Beautés raturées

Ce sont les plus belles femmes que Paris a connu au tournant du XIXe siècle qui s’alignent sur les pages cartonnées des albums Reutlinger. En contemplant ces 15 360 photographies de courtisane, le Gallicanaute peut être surpris de découvrir certains de ces visages angéliques gribouillés au crayon, saccagés d’un trait d’encre. Quelle main anonyme a pu commettre pareil sacrilège ?

Arlette  Dorgère, tome 32, vue 35

Arlette Dorgère, tome 32, vue 35

Sur les pages des albums Reutlinger sont collés des milliers de clichés figurants les femmes de spectacle les plus en vue de la capitale, ces demi-mondaines dont les tenues, les frasques et les conquêtes alimentaient la presse et les conversations. Reflet des activités du studio Reutlinger, ces albums devaient faire office de catalogue et servir à la diffusion des photographies.

Les clichés que nous admirons dans ces albums ne sont pas ceux de clientes ordinaires venues pour poser à titre privé. Ces actrices, danseuses, chanteuses, grandes horizontales à la mode ne payaient pas leur séance chez le photographe. Bien au contraire, il est probable qu’elles s’y rendaient sur invitation de la maison Reutlinger, qui commercialisait ensuite les clichés. Cette diffusion prenait plusieurs formes: le studio éditait des cartes-album dont les contemporains étaient très friands. Par ailleurs, les Reutlinger vendaient les droits de reproductions à des tiers: revues de théâtre et magazines de mode, éditeurs de cartes postales… Les clichés pouvaient aussi servir à des campagnes de publicité, car une jolie femme fait toujours vendre !

Fozane, tome 57, vue 65 (2)

Fozane, tome 57, vue 65

Les modèles n’étaient pas payées directement, mais il existait probablement des arrangements entre ces femmes et le photographe. Les courtisanes y trouvaient assurément leur compte car une diffusion large de leur image participait activement de leur célébrité.

Lantelme, tome 37, vue 20

Lantelme, tome 37, vue 20

A l’issue de la séance et préalablement à toute diffusion, les clichés réalisés étaient présentés au modèle qui pouvait exiger certaines retouches esthétiques ou simplement refuser la divulgation d’une photographie. C’est ainsi que certaines images sont barrées, rayées, gribouillées ou encore inscrites de la mention « refusée ». D’autres clichés sont accompagnés de la mention « perdue », « cassée » ou « détruit », pour signifier que le négatif original a disparu…

Parfois, la déchirure vaut pour annulation. Certains tirages sont ainsi découpés, arrachés, déchiquetés…

A cette sélection de beautés éraflées, j’ajoute quelques images involontairement dégradées. L’instabilité chimique des procédés de développement crée parfois d’aléatoires altérations… poétiques flétrissures !

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