Un souvenir d’enfance – papier glacé.

À certains moments de la vie, des questions se font pressantes, on regarde le chemin derrière soi et on se demande : « pourquoi suis-je là ? Quels hasards, assemblés bout à bout, font que j’ai suivi ce parcours-ci ? »
Parfois, un souvenir remonte à la surface, un détail vécu prend tout son sens, un proche, par une réflexion anodine, délivre une pièce du puzzle. Dernièrement, alors que je visitais l’exposition « Claude Gellée » au Petit Palais, un souvenir fugace m’est revenu. En lisant le titre « Claude Gellée dit Le Lorrain » sur la banderole à l’entrée, j’ai eu la vision des fiches en papier glacé sur les grands peintres que ma mère collectionnait. Je me souviens de tout : leur format, leur aspect, le contact du papier, leur odeur. Les fiches sur les tableaux de Claude Gellée portaient un bandeau entre le pourpre et le marron.

Il y avait une dizaine de fiches consacrées aux oeuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain

Il y avait une dizaine de fiches consacrées aux oeuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain

Entre mes huit et mes douze ans, ma mère était abonnée aux Géants de la peinture, une sorte de collections de cartes Panini de luxe pour adulte. Sur une face, une belle reproduction d’un tableau ; au dos, un cartel et un texte explicatif sur trois colonnes. Tous les mois, nous recevions un ensemble de vingt ou trente fiches en papier glacé que nous rangions dans des boîtes cartonnées tapissées du motif d’un tableau de Monet, Champ d’iris jaunes à Giverny. Je me souviens des soirées passées avec ma mère, sur le grand lit parental ou sur la table du salon, à classer, avidement, les fiches nouvellement reçues.

Je me souviens aussi des après-midi passées à regarder ces mêmes fiches, à les sortir des boîtes. C’était là une activité solitaire. Je ne me souviens pas des textes, je crois que je ne les ai jamais lus, du moins pas avant mes vingt ans. En revanche, enfant, je regardais beaucoup les images. Et surtout, je m’amusais à reconnaître du tac au tac les tableaux. Je prenais une fiche, je regardais l’image et disais « Manet », « Monet », « Watteau », « Le Lorrain », le titre et, parfois, la date. Comme les fiches étaient classées par siècle puis par ordre alphabétique, je faisais mille efforts pour piocher au hasard…

Piocher au hasard dans les boîtes et reconnaître, du tac au tac, les artistes et les œuvres. Ici, Edouard Manet, Argenteuil, 1874, Musée des Beaux-Arts de Tournai

Piocher au hasard dans les boîtes et reconnaître, du tac au tac, les artistes et les œuvres. Ici, Edouard Manet, Argenteuil, 1874, Musée des Beaux-Arts de Tournai

Je me souviens aussi de ces questions existentielles : « Le Lorrain, le classe-t-on à Claude, à Gellée ou au Lorrain ? », « un artiste à cheval sur deux siècles, le classe-t-on dans son siècle de naissance ou dans son siècle de mort ? ».

J’ai joué des années avec ces fiches, jusqu’au lycée, âge auquel j’ai délaissé ces « vieilles peintures figuratives » pour l’art moderne, qui me semblait alors bien plus excitant. Mais l’exercice de reconnaissance est resté acquis. Un atout pour les études que je devais entreprendre quelques années plus tard !

J’ai mis des années à faire le lien entre ce jeu d’enfant et mes exercices de commentaires de clichés, que je recommençais inlassablement. Et ce n’est qu’en écrivant ces lignes que je tisse le lien entre ces fiches et mes recherches sur les collections d’images au XIXe siècle…

Fiches prises au hasard : Seurat, le Chahut, 1888 ; Bernard, Les bretonnes aux ombrelles, 1892 ; Manet, le chemin de fer, 1872.

Fiches prises au hasard : Seurat, le Chahut, 1888 ; Bernard, Les bretonnes aux ombrelles, 1892 ; Manet, le chemin de fer, 1872.

Pour illustrer cette article, j’ai sorti les quatre lourdes boîtes du cagibi. J’ai été surprise par les couleurs des reproductions, beaucoup plus sombres que dans mon souvenir. Est-ce le temps qui a fait son oeuvre ? Ou bien est-ce ma mémoire, qui a sur-imprimé sur ces souvenirs ceux des « vrais » tableaux, contemplés des heures durant dans les salles des musées ? 

