Huit idées de visites pour les Journées du Patrimoine 2016

Cette année, je n’assisterai pas aux Journées du Patrimoine… puisque je travaille justement à accueillir du public aux Journées du Patrimoine. Ce qui ne m’a pas empêché de me concocter un programme imaginaire de visites. Servez-vous, régalez-vous… et racontez-moi vos JEP !

Visuel des Journées du Patrimoine 2016

Visuel des Journées du Patrimoine 2016

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Projet 14-18 : novembre 1914 – avril 1915, la Belgique

Dans le dernier article, nous avions laissé Augustin à Etaples-sur-Mer, dans le Nord-Pas-de-Calais, un 22 octobre 1914. Après les intenses combats de Champagne, le 33e régiment d’artillerie est envoyé en Belgique, où il vient renforcer les troupes engagées dans la bataille d’Ypres. C’est une nouvelle phase du conflit qui commence, celle de la guerre de position.

Vue des ruines des Halles d'Ypres après la guerre. Agence Rol, voyage présidentiel en Belgique, 1920, Gallica/BnF

Vue des ruines des Halles d’Ypres après la guerre. Agence Rol, voyage présidentiel en Belgique, 1920, Gallica/BnF

A l’échelle de l’histoire d’Augustin, les premières lettres conservées de façon continue datent de décembre 1914, alors qu’il est encore dans les environs d’Ypres. Il restera en Belgique jusqu’au mois d’avril 1915.

Dans ce billet, je vais vous parler de la bataille de Flandres, à laquelle Augustin a participé. Il s’agit de placer le décor avant de nous lancer dans l’exploration des lettres d’Augustin, qui évoquent moins les combats que les choses du quotidien (les nouvelles des proches, l’attente du colis, la faim, le froid). Lire la suite de cet article »

1877, rendez-vous à la gare Saint-Lazare ou sur le pont de l’Europe

Des années durant, la gare Saint-Lazare a été ma porte d’entrée dans Paris. À l’époque — pourtant pas si lointaine — elle était vétuste, grisâtre, bruyante. Je n’irai pas jusqu’à regretter la vieille gare Saint-Lazare, mais il est vrai que la récente restauration l’a rendue certes claire mais aussi profondément banale : rien ne ressemble aujourd’hui plus à une gare parisienne qu’une autre gare parisienne — à l’exception peut-être de la monumentale Gare du Nord. Toutes sont devenues des galeries commerçantes où l’on prend presque accessoirement le train. Avec sa restauration, Saint-Lazare a perdu un peu de son aura de gare du XIXe siècle. Sa foule, ses bruits, son grand hangar gris : chaque voyage me renvoyait à l’époque impressionniste. La saleté qui encrassait ses verrières rappelait la fumée de vapeur peintes par Monet un siècle plus tôt. Mais Monet n’a pas été le seul des peintres « modernes » à élire ce motif : Caillebotte, Manet, Gœneutte, Anquetin… tous ont peint le quartier neuf de l’Europe.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l'Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

Gustave Caillebotte, Sur le pont de l’Europe, vers 1876-1880, Kimbell Art Museum, Fort Worth.

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L’heure de la rentrée pour Orion en aéroplane

Chers lecteurs,
Voici revenu le mois de septembre, la rentrée, les éternelles bonnes résolutions… et Orion en aéroplane !
Après une année difficile et quelques pauses forcées, l’aéroplane reprend ses vols réguliers. Au programme, un rattrapage des visites 2016, évoquées sur Facebook et Twitter, mais dont les récits manquaient aux pages d’Orion : ainsi, durant le mois de septembre et d’octobre, peut-être même de novembre, je vous emmènerai au Familistère de Guise, à la Sainte-Chapelle de Vincennes, dans une salle Labrouste tout juste rénovée, au Palais idéal du Facteur Cheval… ainsi que sur les traces de mon voyage estival à vélo, le long de la ViaRhôna.
Et puis, évidemment, je vais reprendre la publication des billets sur la vie d’Augustin Garnault, que je sais très attendue par certains lecteurs. Il faut dire qu’au cours du printemps, j’ai été de découvertes en surprises, que j’ai hâte de partager avec vous ! Dans les prochains billets, nous irons sur le front Belge pendant la bataille d’Ypres (hiver 1914-1915), nous essayerons de comprendre le rôle d’Augustin au sein de son régiment… et je vous révélerai une découverte qui a totalement changé mon regard sur « sa » Grande Guerre !
Depuis mon retour de vacances, je me replonge avec plaisir dans mes recherches généalogiques, même s’il est parfois difficile de se remettre dans le bain après deux mois d’interruption. Comment retrouver le fil du récit ? Une fois de plus, je regrette de ne pas avoir publié mes trouvailles au fur et à mesure…
Augustin et un camarade devant le canon

Augustin et un camarade devant le canon (archives familiales)

Cet automne va être également marqué par des nouveautés sur le plan perso et pro… mais il est encore trop tôt pour les évoquer ! Restez connectés, je vous en dis bientôt plus !

