Ces lieux que je pensais ne jamais voir…

Quand  j’étais petite, et même adolescente, j’étais persuadée que je ne pourrais jamais aller au-delà des quelques pays limitrophes à la France, l’avion me semblant un luxe inaccessible. Depuis, j’ai fait quelques voyages, souvent en relation avec mes études, notamment pour découvrir « en vrai » ces chefs-d’œuvre que l’on nous projetait dans l’obscurité des salles de cours. Le désir de parcourir moi-même les musées et les monuments évoqués dans les livres m’a conduite en des lieux que je n’aurais jamais imaginé un jour parcourir. Et à plusieurs reprises, lors de mes « grands » voyages, je me suis intérieurement fait cette remarque : « voici un lieu que je n’aurai jamais pu imaginer vivre ». Une petite phrase souvent accompagnée d’une intense sensation de vertige.

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Istanbul, Sainte Sophie, 2010

Saint-Pierre de Rome

 Je garde de mon premier voyage en Italie, à 19 ans, le souvenir extraordinaire d’une visite matinale de la Basilique Saint-Pierre.  A sept heures du matin, même au plus chaud de l‘été, il n’y a pas un touriste dans l’édifice, peuplé de seuls quelques religieux et pèlerins. Avancer jusqu’au chœur dans une basilique Saint-Pierre quasi déserte est une expérience incroyable.

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Rome, Saint Pierre, 2009

Debout devant le baldaquin du Bernin, levant les yeux vers l’immense coupole le couronnant, je me souviens avoir ressenti le plus grand vertige de ma vie, écrasée par tant de monumentalité. Une centaine de mètres de vide au dessus de nos têtes!

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Rome, Nef de Saint Pierre, 2009

Cette sensation, à laquelle j’ai souvent repensé, a guidé mes pas quatre ans plus tard, alors que je visitais Rome pour la seconde fois. Mais, à mon grand regret, je n’ai pas retrouvé la même émotion, perdue dans la foule bruyante d’un après-midi de février.

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Rome, Saint Pierre, 2009

Sainte-Sophie

Un an et demi plus tard, la monumentalité de Sainte-Sophie m’a procuré le même émoi. Sainte-Sophie est un édifice très surprenant : lorsque de l’extérieur, on embrasse du regard l’antique monument, on ne peut pas mesurer l’ampleur de ses volumes intérieurs. Corseté de contreforts qui trahissent les hésitations de ses bâtisseurs (la coupole s’est effondrée en 558, soit à peine vingt ans après son érection), la basilique apparaît massive et trapue. Tout au contraire,  à l’intérieur, elle dégage une élégante monumentalité, avec sa coupole gigantesque de 30 mètres de diamètre !

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Istanbul, Sainte Sophie, hiver 2010

Lors de cette visite, j’ai beaucoup pensé à la petite fille que j’étais, et qui aimait regarder les illustrations de ses manuels d’histoire (il n’y en avait d’ailleurs jamais assez !). En cinquième, une des vignettes qui m’a le plus marquée était cette photographie des grands boucliers inscrits de versets coraniques qui ornent la basilique devenue mosquée puis musée. Je me souviens parfaitement qu’à cet âge, j’avais silencieusement fait le deuil de voir un jour cela « en vrai », persuadée que cette Istanbul, si lointaine, était inaccessible.

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Istanbul, Sainte Sophie, 2010

Comme à chaque fois que je pénètre un lieu dont j’ai tant rêvé, j’ai aimé y déambuler des heures, sans autre but que de mille fois en faire le tour. Ce jour là, la Basilique, quasi déserte, était baignée d’une belle lumière dorée de fin d’après midi. Les rayons dorés caressaient les mosaïques byzantines…

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Istanbul, Sainte Sophie, 2010

Pergame

Après Istanbul, il y a eu Pergame… Là encore, l’expédition touchait un imaginaire de l’« inaccessible » profondément ancré en moi. A la distance géographique s’ajoutait la distance temporelle : j’avais surtout vu de Pergame des reconstitutions, des maquettes, si bien que je ne parvenais pas à me figurer la réalité des ruines.

Pergame est, avec Ephèse, le plus beau site archéologique qu’il m’ait été donné de voir. Pour ajouter à la magie, nous nous y étions rendus en plein hiver. Visiter Pergame un 30 décembre, par temps gris et venteux est une expérience assez pittoresque ! Les quelques cars de touristes se cantonnent à la partie haute du site, laissant le reste du site dans un silence désertique. Nous étions presque seuls à errer entre les vieilles pierres. Les nuages gris donnaient aux ruines des allures fantomatiques, et l’expérience me procurait presque le sentiment être quelque part sur le Machu Picchu.

L'amphithéâtre de Pergame, hiver 2010

L’amphithéâtre de Pergame, hiver 2010

Surplomber l’amphithéâtre est évidemment le clou du spectacle. Accroché à l’éperon rocheux, la cavea plonge à pic vers la scène, située 50 mètres plus bas ! Les bourrasques de vent et les nuages menaçants conféraient à l’ensemble déjà grandiose un rehaut dramatique qu’auraient appréciés les peintres romantiques.

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Pergame, amphithéâtre, hiver 2010

Aujourd’hui encore, lorsque je regarde les photos qui illustrent le site dans les livres d’histoire et les brochures de tourisme, je me dis que j’ai eu une chance inouïe: j’ai parcouru Pergame comme l’aurait fait un peintre au XIXe siècle.

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Pergame, ruine, 2010

Les demoiselles d’Avignon au MoMA

De la même façon, il y a encore quelques années, je n’aurai jamais imaginé voir un jour New-York. J’ai gardé des trois journées trépidantes passées dans cette ville une ribambelle de souvenirs intense : la ville qui se dessine au loin sur la ligne d’horizon au petit matin, apercevoir la Statue de la Liberté depuis un ferrie, explorer le Cloister Museum, descendre la rampe du Guggenheim…

Parmi mes exigences, il y avait de visiter le Moma pour voir les Demoiselles d’Avignon peintes par Picasso en 1907. Elles ne figurent pourtant pas à mon musée imaginaire et personnel, mais il demeurait à mes yeux inconcevable d’aller à New-York sans les admirer. Chef d’œuvre fondateur de l’art du XXe siècle, ce tableau est au MoMA ce que la Joconde est au Louvre. Il fait partie de ces pièces majeures qui ne quitteront jamais plus leur musée pour voyager sur un autre continent, quelque soit le prestige de l’exposition où l’on souhaiterait le voir accroché. Les demoiselles d’Avignon appartiennent donc à cette catégorie restreinte d’œuvres qui impliquent de traverser le monde pour le simple plaisir de les admirer « en vrai ».

Picasso, Les Demoiselles d'Avignon, 1907, MoMA, photo Virgile Septembre

Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1907, MoMA, photo Virgile Septembre

Et tant d’autres à venir

Ces souvenirs peuvent certes paraître peu exotiques à des grands voyageurs. Ils me sont cependant très précieux, car ils ont chacun, à leur manière, marqué un tournant dans ma vie. Sur le moment très intenses, ils m’ont permis de prendre conscience que moi aussi je pouvais voyager, et pas seulement en admirant des images dans des livres. Aujourd’hui, je me rêve en voyageuse solo : peut-être irai-je voir les mosaïques de Ravenne, les vieilles pierres d’Angkor, les mosquées de Tambouctou ou d’Ispahan…

Note: toutes les photos sont issues de mes archives personnelles sauf celle du MoMA, saisie par V. Septembre à l’hiver 2014. Retouches par Philippe-Alexandre Pierre. 

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