Avant la Concorde et l’obélisque, la place Louis XV

Alors qu’une exposition au musée de la Marine relate l’incroyable voyage de l’obélisque qui orne la perspective du Louvre aux Champs-Elysées, je me suis plongée dans Gallica à la recherche d’images de la place avant l’érection du monument… Des marécages à la Révolution, voici une petite histoire illustrée de la place Louis XV avant la Concorde et l’obélisque. 

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du Pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du Pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

En 1748, pour fêter la guérison récente du roi Louis XV, les représentants de la Ville de Paris émettent le vœu de bâtir une place en l’honneur du souverain. Dispositif urbain dont la tradition a été élaborée au siècle précédent et dont la place des Vosges constitue le prototype, les places royales, avec leurs proportions harmonieuses et leurs façades ordonnancées forment de précieux écrins aux statues des souverains qu’on y érige.

Si les échevins et le prévot des marchands souhaitent établir dans la ville une nouvelle place en l’honneur du souverain, ils n’ont aucune idée de l’emplacement où l’aménager. C’est pourquoi ils lancent un concours auquel les meilleurs architectes du temps vont participer. Ces derniers doivent donc proposer l’aménagement d’un espace de leur choix.

Parmi les nombreuses propositions, celles de Jacques-Ange Gabriel, premier architecte du roi, va retenir l’attention : il a choisi un espace libre, un ancien marécage jusqu’alors sans fonction, aux marges de la ville, tout au bout du jardin des Tuileries. L’emplacement présente de nombreux avantages : il est à proximité immédiate du faubourg Saint Honoré, un quartier en plein essor, qui marque le développement de la ville vers l’ouest. Plus encore, le roi est propriétaire de la plupart des terrains, ce qui évitera les douloureuses et impopulaires expropriations…
L’espace est vide et forme une grande esplanade qui fait la transition entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées. A l’ouest, elle est bordée de deux grands égouts et à l’est d’un fossé où l’on entrepose le marbre.

Détail du plan Turgot, 1739

Détail du plan Turgot, 1739 : l’emplacement de la future place n’est encore qu’une esplanade vide entourée d’un fossé.

En 1753, a lieu un nouveau concours pour aménager la place : les membres de l’Académie royale d’architecture sont tous invités à formuler des propositions auprès de Ange-Jacques Gabriel, afin que celui-ci retienne les meilleures idées et en fournisse une synthèse.
Cinq ans plus tard, les travaux peuvent enfin commencer. La Ville a dû négocier avec les héritiers Law pour récupérer les terrains qui n’appartenaient pas au roi.

Au nord de la place, Gabriel érige deux hôtels aux façades identiques : l’hôtel du Garde-Meuble (aujourd’hui appelé hôtel de la Marine), destiné à recevoir, comme son nom l’indiquait, le Garde-Meuble royal, et un hôtel destiné aux héritiers Law, pour les dédommager de la perte de leurs terrains. Aucune autre construction monumentale ne doit encadrer la place, pensée comme le croisement de deux perspectives : celle qui relie les Tuileries aux verdoyants Champs-Elysées et celle de la nouvelle rue Royale, percée vers le nord. La place est simplement bordée d’une balustrade et de fossés.

Statue équestre de Louis XV, gravure par Cathelin d'après Moreau, 1767, Gallica/BnF

Statue équestre de Louis XV, gravure par Cathelin d’après Moreau, 1767, Gallica/BnF

Le point d’orgue du décor est bien sûr la statue de Louis XV, sculptée par Bouchardon et achevée par Pigalle en 1763. De cette statue que la Révolution a détruite, il nous reste quelques dessins et gravures, des descriptions et une petite chanson populaire raillant un roi alors devenu impopulaire :

« Ah ! la belle statue, ah ! le beau piédestal,
Les vertus sont à pied et le vice à cheval. »

Le vice ? Le roi, à cheval, figuré en empereur romain. Les vertus ? Les quatre statues du piédestal : la Force, la Justice, la Prudence et la Paix, censées symboliser les qualités du roi…

En 1772, la place Louis XV est achevée, mais amputée d’une partie du programme dessiné par Gabriel : il manque les sculptures de trophées qui auraient dû couronner les guérites et les deux fontaines autour de la statue.

Détail du plan de Paris dressé par Brion de la Tour

Détail du plan de Paris dressé par Brion de la Tour daté de 1787 : on voit clairement l’aménagement de la place Louis XV

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du Pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

Nicolas Pérignon, Vue de la place Louis XV, avant la construction du pont, plume, aquarelle et gouache, vers 1780, Gallica/BnF

Au sud, la place offre un beau promontoire sur la Seine. Il n’y a alors aucun pont qui relie la nouvelle place à la rive gauche. L’idée d’un pont à cet emplacement est en germe depuis 1725, mais il faut attendre 1787 pour que les travaux démarrent, sous la direction de Jean-Rodolphe Perronet et Daniel-Charles Trudaine. La Révolution n’interrompt pas les travaux bien au contraire : le démantèlement de la Bastille fournit au chantier des pierres en quantité et le pont est achevé en 1791.

Pierre-Antoine de Machy, Place Louis XV et terrasse des Tuileries, 1784, dessin à la plume et aquarelle, Gallica/BnF

Pierre-Antoine de Machy, Place Louis XV et terrasse des Tuileries, 1784, dessin à la plume et aquarelle, Gallica/BnF

Boullée, Projet du pont de la place Louis XV assujetti aux données de celui de Mr. Perronet, dessin, 1787, Gallica/BnF

Boullée, Projet du pont de la place Louis XV assujetti aux données de celui de M. Perronet, dessin, 1787, Gallica/BnF

L’année suivante, la statue de Louis XV est envoyée à la fonte, remplacée par une statue de la Liberté… et la guillotine y élit domicile : 1119 têtes tomberont place de la Révolution, parmi lesquelles celles de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Mort de Louis XVI le 21 janvier 1793, eau-forte publiée par l'imprimerie des révolution, 1793, Gallica/BnF

Mort de Louis XVI le 21 janvier 1793, eau-forte publiée par l’imprimerie des révolution, 1793, Gallica/BnF

Vingt-trois ans plus tôt, en 1770, la place avait été le théâtre d’un drame lors du feu d’artifice célébrant leur mariage : la chute d’une fusée avait causé la mort de 133 personnes, piétinées par une foule paniquée.

 Feu d'artifice tiré à l'occasion du mariage de Louis XVI et accidents arrivés sur le bord de la Seine, gravure de 1770, BnF/Gallica

Feu d’artifice tiré à l’occasion du mariage de Louis XVI et accidents arrivés sur le bord de la Seine, gravure de 1770, BnF/Gallica

À la fin de la Terreur, la place est rebaptisée place de la Concorde. C’est le début d’une autre histoire qui verra plusieurs réaménagements, dont l’extraordinaire érection de l’obélisque…

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