6 commentaires sur “Un souvenir d’enfance – papier glacé.

  • 6 avril 2015 à 12 h 05 min
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    « J’ai joué des années avec ces fiches, jusqu’au lycée, âge auquel j’ai délaissé ces « vieilles peintures figuratives » pour l’art moderne. »
    Etonnant article, très intime.
    Maintenant que vous n’êtes plus une gamine du lycée, quel est votre rapport à la « modernité »?

    Il n’y a pas de modernité, c’est une arnaque autoritaire.
    Edward Hopper, qui a connu un franc succès au Grand Palais était considéré comme un bouseux par « l’élite intellectuelle new-yorkaise ».
    Je crois par contre à l’avant-garde, qui est la survie essentielle, la plongée dans les abysses, pour sauver le meilleur de la tradition.
    Regardez Saturne dévorant un de ses fils http://fr.wikipedia.org/wiki/Saturne_d%C3%A9vorant_un_de_ses_fils la version de Rubens, celle de Goya…
    Rubens demeure le petit cador de son époque.
    Goya, c’est la boue, la sueur, le sang, le foutre… lol, la « modernité ».
    Écoutez comment la modernité se fait repasser comme une pute à crack https://www.youtube.com/watch?v=sKIqwyoNEfI

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  • 8 avril 2015 à 8 h 57 min
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    Maintenant que je suis adulte… j’ai toujours un grand intérêt pour l’art moderne, que j’apprécie dans ses continuités et ses ruptures. J’ai un regard plus fin sur les concepts, les influences, les parcours… ce qui me manquait adolescente. Dans la fougue de la jeunesse, on aime tout ce qui à l’air en porte à faux avec les valeurs du passé, tout ce qui a l’air transgressif.

    Mais c’est surtout mon regard sur l’art du passé qui a évolué. J’aimais beaucoup les peintures figuratives « jolies » et « bien faites » quand j’étais enfant, les couleurs de l’impressionnisme. Adolescente, j’ai trouvé ça « facile », « vieillot » et jugeait l’impressionnisme « cul-cul ». Mes études m’ont fait redécouvrir ces tableaux, les apprécier autrement, plus profondément. La compréhension des sujets iconographiques m’a beaucoup apporté pour l’art ancien. Savoir reconnaître les innovations, les prises de risques par rapport au contexte de l’époque également. Quant à l’impressionnisme, je l’ai redécouvert par une approche profondément intellectuelle : comprendre le marché de l’art, les relations sociales, les structures institutionnelles au XIXe siècle m’a permis de trouver un nouvel intérêt à ces tableaux.
    Si je regarde en arrière, j’ai cru étudier l’histoire de l’art, mais c’est finalement l’histoire culturelle et sociale, l’histoire des images et de leur circulation, l’histoire technique qui m’ont le plus intéressée.

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    • 16 avril 2015 à 8 h 35 min
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      Oui… les « valeurs du passé », c’est surtout ce qu’on « comprend » du passé.
      Il y a des vieux films qui sont bien plus frais que ce qui se fait actuellement, dans une « culture » incapacitée à arriver à un âge adulte.
      La modernité, c’est la jouissance immédiate de la débilité comme seul horizon.
      La transgression commence par le rejet de cette idéologie qui est venue interférer dans nos vies jusquà s’imposer comme unique valeur.

      Connaissez-vous Albert Pinkham Ryder?
      Ses tableaux inexposables constituent une profonde méditation sur notre condition.

      Paradoxalement, il me fait penser à Junior Kimbrough, R.L. Burnside, et surtout, Son House.

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  • 11 avril 2015 à 10 h 22 min
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    Un souvenir peut être déclenché par une image, un son, un parfum, une odeur, un geste… Vous avez su rendre « proustien » celui-ci et retrouver ces petites madeleines dans leurs boîtes : le passé se laisse parfois enfermer – il suffit d’avoir le passe-partout sous la main !

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  • 26 août 2015 à 11 h 18 min
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    Je suis assez émue par cet article car moi aussi j’ai passé de longues heures plongée dans les boites des « Géants de la Peinture » étant plus jeune. J’ai le souvenir net des fiches sur Raphaël que j’avais très sérieusement compulsées pour un exposé. J’ajoute que, même alors que j’étais à l’École du Louvre, je les sortais pour les classer et, à ta manière, jouer au commentaire de clichés. Merci pour ce joli souvenir.

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