Devant le porche, le visiteur descend d’automobile, tandis que son chauffeur s’épargne de difficiles manœuvres : une allée circulaire a spécialement été dessinée pour faire demi-tour.
Les lignes courbes invitent à entrer : à celles du porche répondent les arrondis de la boîte à lumière du vestibule. De l’autre côté de la porte, le hall salon, où une immense baie vitrée dévoile un spectacle grandiose : celui du parc et de son miroir d’eau.

Vestibule de la villa Cavrois. Robert Mallet-Stevens / © ADAGP - Jean-Luc Paillé / Centre des monuments nationaux - photo de presse

Vestibule de la villa Cavrois. Robert Mallet-Stevens / © ADAGP – Jean-Luc Paillé / Centre des monuments nationaux – photo de presse

Mallet-Stevens a conçu la villa comme un château moderne, puisant dans la tradition classique de distribution des espaces. Autour des pièces de réception, situées au centre, sont articulées deux ailes : celle des enfants et des domestiques d’une part, celle des parents de l’autre.

Si la distribution s’inscrit dans la tradition de la grande demeure, qui sied au statut social des Cavroix, les volumes, les matériaux, les équipements et les choix décoratifs sont résolument modernes. Dans le décor, pas d’ornement : Mallet-Stevens, qui puise ses influences dans la Sécession viennoise (il connaît parfaitement l’architecture de Hoffmann) et préfère agencer harmonieusement les matériaux luxueux (marbres, bois précieux) et novateurs (métal..).
Rien n’est laissé au hasard. Pour la première fois – qui restera malheureusement unique – Mallet-Stevens conçoit lui-même l’intégralité du décor et du mobilier. Fauteuils, tables, placards intégrés : chaque ligne est dessinée par l’architecte. Seul l’ascenseur est signé Prouvé. Quant aux luminaires, ils sont réalisés par l’éclairagiste André Salomon, avec qui Mallet-Stevens a collaboré pour des décors de boutiques et de cinéma. Pour la première fois, ils introduisent le principe de l’éclairage indirect dans l’espace domestique.

Mallet-Stevens réinvestit ici les principes qu’il a développés dans le domaine du cinéma (il est le décorateur de plusieurs films de Marcel L’Herbier dont L’inhumaine et Le Vertige) et du commerce (il réalise de nombreuses vitrines dans les années 20). Chaque pièce reçoit un mobilier et un décor en adéquation avec sa fonction et avec la psychologie de ceux qui l’habitent : ici, une famille bourgeoise. L’intérieur fonctionne comme un décor de théâtre au sein duquel ils évoluent.

Salle de bains des parents. Robert Mallet-Stevens / © ADAGP - Didier Plowy / Centre des monuments nationaux - photo de presse

Salle de bains des parents. Robert Mallet-Stevens / © ADAGP – Didier Plowy / Centre des monuments nationaux – photo de presse

À l’opulence des espaces d’apparat et de la suite des époux, répond la fonctionnalité des pièces de service. Cuisine et office se veulent les plus pratiques possible. La patte de l’architecte s’efface dans les arts ménagers, qui règnent en maître : il faut dire que la maison dispose d’un équipement de pointe : TSF, monte-plats électriques, glacières, hotte…

Autour de la villa se déploie un jardin, lui aussi entièrement dessiné par Mallet-Stevens. Celui que nous admirons aujourd’hui ne représente qu’une fraction de l’immense parc d’origine, dont une grande partie a été lotie.
Là encore, la tradition classique du jardin à la française est la référence : roseraie, potager, pelouses et allées s’articulent autour d’un grand axe nord-sud, marqué par le miroir d’eau, comme un écho au Grand canal de Versailles. Près de la maison, une piscine (chauffée!), témoigne de l’importance nouvelle du sport dans la vie moderne.

Vue de la façade sud depuis la piscine, villa Cavrois, Robert Mallet-Stevens. photographie personnelle

Vue de la façade sud depuis la piscine, villa Cavrois, Robert Mallet-Stevens. photographie personnelle

Le chef-d’œuvre de Mallet-Stevens

Livrée en 1932, l’immense villa répond parfaitement au programme du commanditaire : « Demeure pour une famille nombreuse. Demeure pour une famille vivant en 1934 : air, lumière, travail, sports, hygiène, confort, économie » . Paul Cavrois avait donné carte blanche à Mallet-Stevens à condition que délai et budget soient strictement respectés. C’est ainsi que, libre de toute contrainte, l’architecte a pu donner libre court à sa créativité et signer son chef-d’oeuvre : il s’éteindra 17 ans plus tard sans avoir retrouvé une telle commande.

Hall-salon de la villa Cavrois, Robert Mallet-Stevens. photographie personnelle

Hall-salon de la villa Cavrois, Robert Mallet-Stevens. photographie personnelle

Déchéance et renaissance

Si la maison suscite l’enthousiasme dans le petit milieu de l’architecture moderne, elle effraye le voisinage qui n’acceptera jamais cette « note dissonante » dans son paysage.

L’âge d’or de la villa est de courte durée. Occupée par les Allemands pendant la guerre, elle est transformée en caserne. A la Libération, elle abrite les Forces Françaises, avant d’être restituée à ses propriétaires. Rénovée et modifiée pour suivre les évolutions familiales, elle ne retrouvera jamais son lustre. Au milieu des années 1980, suite au décès des époux Cavrois, les meubles puis la villa sont mis en vente.

Mallet-Stevens est tombé dans l’oubli. L’acheteur qui se présente s’intéresse plus au potentiel spéculatif du terrain qu’à l’architecture des années 1930. Sitôt en possession du domaine, il dépose un projet de lotissement qui implique de détruire la villa. Celle-ci est classée d’urgence en 1990, mais son statut de Monument Historique ne suffit pas à la sauver. Peu soucieux du Code du Patrimoine, le propriétaire laisse la demeure se dégrader, en proie à un pillage systématique et aux squatters. Une association milite pour le sauvetage de la villa, mais c’est une ruine que l’Etat rachète en 2001. Il aura fallu treize ans d’études et de travaux pour restituer la villa dans son état originel : une fabuleuse aventure relatée dans ce petit documentaire produit par le centre des monuments nationaux, qui assure désormais la gestion de ce site historique.

Informations pratiques : la villa se visite tous les jours sauf le mardi. Billet tarif plein à 7 euros, réduction et gratuité sur conditions. L’accès par le tramway depuis la gare, puis dix minutes de marche. En savoir plus.

*Note « transparence blogging » : si j’ai travaillé sur la villa Cavrois dans le cadre de mes activités professionnelles, le présent billet est totalement indépendant de ces dernières. Il n’engage que moi et témoigne de mon enthousiasme personnel pour ce monument. 

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