Da Cruz, un artiste ultralocal et multiculturel

Da Cruz, enfant du XIXe arrondissement, colore depuis plus de dix ans les murs de son quartier en plein bouleversement social et urbain. Engagé sur ces problématiques actuelles, il a mis son travail artistique au service de la communauté multiculturelle qui habite l’est parisien. A l’occasion du lancement de l’association Cultures Pas Sages, j’ai pu longuement discuter avec cet artiste. 

De grands masques colorés

Si vous vous êtes déjà baladés dans le quartier de l’Ourcq (Paris XIXe arrondissement), vous avez sûrement croisé l’une de ses œuvres : de grands masques colorés, des totems hiératiques et des figures sympathiques, un étrange mélange de diverses influences artistiques (notamment précolombiennes et africaines), le tout remarquablement réalisé sur le plan technique.

Da Cruz, quinzaine du hip-hop, Paris, berges de Seine, 5 juillet 2013

Da Cruz, quinzaine du hip-hop, Paris, berges de Seine, 5 juillet 2013

Da Cruz, une figure du XIXe arrondissement

Depuis 10 ans, à la faveur de grands plans d’urbanisme, les abords du canal de l’Ourcq se « boboïsent » à leur tour. L’ancienne usine du chauffage parisien a été démolie il y a quelques mois, et va bientôt laisser place à de nouveaux logements. Les immeubles les plus insalubres sont désormais murés, attendant dans un futur proche les pelleteuses. Au gré des chantiers, la population change, et les habitants les plus précaires sont contraints de partir, chassés par une augmentation galopante du coût de la vie. Amoureux de ce quartier multiculturel où il a grandi, Da Cruz fait le constat de ces transformations urbaines et sociales. Soucieux d’attirer l’attention sur ce nouveau « Paris qui s’en va », il a choisi son arme : la peinture.

Dernier vestiges de l'ancienne usine du chauffage parisien

Dernier vestiges de l’ancienne usine du chauffage parisien (juillet 2013)

Da Cruz a peint les façades des immeubles murés, les parois des îlots voués à la démolition, les murailles qui encerclaient l’usine, les contreforts du chemin de fer de la rue de l’Ourcq. En enjolivant ces murs lépreux, ces témoins du Paris désormais d’hier, il entendait leur offrir un ultime coup de projecteur avant leur disparition définitive ; retenir une dernière fois le regard du passant sur ces bâtiments si familiers qu’ils en étaient devenus invisibles. « Une thérapie par la couleur », en quelque sorte.

Quand les pelleteuses sont arrivées, les riverains ont déploré la disparition des créations de Da Cruz et de ses amis graffeurs. Car leurs œuvres étaient devenues un véritable « patrimoine » commun, un fragment de l’identité visuelle du XIXe.

Fresque au bord du Canal de l'Ourcq (disparue)

Fresque au bord du Canal de l’Ourcq (disparue)

Appréciées des habitants du quartier, les œuvres de Da Cruz sont devenues un véritable patrimoine local. Il n’est pas rare d’entendre les passants commenter les dernières apparitions de ses masques. Parfois, la contemplation d’une pièce pousse deux inconnus à engager le dialogue. C’est exactement ce que l’artiste recherche : susciter des réactions, créer du lien social, faire stationner les habitants dans un espace qui est le leur. C’est aussi ce qui l’incite à peindre en plein jour,  comme au début du mois de juillet lors de l’événement organisé par l’association Cultures Pas Sages. Sept graffeurs s’étaient réunis, le temps d’un après-midi, pour orner de couleurs le long mur de la rue Germaine Tailleferre. Sur le trottoir, un petit attroupement s’était formé, observant le travail en cours, discutant de la couleur des murs du quartier, des chantiers à venir, du prix de l’immobilier. Et de l’art. Ce samedi là, étaient rassemblés des promeneurs du week-end, des riverains en famille, les personnes âgées de la maison de retraite voisine, des jeunes du quartier en vacances. Autant de gens, qui, d’ordinaire, se croisent sans avoir l’opportunité d’échanger quelques mots.

Durant ces moments privilégiés, Da Cruz garde l’oreille attentive aux réactions et prend un réel plaisir à poser sa bombe pour répondre aux questions. Revient alors souvent celle de la définition du Street-Art. Da Cruz aime assurer ce qu’il appelle le « service après-vente » et en profite pour nuancer les oppositions habituellement énoncées : le tag vs le Street-Art, les créations légales vs les créations illégales.

