Paul Jacoulet en Micronésie

Jacoulet

Ce printemps, le Musée du Quai Branly offre au public parisien un voyage en Micronésie aux côtés d’un artiste singulier, Paul Jacoulet. Cette exposition est présentée à l’occasion de la donation par Madame Thérèse Jacoulet-Inagaki, sa fille adoptive, d’un ensemble exceptionnel de 2950 pièces parmi lesquelles dessins, aquarelles, estampes et matrices de bois de l’artiste mais également des objets rapportés de ses voyages en Asie et en Micronésie. Ce n’est pas la première fois que la famille Jacoulet fait preuve de générosité en faveur des institutions culturelles françaises : en 1961 et 2011, déjà, le département des estampes de la BnF avait reçu deux donations lui permettant de rassembler la totalité du corpus gravé de Jacoulet, soit 162 estampes. Après la BnF, le Quai Branly est la deuxième institution française à exposer cet artiste.

Jacoulet, chagrins d'amour, 1940, gravure sur bois, Quai Branly

Jacoulet, chagrins d’amour, 1940, gravure sur bois, Quai Branly

Paul Jacoulet : un parcours exceptionnel entre Asie et Micronésie

Né en France en 1897, Paul Jacoulet a vécu toute sa vie au Japon. Arrivé à l’âge de 3 ans à Tokyo où son père enseignait le français à l’Ecole militaire et à l’Ecole des hautes études commerciales, Paul y reçoit une éducation soignée. Français, anglais, mais aussi japonais, musique, danse, dessin et calligraphie sont autant de disciplines que lui enseignent les meilleurs maîtres. Le jeune garçon développe ainsi une double culture qui lui permettra d’être le premier occidental à suivre une scolarité primaire et secondaire dans une école japonaise.

A 10 ans, son père l’emmène à Paris. Au fait de l’actualité artistique, il lui montre les œuvres de Courbet, de Millet, de Matisse, de Picasso et de Gauguin. Toute sa vie, Jacoulet gardera une admiration pour les œuvres de ce dernier.

Portrait Paul Jacoulet

Portrait de Paul Jacoulet dans son atelier. photo QR

Sa maîtrise de la culture traditionnelle japonaise est totale. Véritablement prédisposé pour le dessin, Jacoulet a eu la chance de fréquenter les meilleurs artistes du début du siècle : Seiki Kuroda, Teruka et Shôen Ikeda lui enseignent les secrets de leur art.

La Première Guerre mondiale est une rude épreuve pour la famille Jacoulet qui se trouve en proie à des difficultés financières. En 1921, le père de famille, gravement exposé aux gaz dans les tranchées françaises, décède des suites de ses blessures.

Après avoir exercé à des fins alimentaires la profession de traducteur à l’ambassade de France au Japon, Jacoulet décide en 1929 de s’adonner exclusivement à ses activités artistiques – le dessin, le théâtre et la musique. Bien qu’il collectionne depuis plusieurs années la production d’Utamaro, ce n’est cependant qu’en 1934 qu’il se lance dans l’estampe.

Paul Jacoulet Cactus

Paul Jacoulet Jacoulet, cactus, 1941, gravure sur bois, Quai Branly

Un rénovateur de l’estampe japonaise

A la fin du XIXe siècle alors que les artistes européens s’enthousiasmaient pour la production artistique japonaise, les techniques traditionnelles de l’ukiyo-e tombent en désuétude, justement concurrencées par les techniques d’impression européennes.

Ce n’est qu’à partir de 1910 que les pratiques de l’estampe traditionnelle japonaise sont revivifiées. Un renouveau auquel Jacoulet va participer à partir des années 1930 par sa production singulière et novatrice. En s’appuyant sur une connaissance très poussée de l’art de l’ukiyo-e et s’attachant les services des meilleurs patriciens, Jacoulet va élaborer un style qui lui est propre et exploiter toutes les ressources de cet art.

Paul Jacoulet dessin

détail d’un dessin de Jacoulet

S’il connait bien l’iconographie traditionnelle de l’ukiyo-e, Jacoulet puise à d’autres sources : il introduit ainsi de nouveaux sujets, avec une prédilection toute particulière pour les portraits… Son trait souple et son usage des couleurs pures inscrivent ses estampes dans une voie moderne, dont l’esthétique se rapproche parfois de l’Art déco.

En 1934, Jacoulet ouvre dans sa demeure « l’Institut de gravure Paul Jacoulet » . Avec l’aide des meilleurs maîtres graveurs et imprimeurs, ce sont 162 estampes qui seront ici produites jusqu’à sa mort, en 1960.

Entre 1936 et 1939, ses œuvres connaissent un succès commercial certain au Japon. La guerre du Pacifique interrompt cependant la production qui ne reprend qu’en 1946. L’atelier produira désormais trois à six estampes nouvelles par an. Un chiffre faible qui peut surprendre mais qui s’explique aisément par la méticulosité dont Jacoulet fait preuve : préférant jeter une épreuve que commercialiser un tirage imparfait, l’artiste est intransigeant sur la qualité de sa production.

