Les voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France

Monument de l’édition du XIXe siècle, incontournable entreprise de l’histoire patrimoniale française, les Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France formaient jusqu’à récemment un ouvrage aussi inaccessible que célèbre. Lourds, peu maniables et extrêmement précieux, les dix-neuf tomes des Voyages, conservés avec soin dans les bibliothèques, ne se dévoilaient qu’aux yeux des spécialistes. Aujourd’hui, tout un chacun peut les feuilleter librement grâce à la campagne de numérisation menée par la Bibliothèque nationale de France. À la suite de l’exposition « La Fabrique du romantisme » au Musée de la Vie Romantique, je vous propose de découvrir quelques-unes des 3282 planches qui illustrent cette fabuleuse aventure éditoriale.

 Fragonard, lithographié par Engelmann, Ruine du Palais de la Reine Blanche à Liry, Voyages (...), Ancienne Normandie, tome 2, 1824, Gallica/BnF

Fragonard, lithographié par Engelmann, Ruine du Palais de la Reine Blanche à Liry, Voyages (…), Ancienne Normandie, tome 2, 1824, Gallica/BnF

Les Voyages pittoresques et romantiques, l’œuvre d’une vie

Le projet des Voyages pittoresques et romantiques prend sa naissance au début des années 1810 dans l’imagination d’Isidore Taylor (1789-1879) alors qu’il voyage en Bretagne. Il a vingt ans et rêve de publier un ouvrage qui dévoile, avec force illustrations, les beautés patrimoniales de la France et fasse prendre conscience au lecteur de la valeur des monuments anciens et de la nécessité de les sauvegarder. La technique de la lithographie va rendre son projet réalisable : en effet, le coût et les temps d’exécution des illustrations se trouvent considérablement réduits par ce nouveau procédé d’impression qui se diffuse dans les premières décennies du XIXe siècle.

Associé à Charles Nodier, Isidore Taylor publie en 1820 le premier volume des Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France, consacré à la Normandie. L’aventure se poursuivra pendant près de soixante ans et donnera naissance à dix-neufs tomes, illustrés de 3282 lithographies, auxquels auront collaboré plusieurs centaines d’artistes et d’érudits. Le contenu des Voyages pittoresques et romantiques est en effet produit par un réseau très important de correspondants. Taylor effectue les repérages dans chaque région, puis des artistes sont dépêchés sur place pour faire les relevés architecturaux et paysagers. Quant aux textes, ils sont l’œuvre de plusieurs mains et s’appuient sur les connaissances historiques des érudits locaux.

Jusqu’à sa mort, le baron Taylor va assurer la direction scientifique de l’ouvrage, assurant ainsi son unité, notamment stylistique, même si le projet global connaît quelques évolutions au fil des tomes, reflets des évolutions artistiques et intellectuelles du temps. Ainsi, le parti pris de la suggestion poétique et de l’adresse à l’imaginaire, défendu par Charles Nodier dans les premiers tomes, fait progressivement place à un discours plus érudit.

Fragonard, Monument druidique près de Gisors Voyages (...), Ancienne Normandie, tome 2, 1824, Gallica/BnF

Fragonard, Monument druidique près de Gisors Voyages (…), Ancienne Normandie, tome 2, 1824, Gallica/BnF

Les ouvrages sont vendus par souscription et en livraisons. C’est-à-dire que les acheteurs, abonnés, reçoivent régulièrement des fascicules contenant à la fois le texte et des planches illustrées. Une fois l’intégralité d’un tome paru, ils font relier les livraisons en se conformant (ou non!) aux instructions du relieur, qui indique quel ordre suivre. Cette technique commerciale, alors repandue, permet à la fois de fidéliser le lectorat et d’échelonner le financement (l’intégralité des volumes est parue sans aucune subvention d’État !). Durant les premières décennies, c’est Gide, un éditeur spécialisé dans les récits de voyages et les livres d’histoire naturelle richement illustrés, qui assume l’entreprise. Après la crise du secteur de la librairie, en 1848, la parution des Voyages est interrompue quelques années, avant de reprendre en 1854 chez l’éditeur Lemaître.