Le livre de demain

L’autre jour, en faisant l’inventaire des vieux papiers du grenier familial, je me désolais que la bibliothèque de mon arrière-grand-mère institutrice ne compte aucun titre de la collection du « Livre de demain », si intéressante du point de vue de l’histoire de l’édition et de l’histoire de l’estampe… Je ne me doutais pas que quelques instants plus tard, mon voeu allait être réalisé !

Colette, La fin de Chéri, texte illustré par Constant Le Breton, Edition Fayard, collection Le livre de demain, 1929.

Colette, La fin de Chéri, texte illustré par Constant Le Breton, Edition Fayard, collection Le livre de demain, 1929.

J’explorais un de ces vieux meubles typiques des années 50, fermés par des volets roulants en bois que l’on remontait. Enfant, j’étais très fouineuse et fouiller dans ce meuble me faisait très envie, bien que ce soit interdit. Une seule chose me retenait : j’avais peur que le volet en bois se coince ou sorte de ses rails et que je ne parvienne pas à le refermer. Ma bêtise aurait alors immédiatement sauté aux yeux des adultes !

Un dimanche pluvieux de mai, quinze ans plus tard, dûment autorisée, j’inspectais méticuleusement chaque étagère, à la recherche de papiers pouvant éclairer l’histoire familiale et m’émerveillant de tous les trésors que je dénichais : un cahier d’écolier à l’écriture régulière, au nom de mon arrière-grand-père, un herbier des années 50 constitué par ma grand-mère, un agenda griffonné d’additions et visiblement vieux de plus d’un siècle… et tout en bas, d’une pile de fascicules d’enseignement, j’ai repéré un dos caractéristique, inscrit du titre La Fin de Chéri.

Surprise autant qu’excitée, certaine de ce que j’allais trouver, j’extrais le livre de la pile. Mon intuition était la bonne : c’est bien l’édition chez Fayard, au Livre de demain, de La Fin de Chéri, signé Colette.

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Projet 14-18. Entrer en guerre, les premiers mois du conflit

Augustin Garnault était artilleur pendant la Première Guerre mondiale. Sur le blog, je partage avec vous mes recherches sur son parcours. Pour retrouver l’intégralité des articles, c’est ici.

De la « campagne contre l’Allemagne » d’Augustin, nous conservons une centaine de lettres, mais à l’exception de celle du 4 août 1914, aucune ne date des premiers mois du conflit. Comment s’est passée son entrée en guerre ? A quel moment a-t-il rencontré pour la première fois l’ennemi ? Qu’a-t-il ressenti en entendant à nouveau retentir le canon, ce canon qui avait tant fait souffrir ses oreilles pendant le service militaire ? Quel jour a-t-il croisé pour la première fois la mort ? Quel était son état d’esprit d’août à octobre 1914 ?

Toutes ces questions que je me pose, aucune lettre n’y répondra. Pourquoi ont-elles disparu ? Car s’il est certain qu’elles ont existé, cela restera un mystère.

Extrait d'une lettre d'Augustin à ses parents, datée du 15 janvier 1915. Archives familiales.

Extrait d’une lettre d’Augustin à ses parents, datée du 15 janvier 1915. Archives familiales.

Seule mention faite aux premiers mois de guerre, une lettre datée du 15 janvier 1915 et adressée à ses parents, dans laquelle il tire le bilan suivant : « Celui qui n’a pas fait la guerre ces deux mois-là ne peut se figurer la peine et la misère que nous avons eu car maintenant c’est plutôt la guerre de siège tandis que le premier mois, on était comme fou, 5 minutes à un endroit, 5 minutes dans l’autre (…) trempés jusqu’à la peau, le lendemain ça séchait sur le dos. Dans ce moment là, on couchait toujours dehors sans se faire aucun abris car dans la nuit on avait souvent des ordre pour foutrent le camp. »

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#VéloChateau : la boucle de la Marne et le château de Champs

Depuis longtemps nous cherchions une activité qui allie sport en plein air, culture et moment convivial. C’est ainsi qu’est né le projet #VéloChâteau, à savoir des sorties vélo entre amis, avec pour objectif la visite d’un monument ou d’un musée (château a été choisi pour la rime, mais cela aurait tout aussi bien pu être vélo-muséo!). Après trois sorties de rodage en solitaire ou accompagnée d’un ami (Colombe-Saint-Germain-en-Laye ; Paris-Sceaux (sans la visite du château) et Melun-Moret-sur-Loing (dont je vous avais parlé ici), nous avons enfin pu mettre notre concept à l’épreuve de notre groupe de copains. Ce dimanche 15 mai, nous étions 6 – un tandem et quatre vélos – à nous élancer sur les pistes du bord de Marne avec pour double objectif de voir la chocolaterie Meunier à Noisiel et de visiter le château de Champs-sur-Marne.

