Voir Rome en 1575, le carnet de dessins d’un sculpteur rémois

Voir les oeuvres de la Rome antique avec les yeux d’un artiste français du XVIe siècle? C’est l’expérience que je vous propose aujourd’hui, grâce au fabuleux album de dessins constitué vers 1575 par Pierre Jacques, sculpteur rémois, qui, en séjour à Rome, a dessiné les antiques des plus grandes collections. 

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 21

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 21

Pierre Jacques (1520-1596), sculpteur rémois, a séjourné à deux reprises en Italie. Il s’y rend une première fois en 1549/1553 et une seconde fois en 1572/1577. De ce second séjour, nous conservons un carnet de dessins dans lequel il a reproduit les oeuvres qu’il admirait. Un journal dessiné qui, une fois de retour en France, réactivait le souvenir de l’antique.

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 154

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 154

Ce carnet de dessin est un objet extrêmement précieux: c’est en effet l’un des rares recueils de ce type a nous être parvenu indemne, c’est-à-dire sans avoir été défait. Au delà de sa grande grande qualité plastique, son intérêt pour l’historien de l’art est multiple.

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 16

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 16

Un témoignage de la culture visuelle d’un artiste ayant séjourné à Rome au XVIe siècle

Il donne tout d’abord une idée de ce qu’un artiste pouvait voir à Rome, que ce soit dans les espaces publics (places, églises) ou dans les collections privées. En effet, à l’époque, les grandes familles romaines, passionnées par l’art antique, constituent des collections fabuleuses qui ne se dévoilent qu’aux yeux d’une petite poignée de privilégiés : visiteurs de marque, savants et artistes, si tant est qu’ils aient été recommandés. Pierre Jacques ayant pris le soin de localiser les lieux où il dessinait, nous connaissons précisément les collections qu’il a visitées, parmi lesquelles celle de la famille Farnèse, du cardinal Andrea de la Valle et les palais du Belvédère et du Capitole, où étaient exposées les collections pontificales.

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 18

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 18

De retour au pays, un tel carnet était précieusement conservé : il aidait l’artiste a réactiver ses souvenirs et était, au sein de son atelier, une source de modèles inépuisable. Les élèves pouvaient grâce à lui étudier l’antique, notamment par la copie. Car si, à la fin du XVIe siècle, la référence à l’Antique prédomine les arts, tous les artistes n’ont pas les moyens matériels et financiers de séjourner en Italie.  C’était de fait un bien de valeur, au-delà de l’attachement sentimental que l’artiste pouvait avoir à son égard. La plupart des carnets de ce type ont été démantelés au cours de l’histoire, parfois dans l’atelier même, pour être plus aisément consultables, ou bien ultérieurement, au XIXe siècle, un dessin en feuille s’écoulant mieux sur le marché de l’art.

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 36

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 36

Un témoignage des collections d’antiques à Rome au XVIe siècle

Précieux, le recueil l’est aussi parce qu’il forme une source fabuleuse pour l’histoire des collections. Il nous donne un aperçu des pièces conservées dans les plus grandes collections romaines vers 1575. Certains des antiques qu’il reproduit ont depuis disparu, et ce carnet n’est qu’une des fragiles traces laissées par ces oeuvres « fantômes ».

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 162

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 162

Le carnet est également un témoignage riche de l’histoire du goût : il figure les statues antiques telles qu’elles étaient conservées et présentées à la fin du XVIe siècle, c’est-à-dire avec leurs restaurations de l’époque, qui ont par la suite été modifiées. En effet, à la Renaissance et jusqu’au XIXe siècle, il était fréquent de compléter les statues brisées par des ajouts modernes ou par des fragments d’autres antiques. Des interventions effectuées avec plus ou moins de bonheur, car si certaines hybridations de ce type pouvaient être harmonieuses, ce n’était pas toujours le cas. Il est intéressant, pour l’historien de l’art, de connaître l’historique des restaurations subies par une sculpture, car elles témoignent de la perception qu’ont eu les différentes générations d’une œuvre : certains ajouts dénaturaient complètement la sculpture, méconnaissant son intégrité initiale. Ainsi, le torse d’un discobole a pu être pris pour celui d’un homme assis, entraînant toutes sortes interprétations erronées.

A la connaissance des restaurations passées, l’historien d’aujourd’hui peut relire d’un oeil éclairé les écrits des érudits qui l’ont précédé, et mieux comprendre comment l’histoire de l’art s’est écrite.

Mystérieux itinéraire d’un rare carnet à dessins

Si le recueil de dessins de Pierre Jacques nous est parvenu, on ne sait pas très bien quel a été son parcours. Avant sa mort, Pierre Jacques le transmet à son fils, Nicolas Jacques, qui l’offrira plus tard au sculpteur Briard. En 1603, la trace du carnet est perdue. Il réapparaît plus de 250 ans plus tard entre les mains du collectionneur Destailleurs. Personne ne sait comment il se l’est procuré. Quoiqu’il en soit, il le montre en 1888 au directeur de l’Ecole française de Rome, l’archéologue et l’historien d’art Salomon Reinach (1858-1932). Ce dernier, conscient de l’intérêt patrimonial du document pour sa discipline, obtient que des informations sur le recueil soient publiées. Dès lors, le carnet suscite l’engouement de plusieurs amateurs, qui, sans succès, tentent de l’acquérir auprès du collectionneur. Destailleurs, jaloux de son bien, n’accepte d’ailleurs guère plus de le montrer.

Pierre Jacques, Album de dessins d'après l'antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 55

Pierre Jacques, Album de dessins d’après l’antique, exécutés à Rome [vers 1576], vue 55

A son décès, en 1896, la Bibliothèque nationale, sur les conseils de Reinach, acquiert le recueil pour la modeste somme de 200 francs. C’est aujourd’hui l’un des fleurons du département des Estampes et de la photographie, et, comme bien d’autres trésors, il est librement consultable sur Gallica.

 

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