Inventer et protéger le patrimoine monumental

L’objet des Voyages pittoresques et romantiques est de valoriser le patrimoine français, et notamment le patrimoine monumental médiéval. Chaque tome prend pour objet une ancienne province française (la Normandie, la Bretagne, le Dauphiné…) et en explore les vestiges du passé, représentés sur de grandes planches lithographiées, accompagnées de nombreuses pages de texte. Il s’agit d’éveiller la conscience patrimoniale du lecteur et d’encourager la sauvegarde des monuments du passés après les destructions du tournant du siècle. En cela, les Voyages pittoresques et romantiques s’inscrivent pleinement dans leur temps : la période romantique est marquée par l’émergence des sociétés savantes à caractère historique et archéologique, par la création de la commission des Monuments historiques (1830) et la mode troubadour. Cependant, par leur ambition, leur monumentalité et leur succès critique, les Voyages pittoresques et romantiques forment un cas singulier au point de devenir le symbole et l’archétype de cette sensibilité nouvelle pour le patrimoine.
En octobre 1825, Victor Hugo publie dans la Revue des deux mondes son article intitulé « Guerre aux démolisseurs » :

« Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monumental national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. Nodier ».

La grande maison des Andelys en démolition aux Voyages pittoresques et romantiques

L. Athalin, lithographié par Engelmann, La grande maison aux Andelys, Voyages (…), Ancienne Normandie, tome 2, 1824, Gallica/BnF

 

Les dessinateurs des Voyages immortalisent parfois in extremis des monuments que des entrepreneurs détruisent sous leurs yeux. Ainsi, dans le volume consacré à l’Ancienne Normandie, des ouvriers s’agitent dans les vestiges d’une maison des Andelys, qu’ils sont en train de démonter pour en réutiliser les matériaux. Devant de telles actions, Taylor et Nodier s’indignent :

« Cette rage de destruction est une vieille maladie chez nous, et une vaste instruction répandue dans toutes les classes de la nation pourra seule en triompher. »

« Arrêtez ces dévastations, soutenons ces ruines ; les débris du passé glorieux de nos pères méritent votre respect. »

De manière plus originale, les Voyages pittoresques et romantiques introduisent également l’idée d’un patrimoine naturel qu’il faut sauvegarder. Les vues des vestiges prennent place dans une nature grandiose et puissante. Certaines planches sont tout simplement dépourvues de monuments : seul le paysage naturel offre son spectacle. Ainsi, la nature est mise au même plan que les créations humaines, montrée dans sa fragilité et sa grandeur : la notion de patrimoine naturel est en train de naître.

Rochers de Mourèze, Voyages (...), Languedoc, tome2, 1837, Gallica/BnF

Rochers de Mourèze, Voyages (…), Languedoc, tome2, 1837, Gallica/BnF

Grotte des Demoiselles, Voyages (...), Languedoc, 1833-1838, Gallica/BnF

Grotte des Demoiselles, Voyages (…), Languedoc, 1833-1838, Gallica/BnF

Un manifeste du romantisme en bibliographie

Toute la force des Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France réside dans la place laissée à l’illustration, qui va jusqu’à précéder le texte. Il s’agit d’ouvrages de grande qualité, à même de séduire les bibliophiles et où la lecture s’affirme comme une expérience d’abord visuelle.

Cette abondance des illustrations est permise par un procédé nouveau, la lithographie, inventée à la fin du siècle précédent par Aloys Sennefelder. Avec cette technique, il n’est plus nécessaire de longuement graver une matrice de cuivre ou de bois pour obtenir une image reproductible : la composition peut simplement être dessinée au crayon gras et à l’encre sur une pierre préparée, puis imprimée à des dizaines de milliers d’exemplaires. Beaucoup plus rapide et rentable, cette technique permet enfin d’obtenir des ouvrages abondamment illustrés, avec un rendu très proche de celui du dessin.

Temple d'Auguste à Vienne avant restauration, lithographie

Dauzat, Questel et Thierry Frères, Temple d’Auguste à Vienne Voyages (…), Dauphiné, 1843-1854, Gallica/BnF

Pour réaliser les nombreuses illustrations des Voyages pittoresques et romantiques, le baron Taylor envoie des dessinateurs dans toute la France. Ces derniers réalisent sur les lieux qu’il leur indique de nombreux croquis et relevés architecturaux. Pour plus de précision, ils emploient la camera lucida, dont l’usage est alors répandu. À Paris, des artistes reprennent ce matériel iconographique et le recomposent en insufflant aux images un sentiment pittoresque, par effet d’atmosphère dramatique ou ajout de petits personnages en costume historique ou contemporain qui animent la scène. Ces artistes sont souvent les mêmes qui œuvrent au décor peint des théâtres et dioramas (Charles-Marie Bouton, Louis Daguerre), et cette influence venue du monde du spectacle se ressent fortement dans les compositions.