Le château de Champs, vu depuis les jardins

Le château de Champs, vu depuis les jardins

Étant donné que je n’allais pas faire arrêter le groupe à chaque fois que je voulais faire une photo, beaucoup des clichés qui illustrent ce billet sont tirés de Wikipedia ou de Gallica. Les crédits sont indiqués en légende. Lire la suite de cet article »

Projet 14-18 : la première lettre

Augustin Garnault était artilleur pendant la Première Guerre mondiale. Sur le blog, je partage avec vous mes recherches sur son parcours. Pour retrouver l’intégralité des articles, c’est ici.

La première lettre de notre histoire date du 4 août 1914. L’Allemagne vient de déclarer la guerre à la France ; Augustin n’est pas encore parti au front – il vient juste de rejoindre son régiment à Angers – mais déjà il entame sa correspondance avec son épouse.

Lettre d'Augustin à Cécile, 4 août 1914, archives familiales

Lettre d’Augustin à Cécile, 4 août 1914, archives familiales

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Chronique 9 – Que des expos !

Holà chers lecteurs ! Reprendre le blog est motivant et même si la remise en route de la machine est un peu difficile, je me sens « sur la bonne pente ». La chronique n°9 laissera la part belle aux expositions car j’ai retrouvé le courage d’aller au musée sans m’y traîner !

Vue de l'exposition Faire le Mur aux Arts Décoratifs

Vue de l’exposition Faire le Mur aux Arts Décoratifs

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Projet 14-18 : Augustin Garnault, la vie avant la guerre

Avant d’entrer dans le vif du sujet et de vous raconter la guerre d’Augustin Garnault, laissez-moi vous présenter les personnages de notre histoire : Augustin, ses parents, Auguste et Léontine, ses oncles, Jules et Henri, son épouse, Cécile… et bien d’autres, qui rejoindront le récit. 

La famille Garnault à Morton, vers 1893.

La famille Garnault à Morton, vers 1893.

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Projet 14-18 : sur les traces d’Augustin Garnault, introduction

Une liasse de cartes postales anciennes, quelques souvenirs familiaux… Un siècle après la Grande Guerre, peut-on, à partir de ces quelques traces ténues, tenter de reconstituer le parcours d’un ancêtre poilu ? C’est l’aventure dans laquelle je me suis lancée, à la recherche d’Augustin Garnault.  

Lors d'une trop rare permission, Cécile et Augustin Garnault, accompagné de leur fils et de sa grand mère Léontine

Lors d’une trop rare permission, Cécile et Augustin Garnault, accompagné de leur fils et de sa grand mère Léontine

Visages familiers

On l’appelait Cécile, mais son acte de naissance indique Angèle et sa tombe est marquée du prénom Céline. Nous sommes nées à un siècle d’intervalle et son prénom apparaît dans mon état civil. Aussi loin que je me souvienne, j’ai vu les yeux de ma mère briller en parlant de cette femme douce et aimante. Elle l’a connue au crépuscule de sa vie, ridée et fatiguée de cette histoire qu’elle a traversée : deux guerres mondiales et leur lot de privations et de deuils. De cette dame âgée, je n’ai connu que son regard doux, sa peau lisse et son visage élégant, fixé sur le papier albuminé d’un grand portrait devant lequel je passais chaque jour. Elle me fascinait par sa beauté et son histoire : mariée deux fois, le destin l’avait faite veuve deux fois, après quelques mois de mariage. Elle avait tout sacrifié pour son unique fils et aimé sans limite ses trois de petits-enfants et neuf arrière-petits-enfants. Lire la suite de cet article »

Une fenêtre sur mon chez-moi : Madrid, Gauguin et Rouen

Il y a quelques mois, je vous racontais mon émotion de voir en vrai l’église de Moret-sur-Loing après avoir tant de fois passé devant le tableau de Sisley conservé au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Quelques semaines plus tôt, c’est au détour d’une cimaise d’un musée madrilène que je me suis arrêtée net devant une toile de Gauguin figurant le quartier de mon enfance. Ce tableau, je le connaissais par cœur : un jour, il avait été reproduit sur la couverture du magazine de ma commune. Ma mère conservait très fièrement ce numéro au sommet d’une pile de revues dans les toilettes de la maison, où j’ai eu tout le loisir de le contempler pendant des années. Ce jour là, à Madrid, je ne m’attendais absolument pas à le voir « en vrai », d’où mon émotion.

