Quand on exposait les tapisseries dans la rue – petit détail du sacre de Louis XV

Aujourd’hui, les musées conservent pieusement des tapisseries réalisées il y a trois, quatre, parfois six siècles. Extrêmement fragiles, elles exigent mille précautions lors de la mise en exposition : il faut les protéger de la poussière, de la lumière, des tensions… Mais, il y a quelques siècles justement, on n’hésitait pas à déplacer, rouler et dérouler ces objets fastueux. La tapisserie, facilement transportable, était un élément idéal pour composer des décors éphémères. Au point que l’on les exposaient parfois, quelques jours durant, en plein air! Le sacre de Louis XV, à l’automne 1722, fut l’occasion d’imaginer le plus inouï décor de tapisseries de l’histoire de France.

Sacre Louis XV Reims, 1722. cavalcade

Martin le jeune, La Cavalcade le lendemain du Sacre à Reims, 26 octobre 1722, peinture, 1724, Château de Versailles

Ce sont bien en effet des tapisseries que l’on distingue sur la palissade qui entoure la Cathédrale de Reims sur le tableau figurant la cavalcade du lendemain du sacre de Louis XV. Le peintre a accordé tant de soin aux détails qu’un œil aiguisé peut reconnaître les compositions de Raphaël pour les tentures des Actes des apôtres. Sur d’autres dessins, dus à la plume de Pierre Dulin, ce sont les tentures d’après Le Brun ou Rubens dont on devine les formes.

Pierre Dulin, Couronnement du Roi à Reims, 1722.

Pierre Dulin, Le couronnement du Roi, dessin, 1722, Musée du Louvre

Autant de tapisseries précieuses, parfois tissées de fils d’argent et d’or, qui se trouvaient dans les collections de la Couronne. Les sacres à Reims entraînaient aux XVIIe et XVIIIe siècles le déplacement de centaines de tapisseries depuis Paris : placées dans la nef de la cathédrale, elles habillaient les piliers de l’église, masquant ce style gothique depuis longtemps passé de mode. Sur le parvis, elles cachaient les murs des bâtiments attenant à l’édifice religieux. Le Mercure Galant rapporte que 8000 aunes courantes de tapisseries avaient été tendues à Reims à l’occasion du sacre de Louis XV en 1722, soit près de 10 km de textile ! Peut-être l’enthousiasme du rédacteur aura-t-elle transformé la superficie en mesure linéaire… Pour ce décor éphémère, on avait puisé dans le stock immense du Garde-Meuble royal : le 2 octobre, 8 voitures transportent depuis Paris quelques 478 tapisseries de la Couronne, alors que plusieurs autres centaines avaient déjà été livrées le 28 septembre.

Les archives et les très beaux dessins de Pierre Dulin conservés au Louvre ont permis d’identifier très précisément les pièces tendues à Reims lors de ce sacre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les thèmes religieux étaient loin d’être majoritaires. Ainsi, si l’on retrouve les Actes des Apôtres d’après Raphaël, les thèmes mythologiques et profanes sont légions : fable de Psyché, triomphes des dieux, quatre saisons, victoires militaires, scènes de la vie de Louis XIV ou d’Alexandre….

Sainte Ampoule Sacre Reims 1722 Louis XV

Pierre Dulin, Arrivée de la sainte ampoule pour le sacre de Louis XV, dessin, 1722, Musée du Louvre

L’utilisation de la tapisserie dans les décors éphémères, notamment en extérieur était fréquente à l’époque. A l’occasion des grandes célébrations (fêtes religieuses, entrées royales, mariages, réceptions d’invités de marques), les rues étaient tendues de textiles : draps précieux, tapis et tapisseries. Certaines villes menaçaient même d’amende les bourgeois qui ne couvriraient pas les façades de leurs maisons de leurs plus belles pièces ! Les églises sortaient leurs propres textiles, comme en témoigne un dessin de A. Meunier, figurant le parvis de l’église parisienne de Saint-Barthélemy (détruite pendant la révolution) lors d’une fête religieuse.

église saint barthélémy, paris XVIIIe siècle

A. Meunier, Église Saint-Barthélémy, dessin, fin XVIIIe, BnF/Gallica

L’exposition des tapisseries en plein air et les manipulations fréquentes ne manquaient pas d’endommager les pièces. Les archives de l’Ancien régime gardent trace de nombreuses opérations de « raccommodages d’accrocs » des tapisseries du Garde-Meuble. Un souci d’entretien que la Révolution balayera d’un revers de main : une grande partie des tentures de la Couronne disparaîtra dans les flammes du Directoire, à court de subsides. Car la soie et la laine partis en fumée, il ne restait que le précieux métal des fils d’or et d’argent.

Sacre de Louis XV à Reims, 1722, procession. Dessin Pierre Dulin.

Pierre Dulin, Louis XV allant à l’église pour son sacre, dessin, 1722, Musée du Louvre

Article rédigé dans le cadre de l’exposition « Sacres royaux » au Palais du Tau à Reims (jusqu’au 2 novembre 2014), où la « La cavalcade le lendemain du Sacre » parmi tant d’autres chefs-d’œuvres du Musée historique de Versailles, est exposé.

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