Paul Jacoulet, Le sculpteur de Tokobue, aquarelle et gravure sur bois, 1954, Quai Branly

Paul Jacoulet, Le sculpteur de Tokobue, aquarelle et gravure sur bois, 1954, Quai Branly

Le merveilleux des estampes de Jacoulet tient tout autant des sujets exotiques qu’il traite qu’aux couleurs chatoyantes qu’il emploie. Ces oeuvres imprimées se situent dans la continuité des aquarelles réalisées au cours de ses séjours. Sous sa direction, les maîtres graveurs réalisent les différentes matrices nécessaires à l’impression. La richesse des coloris exige en effet un grand nombre de plaques de bois : il faut décomposer l’image en autant de plaques que de couleurs employées : sur chacune d’elles, la portion de l’image correspondant à cette couleur est gravée. Afin de faire l’économie de quelques matrices, on peut cependant graver deux zones de couleurs différentes sur la même planche, à condition qu’elles ne se mêlent pas.

Si les Européens utilisent une presse pour l’impression de leurs estampes, la manière traditionnelle japonaise n’en exige pas : une feuille est directement posée sur la matrice préalablement encrée. Une pression est appliquée au dos de cette feuille à l’aide d’un baren, ceci afin de faire pénétrer l’encre dans le papier. A la vue de la vitrine consacrée aux matrices, on prend alors conscience du temps, de la patience et de la précision nécessaire à l’obtention d’un seul tirage.

vitrine expo Jacoulet

Il faut de plus souligner que l’artiste portait une grande attention au choix de ses encres et de son papier. Préférant l’emploi d’encres à eau selon la tradition japonaise, qui permettent notamment les nuances, les dégradés et les effets de transparence, Jacoulet a sans cesse cherché à améliorer leur qualité.

Toute la virtuosité du savoir-faire de Jacoulet et de son atelier transparaît dans l’estampe Les perles. Mandchoukuo où le rendu délicat de la transparence du voile frappe. Ailleurs, c’est le subtil aspect brillant des encres qui séduira l’œil. De même, Jacoulet tient toujours à employer des papiers de grande qualité, produits par les meilleurs papetiers du pays. Tant d’éléments qui concourent au prestige de ses tirages.

Les perles. Mandchoukuo, 1950, gravure sur bois, Quai Branly

Les perles. Mandchoukuo, 1950, gravure sur bois, Quai Branly

Un témoignage précieux sur les îles de Micronésie

Toute sa vie, Jacoulet a montré un intérêt profond pour les cultures traditionnelles des peuples qu’il rencontrait lors de ses voyages. Leur diversité est illustrée par la très belle série d’estampe qui ouvre l’exposition ; le reste du parcours se concentrant sur son corpus relatif à la Micronésie, très abondant.

Préoccupée par sa santé fragile, la mère de Paul Jacoulet l’encourage à quitter le Japon durant l’hiver pour la Micronésie et son climat chaud. Séduit à l’idée de découvrir l’univers paradisiaque peint par Gauguin, Jacoulet effectue son premier séjour en Micronésie en 1929. Jusqu’en 1935, il y multipliera les voyages.

Ce départ pour les îles coïncide avec sa décision de vivre désormais de son art. Enchanté par les paysages, la faune et la flore qu’il découvre, mais également des populations qu’il rencontre, Jacoulet va inlassablement dessiner et peindre à l’aquarelle les portraits des habitants, montrant un intérêt tout particulier pour la culture traditionnelle, dont les usages tendent déjà à se perdre… ses dessins enregistrent foule de détails complétés par de nombreuses notes manuscrites : ils sont aujourd’hui une mine d’or pour les chercheurs, bien que Jacoulet n’ait jamais prétendu à un regard d’ethnologue, l’aspect artistique de ses créations prédominant toujours.

Jacoulet, vieillard tatoué de Mogomog, Ouest Carolines; Vieille femme tatouée, Metalanim, Ponape, aquarelles, 1930, Quai Branly

Jacoulet, vieillard tatoué de Mogomog, Ouest Carolines; Vieille femme tatouée, Metalanim, Ponape, aquarelles, 1930, Quai Branly

Une section de l’exposition, parmi les plus intéressantes, insiste précisément sur le témoignage de Paul Jacoulet concernant l’art du tatouage en Micronésie. En effet, durant ses séjours, Jacoulet sera très marqué par les parures du corps, alors même que les pratiques traditionnelles tendent à disparaître sous la double action de l’administration coloniale et des missionnaires.

Affiche Paul Jacoulet Quai BranlyExposition Un artiste voyageur en micronésie, l’univers flottant de Paul Jacoulet, à voir au Musée du Quai Branly jusqu’au 17 mai 2013. Toutes les informations pratiques ici. L’exposition est accompagnée de la publication d’un important catalogue, certes très complet mais également onéreux (49 euros). Heureusement, une brochure gratuite, très bien faite et joliment illustrée est disponible au début du parcours. L’amateur fauché pourra également se procurer à la boutique du musée ou auprès des Nouvelles de l’Estampe le fascicule publié à l’occasion de l’exposition de 2011 à la Bibliothèque nationale (6 euros).

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