Entre la rue et le musée : des street-artistes au Palais de Tokyo

L’évènement avait fait un petit buzz en fin d’année 2012. Dans le cadre des interventions d’artistes régulièrement pratiquées sur la structure du Palais de Tokyo, trois graffeurs, Lek, Sowat et Dem189 ont été invités à investir un des espaces cachés du Palais, une cage d’escaliers de secours. D’un projet modeste cantonné aux marches de l’escalier supérieur, l’intervention s’est propagée aux plusieurs centaines de m2 de cet espace de secours et des trois street-artistes invités, se sont finalement une trentaine de graffeurs qui ont ici créé, interagi, formant ainsi une œuvre collective, singulière et riche de sens, reflet des tendances de la scène française et représentative de quelques-unes de problématiques prégnantes de ce champ de l’art contemporain.

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Des graffeurs dans les entrailles du Palais secret

Très régulièrement le Palais de Tokyo invite des artistes à réaliser des interventions en ses murs. Destinées à subsister entre 3 et 6 mois, ces œuvres éphémères investissent des espaces délimités, choisis en concertation par les artistes et l’institution. Pour la saison 2012/2013, le Palais de Tokyo a souhaité inviter trois artistes de la scène du street-art parisien : Lek , Sowat et Dem189. Ensemble, ils ont choisi un lieu d’intervention en marge des espaces d’expositions : les marches et les contremarches d’une ancienne sortie de secours aujourd’hui désaffectée. Préalablement à tout acte créatif, quelques règles ont été établies : pas d’interventions sur les murs et respect de la signalisation en place.

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Cinq semaines plus tard, il apparaît cependant que ces règles ont été enfreintes : des contremarches et marches, les graffitis ont finalement débordés aux murs, aux plafonds… Aux trois artistes initialement invités sont venus s’agréger une trentaine de graffeurs, amis et connaissances des premiers. Devant le fait à moitié accompli, la direction du Palais de Tokyo leur accorde la totalité de l’espace de l’escalier afin de réaliser une immense création collective. Pari risqué mais réussi, qui transforme une ordinaire résidence en une œuvre singulière, originale et appelée à devenir une expérience marquante dans les relations des institutions culturelles au street art.

Une œuvre collective reflet des tendances du graff

Après quelques semaines de résidence, c’est une création complexe et riche qui s’offre aux yeux des premiers visiteurs, reflet de certaines tendances de la scène du Street-Art français. On y retrouve la marque de Seth, Azyle, Dran, Cokney, Bom.K, Velvet, Zoer…

Sur les parois, les interventions de chacun des artistes se mêlent et interagissent. Le dialogue est finalement ici le même que dans la rue, mais épuré de certains parasites (vandalisme, collages sauvages… qui font cependant aux yeux de beaucoup le caractère vivant du Street-Art).

Exemple le plus intelligible de ce dialogue, cette interaction entre les interventions de Dran et Seth : le premier a dessiné à la craie une petite fille soufflant une bulle. Plus tard, le second est venu transformer cette bulle en crane.

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Très intéressante également, la contribution de Cokney, qui explore les conséquences du nettoyage des graffiti sur les trains. Les solvants employés pour dissoudre la peinture sur le plastique créent des taches floues et nuageuses. Un vocabulaire que le graffeur a repris à son compte, dans des paysages abstraits…

Une expérimentation novatrice sur les relations entre musée et street-art

Proposant une variante du projet « Mausolée » (une résidence artistique clandestine d’un an dans 40.000 m2 de ruines d’un parking de supermarché), cette intervention dans les entrailles du palais offre une nouvelle réflexion sur les rapports des institutions culturelles « légitimes » à la scène du street-art. Ici, comme au centre Pompidou, le Street-Art s’inscrit à la marge de l’institution, prenant place dans un espace annexe, habituellement caché des yeux du public. Par cette intervention dans un escalier de secours, situé entre les espaces d’exposition et la rue, le Street-Art entre au musée, certes par une porte dérobée, mais dans des conditions plus conformes à son esprit infiniment libertaire que celles habituellement proposées par les musées.

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Les artistes ont retrouvé dans cet escalier de secours un support proche de celui sur lequel ils créent habituellement. Leurs conditions de création n’était d’ailleurs pas si éloignées de celles de l’urbex (explorations de lieux abandonnés, que Lex et Sowat pratiquent par ailleurs), la certitude de ne pas être inquiété en plus. Une tranquillité qui leur a permis de prendre leur temps, là où la création est habituellement effectuée dans l’urgence. Le visiteur trouve dans cette création la possibilité de découvrir une facette du Street-Art ordinairement accessible qu’aux initiés.  En effet, si le street-art pratiqué dans nos rues est visible de tous, une partie – et non la moins novatrice – de ce courant artistique  est réalisé dans des espaces cachés, difficiles d’accès : friches industrielles, bâtiments abandonnés… De ces créations, le grand public n’en a l’écho qu’à travers les beaux clichés qui fleurissent sur internet. Sans se substituer à l’exploration de tels lieux de création – dont l’illégalité est une composante essentielle, l’expérience du Palais de Tokyo offre néanmoins un terrain de médiation et de publicisation intéressant.

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Les artistes qui sont intervenus ici ont souhaité prendre en compte, comme ils le font d’ailleurs souvent, les caractéristiques spécifiques du lieu dans lequel ils intervenaient. Ainsi, Lek, Sowat et Dem189 ont imposé comme dominante chromatique le blanc, le gris, le rouge et le noir,  s’appropriant ainsi les codes de l’équipe de sécurité du Palais, dont la signalétique a été pleinement intégrée à l’œuvre, faisant fi des règles établies mais prolongeant un dialogue depuis longtemps initié entre Street-Art et langage des signes. Les artistes se sont d’ailleurs fournis directement dans le matériel des agents de sécurité : leurs pots de peinture ont servi à couvrir les murs tandis que des extincteurs vides ont été utilisés comme outil pour de grandes projections colorées.

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Visible sur demande auprès des médiateurs du palais de Tokyo, cet espace est également intégré à la visite « Palais secret ». L’excellente médiation proposée rend compte de la complexité de cette œuvre et de la richesse de ses problématiques. Théoriquement destinée à disparaître fin septembre 2013, cette œuvre collective pose cependant la question de l’avenir de cet espace : pourrait-il être dédié de façon permanente au street-art avec de nouvelles résidences-interventions ?

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Pour en savoir plus, une vidéo très intéressante dans laquelle Lek, Sowat et Dem189 s’expriment, à voir sur le site du Palais de Tokyo et un article très complet sur FatCap 

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