Une visite des réserves du Musée des Arts et Métiers

Dans le cadre de l’opération Paris Face cachée, j’ai eu la chance de visiter les réserves de l’un de mes musées parisiens favoris, l’extraordinaire musée des arts et métiers. Compte rendu illustré…

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Des réserves ? Mais pour quoi faire ?

Quel est le pourcentage des collections d’un musée qui reste en réserve, caché aux yeux du public ? Dans les institutions françaises, on estime ce chiffre autour de 80 à 90 %… Cela peut surprendre, voire choquer. Pourquoi donc tant d’objets soustraits à l’exposition ?

En réalité, tous les artéfacts conservés dans un musée ne sont pas véritablement « intéressants » pour le grand public. Certains objets, par exemple, peuvent être conservés en plusieurs exemplaires similaires dans les collections. Tous les exposer ne serait pas un choix pertinent ; voire même particulièrement lassant pour le visiteur. A part un spécialiste, qui ne baillerait pas d’ennui devant une succession de vitrines présentant 500 tessons de céramiques pour illustrer l’évolution de la production sur une période donnée ?

Ne vaut-il pas mieux un exemple pertinent, bien choisi et bien expliqué qu’une accumulation typologique passablement rébarbative ? Aujourd’hui, lorsque l’on conçoit un parcours d’exposition, on définit un scénario, qui rend compte du discours que le musée veut émettre. Les œuvres exposées doivent s’intégrer et participer de ce scenario : l’artéfact illustre le propos énoncé et le texte fait parler l’objet.

Commutateur

Commutateur

S’il il n’est donc pas pertinent de tout exposer, il est en revanche nécessaire de tout conserver de la collection. Car certains pourraient suggérer que l’on vende ou détruise toutes ces œuvres qui semblent ne servir à rien puisqu’elles ne sont pas exposées. C’est là qu’il faut faire tomber un préjugé fréquent : ce n’est pas parce qu’un objet de musée n’est pas exposé qu’il ne sert à rien… L’objet en réserve n’est pas mort, il est juste en sommeil. En sommeil avant qu’un chercheur l’étudie, en sommeil avant une éventuelle exposition… Imaginons qu’un chercheur travaille sur la production textile lyonnaise au XIXe siècle : il sera heureux de trouver dans les réserves du Musée des arts et métiers des échantillons représentatifs de la production, afin de les étudier, les comparer. Imaginons qu’un conservateur veuille produire une exposition sur l’histoire des télécommunications : c’est au Musée des arts et métiers qu’il s’adressera pour emprunter un monumental commutateur téléphonique (ces machines qui servaient à relier deux abonnés entre eux avant l’installation d’un réseau automatique).

Les réserves permettent également de conserver dans de bonnes conditions (du moins, c’est le but) des artéfacts, qui craignant la lumière par exemple, sont trop fragiles pour être exposé en permanence. C’est notamment le cas de œuvres sur papier (dessins, estampes, photographies) qui représentent à elles seule une large part des 90% d’œuvres en réserve ci-dessus citées.

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Vue d’un couloir des réserves

Des réserves externalisées

Quand on a étudié en muséologie, travaillé dans les musées, on sait que les réserves ça n’est pas toujours tout rose (enfin tout blanc et propre…), notamment faute de moyens financiers et humains. Alors voilà, visiter des réserves qui, comme celles du Musée des arts et métiers, correspondent à celles décrites dans les manuels de muséologie, ça fait plaisir. C’est grand, beau, blanc et… frais ! Tout ce qu’il faut !

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Conservation en l’état de présentation

Depuis vingt ans, les réserves du Musée des arts et métiers sont externalisées. C’est-à-dire qu’elles se trouvent en dehors du musée, sur un autre site, en l’occurrence, ici, à Saint-Denis, comme pour beaucoup de musées parisiens. Mais pourquoi donc externaliser des réserves ? Parce que les institutions parisiennes manquent cruellement d’espace. Or, l’espace, le nerf de la guerre, ça coûte cher. Surtout à Paris. Avec le développement de nouvelles pratiques au sein du monde de la culture, les musées ont eu besoin de s’équiper en espace pour les expositions temporaires, en auditoriums, ateliers pour la médiation. Le tissu urbain de Paris étant dense, l’agrandissement est souvent impossible. Pour se développer, les musées doivent donc externaliser… et seules les collections non exposées peuvent alors facilement partir.

