Louis-Emile Durandelle, le photographe et les architectes

De la photographie française de la seconde moitié du XIXe siècle, nous regardons souvent les clichés du « Paris qui s’en va ». Avec une pointe de nostalgie, nous admirons les rues d’une vieille ville en sursis, immortalisées par Marville ou Atget alors que progressaient les pioches des démolisseurs. Il est en revanche moins fréquent que nous nous penchions sur l’autre visage de cette même ville, celui du « Paris qui s’en vient »,  avec ses colossaux chantiers de construction. Pourtant, ce Paris-là a également été photographié à mesure qu’il s’élaborait. Peut-être est-ce que la démolition est toujours plus éminemment romantique que la construction… 

Jusqu’à la fin avril 2014, une exposition présentée à la Bibliothèque des Arts Décoratifs propose de redécouvrir quelques facettes de l’œuvre de Louis Emile Durandelle. Spécialisé dans la photographie d’architecture, il a immortalisé les travaux de construction du Sacré Cœur, de l’Opéra et de la Tour Eiffel, mais aussi ceux de restaurations de quelques sites anciens, tels le Mont Saint-Michel.

Un photographe au service des architectes

Dès le début de sa carrière, dans les années 1860, Durandelle se spécialise dans la photographie d’objets artistiques, industriels et architecturaux. Il gagne rapidement une clientèle fidèle d’architectes qui l’emploient à immortaliser leurs travaux. Grace à son laboratoire mobile, Durandelle peut se rendre sur les chantiers dont il suit la progression, produisant des documents irremplaçables pour les historiens. En quelques décennies, il a immortalisé l’érection des monuments emblématiques de la capitale, tels que la Tour Eiffel, l’Opéra ou encore le Sacré Cœur.

Durandelle, chantier de l'Opéra de Paris, 1861-1875, Gallica/BnF

Durandelle, chantier de l’Opéra de Paris, 1861-1875, Gallica/BnF

Les architectes qui lui commandent ces reportages utilisent ses clichés à la fois pour garder trace de leurs travaux et pour en faire la promotion. Ainsi, Charles Garnier faisait-il exposer des photographies du chantier de l’Opéra lors des Salons et les fournissait-il aux graveurs chargés d’illustrer des monographies consacrées à ses travaux.

L’architecte Edouard-Jules Corroyer a également été un des grands défenseurs du médium photographique dans la pratique architecturale : il y voit le seul moyen de témoigner efficacement de la réalité de l’édifice, au contraire du dessin d’architecture, qui lui, peut mentir. C’est d’ailleurs à ce titre que Jules Maciet acquiert en nombre des photographies d’architecture pour alimenter le millier d’albums iconographiques consacrés aux  « monuments et édifices » de la bibliothèque des Arts Décoratifs.

Durandelle, chantier de construction du Sacré-Coeur de Paris,  1877-1882, Gallica/BnF

Durandelle, chantier de construction du Sacré-Coeur de Paris, 1877-1882, Gallica/BnF

Bien que les photographies issues de l’atelier de Durandelle forment une source précieuse pour les historiens de l’art et de l’urbanisme, la carrière de l’homme demeure mal connue. Doctorante à l’EPHE, Charlotte Leblanc consacre sa thèse aux relations qu’entretenaient Durandelle et les architectes de son temps. Au cours de ses recherches, elle a identifié dans les collections de la bibliothèque des Arts Décoratifs de nouvelles photographies, portant le corpus d’œuvres dues à Durandelle conservées par cette institution à deux cents clichés.

Durandelle au Mont Saint-Michel

Une quarantaine de ces photographies sont présentées dans l’exposition, consacrée principalement au chantier de restauration du Mont Saint-Michel auquel l’architecte Corroyer, disciple de Viollet-Le-Duc, a consacré 16 ans de sa vie. Avant même le début des travaux, en 1873, Corroyer commande à Durandelle une série d’une centaine de clichés qui vont lui servir, aux cotés de ses propres relevés dessinés, de documents de travail pour préparer son intervention. Par la suite, Durandelle reviendra à plusieurs reprises dans la baie pour réaliser un véritable suivi en images du chantier.

