Fêtons l’estampe – 26 mai 1660, la gravure comme art libre

Le 26 mai, des dizaines d’ateliers, musées, galeries à travers toute la France fêtent l’estampe. Mais pourquoi cette date, le 26 mai? Ce jour là, on commémore un événement majeur de l’histoire de l’estampe, l’arrêt de Saint-Jean-de-Luz, qui, le 26 mai 1660 confirme la gravure comme un art libre.

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Abraham Bosse, L’atelier du graveur au burin et à l’eaue-forte (détail), 1643, BnF/Gallica

Au début du XVIIe siècle, les techniques de la taille-douce conquièrent le marché de l’estampe parisien, portées par des dizaines de graveurs flamands nouvellement installés. Les métiers de la gravure, relativement neufs, sont libres, c’est-à-dire qu’il ne sont régis par aucun système de corporation.

Depuis le Moyen-âge, la plupart des métiers (boucher, libraire, médecin, maçon, marchands de vin, mercier…) sont organisés en corporations, qui se chargent de réguler l’accès à la profession, les conditions d’apprentissage, les normes de qualité, les salaires, le cours des prix… Impossible d’exercer ces métiers dans l’espace urbain si l’on ne respecte pas le règlement propre à la communauté.

Rien de tout cela en matière de gravure : chacun peut s’installer comme graveur, imprimer ses estampes et les vendre, tant qu’il n’entre pas en concurrence avec d’autres corps de métiers. Ainsi, les libraires se sont souvent opposés au monde de l’estampe, interdisant aux graveurs et à leurs imprimeurs d’inscrire plus de 6 lignes de texte (ce qu’on appelle la « lettre ») sous leurs images.

La liberté de métier des graveurs suscite, tout au long du XVIIe siècle, jalousies et envies. Plus d’une fois, elle se trouve menacée par des réformes. Certaines sont proposées par l’autorité, qui souhaite mieux contrôler la production ou… par les graveurs eux-mêmes, soucieux d’éliminer une trop grande concurrence.
Ainsi, en 1651, l’architecte François Mansart tente d’imposer un système de privilèges délivrés par l’autorité, qui assurerait (théoriquement) l’éditeur face à la contrefaçon très fréquente alors. Mais ce privilège, sans lequel il serait impossible de publier, serait bien sûr à la charge du demandeur. A vrai dire, Mansart espérait se voir confier la charge, fort lucrative, du prélèvement de telles taxes !

L’affaire Mansart soulève dans le monde de l’estampe une levée de boucliers, ou plutôt de burins, et les caricatures et pamphlets pullulent. La BnF conserve l’un de ces placards, aujourd’hui très rare : « Mansarade ou portraict de l’architecte partisan, fidèle avertissement à ceux qui font bâtir pour se garantir de ses grivelées et de ses ruines ». La lettre n’est pas moins savoureuse : « La Mansarade ou Pompe funèbre du Maltotier de la Vertu. Vazy-voir excudit. Avec privil. de F. Mansart »

La Mansarade ou pompe funèbre du Maltotier de la Vertu, Vazi-voir excudit. avec privil. de F. Mansard

La Mansarade ou pompe funèbre du Maltotier de la Vertu, Vazi-voir excudit. avec privil. de F. Mansard, Gallica/BnF

De tels remous ne découragent pas, quelques années plus tard, un certain Lavenage. Il propose au roi la création d’une corporation de graveurs, réservant un monopole du commerce de l’estampe à 200 « maîtres graveurs en taille-douce, imprimeurs et étalleurs d’images ».
Là encore, la fronde est grande. Nanteuil, graveur réputé, dépose auprès du Roi un mémoire pour défendre sa profession. Le 26 mai 1660, le souverain, qui célèbre à Saint-Jean-de-Luz son union avec l’Infante d’Espagne, signe un arrêt du Conseil consacrant la gravure comme art libre.

« […] Sa Majesté ayant été informée des mauvaises conséquences que pourrait produire l’exécution de cet arrêt à la gloire de la France dont l’avantage est de cultiver autant qu’il est possible les arts libéraux, tel
qu’est celui de la gravure en taille-douce au burin et à l’eau-forte, qui dépend de l’imagination de ses auteurs et ne peut être assujetti à d’autres lois que celles de leur génie, […] Qu’aucun [des] ouvrages [de cet art] n’étant du nombre des choses nécessaires qui servent à la subsistance de la société civile, mais seulement de celles qui servent à l’ornement, au plaisir et à la curiosité, le débit par conséquent, qui dépend du hasard et de l’inclination, en doit être entièrement libre, Que ce serait asservir la noblesse de cet art à la discré- tion de quelques particuliers qui ne le connaîtraient pas que de le réduire à une maîtrise dont on ne pourrait faire d’expérience régulière et certaine, puisque la manière de chaque auteur de la gravure est différente de celle d’un autre, la diversité y étant aussi grande et aussi nombreuse qu’il peut y avoir de desseins, Sa Majesté […] maintient et garde l’art de la gravure en tailles-douces, au burin et à l’eau-forte, et autres manières, et ceux qui [en] font profession, tant régnicoles qu’étrangers, en la liberté qu’ils ont toujours eue de l’exercer dans le royaume, sans qu’ils puissent être réduits en maîtrise ni corps de métier, ni sujets à autres règles ni contrôles, sous quelque nom que ce soit […] »

Il va sans dire que cette liberté demeurera toute relative : en effet, le commerce de l’image est visité par la censure, et les autres corporations (libraires, peintres…) s’assureront toujours que les graveurs en taille-douce n’empiètent pas sur leur plate bandes.

Abraham Bosse, L'atelier du graveur au burin et à l'eaue-forte (détail), 1643, BnF/Gallica

Abraham Bosse, L’atelier du graveur au burin et à l’eaue-forte (détail), 1643, BnF/Gallica

Le 26 mai 2014, 150 événements vous attendent à travers toute la France : consultez le programme de la deuxième édition de la Fête de l’Estampe. Et sur ce blog, on fête l’estampe en redécouvrant tous les billets consacrés à cet art!

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