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Conditionnement des vitraux

Externaliser des réserves, ça a certains avantages et quelques inconvénients. Dans les locaux historiques, la place manquant, on a(vait) un peu tendance à transformer toute pièce vacante en réserve. De la cave au grenier en passant par le placard sous l’escalier. Dès lors, difficile de rationnaliser le rangement, de lutter efficacement contre les parasites, les nuisibles, la poussière et l’humidité. Car les collections craignent tout cela et apprécient par-dessus tout des locaux aérés à l’hygrométrie et la température constante. Et quand il s’agit de déplacer les collections, il n’est jamais facile de manœuvrer dans des espaces qui n’ont pas été conçus pour cela. Autant de problèmes que l’on élimine normalement en optant pour des réserves externalisées conçues sur mesure.

Cependant, il faut bien reconnaître que les réserves externalisées ont également quelques inconvénients : d’une part pour les œuvres, qui, à chaque fois qu’elles doivent être exposées, nécessite de coûteux convoiements, qui bien que très encadrés font toujours courir des risques aux artéfacts ; d’autre part pour les chercheurs et le personnel scientifique des musées, qui en trouvent leur contact aux collections compliqué.

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Racks de conservations

De belles réserves

Le MNAM occupe ces réserves externalisées depuis une vingtaine d’années. Le bâtiment a été construit et aménagé en tenant compte des besoins et contraintes spécifiques qu’impliquent des réserves de musées. Par exemple, il faut dégager des allées assez larges pour des transpalettes, une climatisation pour assurer une bonne température et une correcte circulation de l’air.

conditionnement arts et métiers (6)A l’intérieur, les collections sont organisées rationnellement : non pas par département de rattachement des objets (télécommunication, construction…) mais par matériaux afin de regrouper les artéfacts dont la constitution nécessite des paramètres de conservations similaires. Ainsi, les métaux et le bois, outre le fait qu’ils ne font pas bon ménage, nécessite une hygrométrie et une température différente.

Objets réserves arts et métiers (1)Pour s’y retrouver, le personnel qui œuvre dans les réserves dispose d’outils performants. Chaque zone, allée, rack, étagère est identifié par un chiffre ou une lettre. Quant aux objets, tous sont accompagnés d’une étiquette portant leur désignation, n° d’inventaire et un code barre que l’on flashe à chaque déplacement, afin que l’œuvre soit toujours localisable.

Dans ce bâtiment moderne, on trouve, outre les réserves (5000 m2), des espaces spécifiques dédiés aux différentes tâches qui font le quotidien des régisseurs : bureaux pour la gestion et l’inventaire des collections, salles pour accueillir les chercheurs, zone de quarantaine pour entreposer et observer le bon état des objets en retour d’exposition, zone de décontamination pour traiter des artéfacts infestés, espace de travail pour les restaurateurs… Le tout sur 2500 m2.

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Faire visiter les réserves : une super initiative !

La visite proposée dans le cadre de « Paris face cachée » était axée sur quelques pièces remarquables des réserves, soigneusement choisies par la conférencière. Cela nous a permis de parcourir l’intégralité des 5000 m2 de réserve et d’observer les différents types de conditionnement (compactus, étagères ouvertes, fermées, meubles anciens…). En filigrane de sa visite, la conférencière expliquait un peu le fonctionnement d’une institution muséale, ce qui à mon sens était l’aspect le plus intéressant de la visite.

Anciens et nouveaux modes de conditionnement

Anciens et nouveaux modes de conditionnement

Le visiteur est avide de savoir comment fonctionne un musée en dehors de ce qu’on lui offre à la vue lors de ses visites : le succès du mot dièse #JourDeFermeture sur twitter le prouve. Que se passe-t-il quand le musée est fermé ? Comment prépare-t-on une exposition ? Comment transporte-t-on une œuvre à l’autre bout du monde pour un prêt ? Pourquoi ne faut-il pas toucher les œuvres ? Restaurer une œuvre, est-ce tricher ?

En France, nous ne sommes malheureusement pas encore très fort pour expliquer au public ce qu’est un musée et ce que les gens qui y travaillent y font véritablement. Dans ce domaine, nos homologues québécois sont beaucoup plus forts : certains musées proposent mêmes des visites d’initiation à la muséologie… à des scolaires !

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Expliquer ce que l’on fait au musée, pourquoi il ne faut pas toucher les œuvres, quelles sont les meilleurs conditions de conservation, permet pourtant de former un public responsable et informé… Les initiatives comme celle proposée par le Musée des arts et Métiers en collaboration avec l’office du tourisme du 93 sont donc à encourager.

Vous souhaitez visiter à votre tour les réserves du Musée des arts et Métiers ? Des visites sont régulièrement organisées par le comité départemental du tourisme du 93. Pour vous inscrire, suivez le lien ! 

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