Pour le visiteur contemporain, ces photographies sont fascinantes : elles interrogent notre vision de cette icône du patrimoine national, dont on ne sait plus si l’image que nous en avons en tête est celle de l’édifice ou d’une représentation contenue dans une boule à neige.

Durandelle, Vue géné­rale du Mont Saint-Michel prise depuis la baie, face sud, [entre 1873 et 1878]. Papier albu­miné © Suzanne Nagy

Durandelle, Vue géné­rale du Mont Saint-Michel prise depuis la baie, face sud, [entre 1873 et 1878]. Papier albu­miné © Suzanne Nagy

Les photographies de Durandelle témoignent d’un état de la Merveille que l’on peine à imaginer : sur ses clichés, il n’y a ni digue, ni touriste, ni boutique de souvenirs. Aucune flèche ne s’élève sur le clocher trapu de l’abbatiale, les vitraux sont brisés, les pierres noircies. Mais plus encore qu’une ruine romantique, ces clichés montrent ce moment de basculement, ces décennies de chantier pendant lesquelles le monument va prendre progressivement la physionomie que nous lui connaissons aujourd’hui.

La Révolution avait fait de l’abbaye une prison : elle gardera cette fonction jusqu’en 1863, non sans dégâts sur son architecture. Peu estimée par Mérimée, la Merveille doit sa réhabilitation à Violet-Le-Duc qui lui consacre une longue analyse dans son Dictionnaire d’Architecture avant d’en confier la restauration à son disciple Edouard Corroyer. Les travaux débutent en 1875, quelques mois après le classement de l’édifice à l’inventaire des monuments historiques.

Restaurer au XIXe siècle

Que veut dire restaurer au XIXe siècle ? L’historiographie s’est longuement penchée sur l’émergence de la conscience patrimoniale depuis la Révolution. Souvent vilipendé pour des restaurations a posteriori jugées abusives, l’œuvre de Viollet-Le-Duc et de ses disciples est aujourd’hui réhabilitée, car sans eux, bien des monuments auraient inéluctablement disparus. Bien loin des approches qui ont cours aujourd’hui, les architectes restaurateurs du XIXe siècle cherchaient à reconstituer un état idéal des édifices qu’on leur confiait, créant souvent un nouvel état qui n’avait jamais historiquement existé.

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui n’a peut-être jamais existé à un moment donné » Viollet-Le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française, 1854

Corroyer, Mont Saint-Michel, Projet de restauration générale, face Sud, mars 1875 Dessin aquarellé  Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, 82/50/1036, plan 7388

Corroyer, Mont Saint-Michel, Projet de restauration générale, face Sud, mars 1875
Dessin aquarellé
Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, 82/50/1036, plan 7388

Les photographies réalisées par Durandelle pendant le chantier témoignent de la réalité de ces chantiers et nous permettent de comprendre comment s’est opérée cette « fabrique du patrimoine » au cours du XIXe siècle.

Au-delà de cet aspect historique, ces images m’ont personnellement beaucoup émue, en particulier celle figurant les travaux de couverture du cloître. Qu’il est fascinant de voir les ouvriers s’affairer au milieu des poutres et des tuiles vernissées. De même, comment ne pas être fortement impressionnés par les immenses échafaudages qui grimpent contre la paroi à pic du rocher ?

Durandelle, Chantier de restauration du cloître, Album « Vues du Mont Saint-Michel », [entre 1879 et 1880], papier albuminé, Bibliothèques des Arts Décoratifs, © Suzanne Nagy

Durandelle, Chantier de restauration du cloître, Album « Vues du Mont Saint-Michel », [entre 1879 et 1880], papier albuminé, Bibliothèques des Arts Décoratifs, © Suzanne Nagy

Les photographies qui illustrent ce billet, issues de Gallica et du site des Arts Décoratifs, ne sont pas toutes présentées dans l’exposition.

Informations pratiques: exposition gratuite, bibliothèque des Arts Décoratifs, 111, rue de Rivoli, 75001 Paris, jusqu’au 30 avril 2014. Ouverte le lundi de 13h à 19h, le mardi de 10h à 19h et du mercredi au vendredi de 10h à 18h.

Pour en savoir plus: lire l’excellent livret de l’exposition

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