Ainsi, quand il figure la Tour penchée de Soyons pour illustrer un volume du Languedoc, Pharamond Blanchard accentue l’inclinaison de la tour, qu’il place dans un paysage grandiose. Les effets de lumière, les ciels nuageux subliment les scènes…

Pharamond Blanchard, La Tour penchée de Soyons, Voyages (...), Languedoc, tome 2, 1835, Gallica/BnF

Pharamond Blanchard, La Tour penchée de Soyons, Voyages (…), Languedoc, tome 2, 1835, Gallica/BnF

Les dessins ainsi composés sont reportés sur la pierre lithographique par des artisans professionnels, spécialisés dans cette technique. Une grande partie des originaux qui ont servi à l’illustration des Voyages pittoresques et romantiques ont été acquis par Hyppolite Destailleurs, dont la collection est conservée au département des estampes de la Bibliothèque nationale de France. En tout, ce sont cent quatre-vingt-deux artistes qui auront collaboré aux planches des Voyages pittoresques et romantiques. La liste rassemble de grands noms, tels que Théodore Géricault, Horace Vernet, Adrien Dauzats, Alexandre-Evariste Fragonard, Célestin Nanteuil, Bonington…

Bonignton, la rue du Gros Horloge à Rouen, Voyages (...), Ancienne Normandie, tome 2, 1820-1825, Gallica/BnF

Bonignton, la rue du Gros Horloge à Rouen, Voyages (…), Ancienne Normandie, tome 2, 1820-1825, Gallica/BnF

À partir de 1833 et du volume consacré au Languedoc, s’ajoutent aux planches hors-texte de nouvelles illustrations : toutes les pages explicatives sont enluminées. Viollet-le-Duc s’illustre tout particulièrement en fournissant de nombreux dessins, qui forment un hommage inventif aux manuscrits médiévaux, mais dont on peine parfois à percevoir le rapport avec l’objet de l’ouvrage. Ainsi, qui n’a pas été surpris de la présence de cette étrange statue en tête du volume sur la Picardie, qui semble faire écho à l’île de Pâques.

Page du volume Picardie des Voyages pittoresques, Gallica/BnF

Page du volume Picardie des Voyages (…), Gallica/BnF

Une œuvre collective qui marquera son siècle

Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France vont connaître une réception critique forte et enthousiaste. Leur fortune dans la culture visuelle est majeure, comme le montrait l’exposition du Musée de la Vie Romantique. D’une part, les illustrations des Voyages pittoresques et romantiques témoignent le goût troubadour et pittoresque qui marque la peinture de l’époque et le diffusent, mais, plus encore, ces planches forment à leur tour un répertoire iconographique, très repris tout au long du siècle. En cela, elles constituent un manuel typologique dans lequel les artistes puiseront pour figurer les décors de leurs tableaux ou des scènes de théâtre.

Si les dix-neuf tomes des Voyages pittoresques et romantiques forment un produit onéreux et peu accessible, les planches les plus célèbres, reprises dans les revues Le Magasin pittoresque et L’artiste, vont ainsi s’imposer comme référence visuelle auprès d’un public plus populaire. Ce sont souvent ces versions bon marché que les artistes collectaient pour former leur documentation.

Les planches des Voyages seront même déclinées en produits dérivés : en 1824 puis en 1846, la Manufacture de Sèvres puise dans les planches des voyages pour produire le Service des Départements et celui des Vues des bords des fleuves et rivières de France.

Assiette du service des départements de la manufacture de Sèvres

Service des départements, manufacture de Sèvres, vers 1824.

Emblématiques du romantisme, les Voyages le sont à plusieurs titres. Tout d’abord, par son essence même, l’entreprise cristallise tout le goût d’une époque pour le patrimoine, le Moyen Âge, les paysages grandioses. De plus, les artistes et écrivains qui y collaborent évoluent tous dans les cercles du romantisme : les Voyages ne sont-ils pas nés dans le Salon de l’Arsenal, autour de Taylor et de Nodier ? D’autre part, l’entreprise éditoriale, d’une ampleur sans égale, est considérée comme la plus belle réussite de la bibliophilie romantique, où l’image occupe une place majeure. Enfin, fabuleuse source iconographique, les Voyages pittoresques et romantiques porteront longtemps l’écho de l’esprit romantique…

Ruines des Carmélites de Morlaix, lithographie

Thierry Frères, Mayer et Victor Petit, Carmélites de Morlaix, Voyages (…), Bretagne, 1832-1844, Gallica/BnF

Pour aller plus loin :

Consulter les Voyages en ligne :

