Entre mythe et réalité, Londres vu par Gustave Doré

A en observer le nombre de visites guidées proposées aux touristes dans l’East End, le Londres populaire de la fin XIXe siècle fait encore frissonner les imaginations : ruelles sombres de Whitechapel, ballets des dockers, crimes de Bricklane, misère des prostituées… Si le souvenir est fort, il faut se demander à quelles images se réfère notre mémoire collective. Quelques adaptations cinématographiques de Dickens, une vignette d’un journal de faits divers titrant en 1888 sur Jack l’Éventreur, et, surtout, des illustrations fascinantes de Gustave Doré. En effet, vers 1870, l’artiste, qui séjourne alors régulièrement à Londres, illustre l’un de ses chefs-d’oeuvre, London, a pilgrimage, qui va marquer la culture visuelle de toute une époque. Frappantes, ses images du petit peuple londonien sont-elles pour autant le reflet d’une réalité ? Ne témoignent-elles pas plutôt de la vision fantasmée d’un illustrateur poète à l’imagination débordante? 

Londres, banlieue, misère, rail, Gustave Doré

Gustave Doré, Over London by rail, planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

Une plongée dans la ville

A partir de 1868, Gustave Doré séjourne régulièrement à Londres, où ses livres ont rencontré un grand succès. Lors de ses séjours, son ami Blanchard Jerrold, journaliste au Daily News, le guide à travers la capitale, qu’il connaît comme sa poche. Les deux hommes s’étaient rencontrés quelques années auparavant lors d’une visite de la Reine Victoria en France. En 1869, Blanchard Jerrold propose à Gustave Doré de collaborer à la réalisation d’un livre sur le Londres contemporain, que le journaliste a conçu comme une promenade à travers la ville, un témoignage de la réalité d’une capitale en plein essor industriel, où la population a explosé en moins d’un siècle et où les inégalités sont criantes. Jerrold écrira les textes, Doré fournira les illustrations.

Londres, Ludgate Hill circulation Gustave Doré

Gustave Doré, Ludgate Hill, planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

Accompagnés du chanoine Hartford et d’Emile Bourdelin, chargés des relevés topographiques, Doré et Jerrold parcourent la ville pour accumuler notes et croquis. A vrai dire, durant ces promenades Doré dessine peu, préférant exercer sa formidable mémoire visuelle: « J’ai du collodion plein la tête » répond-il à Jerrold qui le presse de croquer sur place. C’est au retour de leurs pérégrinations, dans l’intimité de ses soirées, qu’il consigne sur le papier ou le buis les souvenirs de leurs excursions.
Emile Bourdelin rapportera « C’était un plaisir de voir Doré, affublé d’un costume plus ou moins minable, prendre rapidement, dans les basses rues et les coupe-gorges, les notes indispensables à la composition des dessins. Je dessinais moi-même pendant ce temps, des fonds de tableaux, masures ou monuments qu’il devait animer ensuite de scènes si vivantes et si réelles que nous avions sous les yeux »
Les quatre hommes ne manquent pas de visiter les bas-fonds du East End, non sans une protection policière. La vision miséreuse des quartiers populaires a fasciné Gustave Doré, qui en donnera les images les plus marquantes de son siècle.

Lambeth Gasworks Londres fabrique Doré

Gustave Doré, Lambeth Gasworks, planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

En 1870, Londres est une immense ville, dont la population croît à une vitesse phénoménale. Alors qu’elle comptait à peine 1 million d’habitants en 1801 elle en cumulera 3 800 000 en 1881. Cette croissance est en grande partie due à la migration de travailleurs depuis toute l’Angleterre et l’Irlande, alors que la capitale s’impose comme le plus grand centre industriel d’Europe. Les nouveaux venus grossissent les quartiers est de la ville, cloaques où s’entassent les travailleurs des docks, les ouvriers des usines mais aussi vendeurs ambulants, chiffonniers, prostituées, mendiants et délinquants.

Wentworth Street Whitechapel, Londres, 1872

Gustave Doré, Wentworth Street Whitechapel, planche pour London, a pilgrimage, 1872, Gallica/BnF

Pour figurer les deux facettes antagonistes d’une capitale socialement coupée en deux, où la plus grande pauvreté côtoie l’extrême richesse, Gustave Doré adopte deux styles graphiques très distincts, qui soulignent le contraste entre les couches de la société. Une manière légère et charmante, et finalement assez insignifiante, trace les contours de l’opulence et du luxe de la vie mondaine, tandis qu’un trait puissant et sombre figure la misère des quartiers populaires.