Rue de l'Ourcq (décembre 2012)

Rue de l’Ourcq (décembre 2012)

Si les explications de Da Cruz sont si éclairantes, elles sont le reflet de son long parcours, de l’adolescent en recherche d’un moyen d’expression à l’artiste reconnu dans les sphères institutionnelles mêmes. Da Cruz, dont la technique m’impressionne tant, est un autodidacte. Son cursus n’a été validé par aucune école, sinon celle de la rue. Adolescent, baigné dans la culture hip-hop, il commence à graffer en s’emparant d’un marqueur. Le tag devient une façon d’exister en bravant les interdits. Au blaze rapidement tagué succède la recherche d’un style. Conscient qu’il faut se démarquer pour véritablement exister, il singularise son trait, tout en explorant, selon un schéma classique, de nouveaux outils : les marqueurs, puis les bombes. Plus tard, de fil en aiguille, Da Cruz en arrivera au pinceau. Sa technique s’améliore, ses motifs se diversifient. « La rue, c’est l’école en accélérée. Une expérimentation continuelle, un apprentissage mutuel. »

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Da Cruz rue Tailleferre, juillet 2013

Sa pratique, illégale, est toujours de l’ordre du hobby, alors qu’il enchaine les petits boulots. « Ca devient ton oxygène, le truc qui te permet de supporter les tafs merdiques. Avant que je puisse m’avouer que c’était ma vie, et que ça devienne mon boulot, ça a pris des années. Mais ça faisait parti du chemin, ça m’a permis d’expérimenter différentes facettes de la société ».

Un goût prononcé pour le multiculturalisme

J’avais repéré les créations de Da Cruz dès mes premières virées street-art dans l’est parisien. J’appréciais beaucoup ses pièces qui me rappelaient le travail de Labrona, dont j’avais pu admirer les oeuvres à Montréal. J’ai mis un nom et un visage sur ces pièces que j’appréciais à l’occasion du « M.U.R. Oberkampf » de janvier 2013, sans avoir l’occasion d’échanger avec Da Cruz. Ses créations me plaisaient par leur beauté et leur technique aboutie mais aussi par les nombreuses références artistiques que j’y décelais. Ses masques n’étaient pas sans m’évoquer les œuvres que l’on peut observer au Musée du Quai Branly, des pièces d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Océanie. Des inspirations que Da Cruz m’a confirmées.

Da Cruz au M.U.R Oberkampf

Da Cruz au M.U.R Oberkampf

Enfant, Da Cruz a découvert les arts précolombiens à travers le dessin animé Les merveilleuses cités d’or. Sa pratique artistique grandissante et sa curiosité l’ont poussé, plus tard, à s’intéresser aux arts dit premiers, notamment l’art africain et à la création moderne et contemporaine. Cette période de maturation a eu lieu avant l’explosion d’Internet et il a fallu aller chercher les œuvres dans les musées, dans les livres. Un job alimentaire au Grand Palais a été un tremplin pour « piocher dans ce grand inconnu ». Puis des voyages en Afrique et en Amérique du Sud lui ont permis de se confronter directement à « l’ailleurs » et à « l’autre ».

Fresque Paris Hip-Hop, 5 juillet 2013

Fresque Paris Hip-Hop, 5 juillet 2013

Aux yeux de Da Cruz, le Street Art fait parti d’un grand tout, il est un maillon dans l’histoire de l’art contemporain. Parmi les sources qui marquent sa pratique artistique personnelle, il y a donc les arts dits premiers, mais aussi le Pop Art. Dans ceux-ci, comme dans la peinture de Kandinsky ou de Delaunay, Da Cruz est touché par la couleur, « le terreau commun de l’art ». Si ces sources l’ont inspiré, il les adapte au contexte contemporain et urbain et à de nouveaux outils, telle la bombe.

De la rue au musée, du musée à la rue, abolir les frontières d’un art pour tous.

Maillon de l’histoire de l’art, le street-art a-t-il sa place au musée et sur le marché de l’art ? « Peut-être bien… L’entrée au musée et en galerie est la preuve d’une reconnaissance du Street-Art, de sa vitalité, de sa force et de sa créativité ». S’il reconnait que « parfois on se fait assez chier » dans les galeries et que l’institutionnalisation n’est pas sans poser la question du sens de l’art urbain, le Street-Art et les musées ne lui semblent pas incompatibles.

Péniche du Canal de l'Ourcq, juillet 2013

Péniche du Canal de l’Ourcq, juillet 2013

Lui-même produit pour le marché de l’art, bien qu’il ne soit pas rattaché à une galerie en particulier. Dans l’atelier qu’il partage avec Marko en Seine-Saint-Denis, il crée des compositions sur toile mais conçoit également des produits dérivés (t-shirt, autocollants). Un lieu fixe qui lui permet de travailler l’hiver et d’avoir une autre approche de son vocabulaire visuel. Car il n’est pas question de copier/coller sur toile les pièces qu’il réalise dans la rue. Une telle démarche, contreproductive, affaiblirait son travail : il s’agit plutôt de décliner et de réinventer l’univers qu’il a conçu dehors sur des supports plus « conventionnels ».

Da Cruz a aussi le souci de créer des petits objets en séries très limitées pour un public qui n’aurait pas les moyens de s’offrir une œuvre sur toile, toujours dans l’optique d’être accessible à tous.

En exposant en galerie, en acceptant des partenariats avec des institutions comme récemment au Musée d’Histoire de l’Immigration, Da Cruz espère créer des passerelles et décloisonner les mondes des arts. Mais ce mouvement est à double sens ; en peignant dehors, c’est aussi le musée et l’art qu’il amène dans la rue : le Street-Art permet d’offrir localement une pratique culturelle et de s’adresser à des gens qui ne fréquentent pas ou peu les institutions muséales.

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