Ruines de l'Eglise de Neuvy Sautour, lithographie

Thierry Frères et Victor Petit, Ruines de l’Eglise de Neuvy Sautour, Voyages (…), Champagne, 1844-1857, Gallica/BnF

Quelques références bibliographiques :

  • Cat. exp. Autrefois comme un royaume le Languedoc dans les voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du Baron Taylor, Pau, Musée National du Château de Pau, 2003.
  • Cat. exp. Voyages pittoresques: Normandie, 1820-2009, Cinisello Balsamo, Milano, Silvana, 2009.
  • Cat. exp. La fabrique du romantisme: Charles Nodier et les Voyages pittoresques, Paris, Paris Musées, 2014.
  • Taylor J. et H. Saule-Sorbé, Languedoc: voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Taylor, Paris, Bibliothèque de l’image, 2002.

12 commentaires sur “Les voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France

  • 14 mars 2015 à 11 h 09 min
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    Chouette exposition « La Fabrique du romantisme », au Musée de la Vie Romantique, surtout si on est sensible aux tableaux d’architectures diverses, en ruines ou pas, lol
    Par contre, les catalogues d’expo, c’est très aléatoire, côté qualité des reproductions…
    Et considérant 1, les technologies actuelles à disposition, 2, qu’ils ne sont pas à la rue niveau budget, on se trouve légitimement déçu et ronchon !

    Merci pour cet article et tous ses liens appétissants !

    Vasily Vereshchagin http://en.wikipedia.org/wiki/Vasily_Vereshchagin a peint de superbes tableaux d’architectures au cours de ses voyages http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Paintings_by_Vasily_Vereshchagin
    Cette Pearl Mosque de Delhi ! http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/65/Vasily_Vereshchagin_-_Pearl_Mosque%2C_Delhi.jpg

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  • 14 mars 2015 à 16 h 15 min
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    Bonjour,
    Merci pour ces liens, je découvre Vaily Vereshchagin!

    Concernant le catalogue, j’ai beaucoup aimé les essai et la mise en page… Il faut savoir que la reproduction des planches des voyages est très complexe : 3200 lithographies, dans des volumes énormes et difficiles à ouvrir ! C’est ce qui explique que certaines de mes illustrations soient déformées… 🙂

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    • 14 mars 2015 à 23 h 13 min
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      Non, non, lol… je faisais allusion aux catalogues d’expositions: celui de « La Fabrique du romantisme » est décevant, concernant les tableaux.

      Et lorsqu’ il s’agit de catalogues de grandes institutions comme la Réunion des musées nationaux, c’est d’autant plus frustrant!
      Ajouté au fait que je lis rarement les textes qui les accompagnent, étant donné qu’ils peuvent faire preuve d’une subjectivité nombriliste tout à fait déplacée, en même temps qu’une méconnaissance totale du sujet de base, à savoir la Peinture et ses enjeux… pour le seul auteur intéressant à mes yeux: le peintre !

      Rassurez-vous, ce que vous faites à votre niveau est très bien !

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    • 16 mars 2015 à 15 h 22 min
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      Oui, j’ai eu beaucoup de peine à trouver ces ouvrages : heureusement, ils sont tous à l’INHA !

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  • 17 mars 2015 à 0 h 57 min
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    C’est merveilleux que ces ouvrages que tu nous présentes, et que je ne connaissais pas.
    C’est très intéressant de voir à quoi ressemblaient les régions auparavant….j’irai voir si Paris a eu droit à son tome!
    Bises

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    • 19 mars 2015 à 22 h 01 min
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      Non, Paris n’a pas fait l’objet d’un tome (tout comme le pays de la Loire malheureusement).
      Paris fait l’objet de nombreuses autres publications au XIXe siècle, il est probable que je reviendrai sur certaines séries vu que je les ai étudiés. Je te conseille de chercher « Paris qui s’en va » et « Martial Potémont » sur Gallica !

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  • 20 mars 2016 à 23 h 31 min
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    Dommage pour les Pays de la Loire, il y avait pourtant de quoi faire! Angers, Saumur, Tours, Brissac… et même quelques dolmens et menhirs par ci par là. Peut-être les paysages sont t’ils trop plats pour la sensibilité romantique de Nodier et Taylor? Très bel article, qui donne envie de voyager dans les tomes de ces Voyages =)

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    • 22 mars 2016 à 20 h 43 min
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      Oui, ça aurait fait un si beau volume ! J’aurais tellement aimé découvrir les chateaux de la Loire avec les yeux des dessinateurs des Voyages !!

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  • Ping : Léo Drouyn, artiste-archéologue en Gironde - Bordographe

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