Au fil des illustrations, apparaît une ville tentaculaire et grouillante, étouffante : dans les rues, le ciel est rarement visible, obstrué par la silhouette menaçante des immeubles qui se succèdent à perte de vue. En permanence, le paysage est baigné dans une obscurité dont on se sait si elle est due à la nuit ou à la pollution. L’espace est saturé : ici de voitures, de omnibus et de réclames ; ailleurs de tonneaux, de poutrelles et de cordage et partout du flot du peuple, masse mouvante et grouillante, comme vomie par la ville.

City Thoroughfare Gustave Doré, Londres, 1872

Gustave Doré, City Thoroughfare, planche pour London, a pilgrimage, 1872, Gallica/BnF

Peindre la ville monstre – illustrer la misère

De London, a pilgrimage, sont les images de la ville industrieuse qui ont le plus marqué les contemporains, et qui continuent de nous émouvoir aujourd’hui encore. Mais quel fut réellement le regard de Doré sur la misère londonienne? On a écrit que ses figures du peuple souffrant étaient empreintes d’une compassion sincère et humaniste, reflet de sa foi catholique. C’est sans nulle doute vrai, même si ni Jerrold ni Doré ne font oeuvre de critique sociale : leur Pilgrimage ne se veut rien de plus qu’un témoignage sur la vie urbaine à l’époque victorienne. Mais le regard de Doré face à la grandeur de Londres et sa puissance industrielle est avant tout celui de la fascination. Ses images trahissent une sensibilité romantique devant le grandiose, le colossal. A l’époque, Londres est souvent comparée à la Babylone de la littérature. Autant de poncifs que l’on retrouve dans les images produites par Doré, qui ne sont pas – contrairement à ce que l’on feint trop souvent de croire – une représentation réaliste et photographique de la ville, mais une impression évocatrice et poétique face à la machine monstrueuse de la mégalopole. Doré transfigure les scènes observées avec toute son éloquence d’illustrateur.

Docks Gustave Doré Londres

Gustave Doré, Pickle Herring Street, planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

En dessinant Londres, Doré a dans la tête mille et une références, visuelles et littéraires, et les citations sont nombreuses : les représentations étouffantes et monumentales des Docks rappellent les célèbres Prisons de Piranèse, les jeux de lumière dramatiques confèrent une ambiance fantastique aux cloaques de l’East End, comme un écho aux scènes de l’Enfer de Dante, que Doré a illustré quelques années plus tôt.

Docks Gustave Doré Londres

Gustave Doré, The River Side Street, planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

Sa vision fantastique et théâtralisée, si appréciée dans ses illustrations d’oeuvres littéraires se révèlera beaucoup moins prisée du public dès lors qu’il s’agit de figurer le réel! En effet, les images londoniennes de Doré sont très mal accueillies à la publication de l’édition anglophone en 1872. On lui reproche une vision trop noire et miséreuse, bref, trop « française ». Car si Londres impressionne, les français s’indignent du paupérisme massif qu’entraîne le capitalisme libéral anglosaxon.

Misère pont Londres Tamise Gustave Doré

Gustave Doré, Broken Down, planche inédite pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

Voulu comme un dialogue franco-anglais autour de la capitale, London a pilgrimage manque donc son but, juxtaposant deux visions totalement opposées de la ville. D’ailleurs, l’édition française, quatre ans plus tard, sera publiée accompagnée d’un autre texte, signé Louis Enault, un auteur pourtant réputé pour être anglophobe. Un choix éditorial qui fâchera pour de longues années Doré et Jerrold.

Londres en Ruine, Gustave Doré

Gustave Doré, New Zealander, détail d’une planche pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica

L’intégralité des livres et estampes de Doré conservés par la BnF ont été numérisé à l’occasion de l’exposition Gustave Doré (1832-1883). L’imaginaire au pouvoir au Musée d’Orsay. Les amateurs pourront les découvrir sur le site de l’exposition virtuelle et sur Gallica.

3 commentaires sur “Entre mythe et réalité, Londres vu par Gustave Doré

  • 19 juin 2014 à 6 h 35 min
    Lien Permanent

    Merci pour cet article, très intéressant.
    Les illus’, j’en connaissais déjà, mais il y en a pas mal que je n’avais pas vu, elles sont toutes magnifiques

    Répondre
  • 17 juin 2015 à 10 h 15 min
    Lien Permanent

    J’adore. Superbe billet hyper bien construit et raconté, autour d’un artiste et d’une ville que j’adore. Top top top !

    Répondre

Laisser un commentaire