Gauguin, un paturage sous l'église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

Paul Gauguin, Un paturage sous l’église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

C’est un petit tableau de format vertical, dominé par des teintes vertes : il figure un paysage champêtre, un fond de vallon planté de pommiers qui cachent quelques maisons. Une colline bouche l’horizon : à son sommet, derrière les branchages, la masse d’un édifice, celle de l’église de Bihorel, une commune limitrophe de Rouen. Ma commune. Lire la suite de cet article »

Chronique 8, ou le come back d’Orion en aéroplane.

«  Mais pourquoi je ne reçois plus les mails d’Orion en aéroplane ? Comment je fais pour me réabonner ? » demande la voix au téléphone. Le blog serait-il cassé ?
Non, non, que je te rassure, lecteur : Orion en aéroplane n’est pas cassé, il n’est pas mort non plus. Je faisais juste une petite pause. Pause nécessaire, pause contrainte : une recherche d’appartement, un déménagement, un agenda au bord de la saturation, une grosse fatigue, un petit coup de déprime et une to-do-list qui ne cessait de s’allonger. Ce genre de to-do-list tellement longue qu’elle vous décourage de commencer à la traiter.

Nouvel espace de travail ... temporairement rangé !

Nouvel espace de travail … temporairement rangé !

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Mystérieuse matrice au Musée d’Abbeville

En septembre dernier, de passage à Abbeville, la directrice du musée Boucher-de-Perthes m’a présenté quatre matrices d’estampe récemment découvertes dans leurs réserves afin que j’en choisisse une pour « l’œuvre du mois ». Des trois cuivres gravés et de la xylographie populaire qu’elle m’a proposés, j’ai sélectionné la planche la mieux conservée et la plus mystérieuse : un grand cuivre apparemment inachevé, où figurent un homme nu allongé, un lion, trois mulots et un melon. L’identifier a été une aventure pleine de rebondissements, que je raconterai lors d’une conférence à la bibliothèque d’Emonville le vendredi 12 février. Mais pour ceux qui n’auront pas l’occasion d’assister à cette rencontre, je vous propose une transcription libre et condensée de ma conférence !

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Bien étrange, cette matrice d’estampe : avec plus d’un tiers de la composition vide, elle semble au premier abord inachevée, comme si le graveur avait interrompu son travail pour effectuer un tirage d’état et qu’il ne l’avait jamais repris ensuite. Difficile à croire cependant : la matrice ne montre aucun défaut ni accident qui justifierait son abandon.

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Cela me surprend d’autant plus que les matrices sont rarement conservées dans les collections muséales, encore moins des planches inachevées. Comment celle-ci a-t-elle atterri dans les réserves d’Abbeville ?

Par ailleurs, au delà du tiers vide de la composition, il semble manquer quelque chose : la figure masculine nue, allongée, tourne son regard vers un élément qui la surplombe mais qui échappe à notre regard. Ce genre de figure est typique des encadrements gravés du XVIIe siècle. Aussi serait-on tenté de la rapprocher d’un almanach ou d’une thèse produite sous le règne de Louis XIV. Ces placards, de très grande taille, étaient souvent gravés et imprimés à l’aide de deux matrices : on collait ensuite manuellement les deux feuilles imprimées pour reconstituer la composition.

Un exemple d'Almanach : "Les étrennes royales, almanach pour l'année 1664" estampe éditée par Nicolas de Poilly, BnF/Gallica

Un exemple d’Almanach : « Les étrennes royales, almanach pour l’année 1664″ estampe éditée par Nicolas de Poilly, BnF/Gallica

Mais à Abbeville, aucune trace d’une « autre moitié » qui nous éclairerait sur le sujet de l’oeuvre.

Difficile, en l’absence de lettre ou de toute indication, d’identifier le graveur qui a réalisé cette planche : la facture du corps masculin évoque le XVIIe siècle. Le burin est classique et maîtrisé, typique de l’École Française du Grand Siècle. Un appel lancé à tout hasard sur Twitter confirme mon impression : de nombreuses personnes lancent les noms de quelques grands burinistes du règne de Louis XIV, Mellan, Edelinck, Poilly… mais rien dans les ouvrages qui leur sont consacrés ne correspond à cette figure. Quant à moi, je lance des requêtes iconographiques sur des grandes bases d’estampes en ligne (Gallica, Metropolitan Museum, Rijksmusum, Virtuelles kupferstichkabinett) et épluche les catalogues raisonnés des graveurs français de l’époque.

Consultés, quelques spécialistes de la période, Rémi Mathis, Gérald Castex restent perplexes : oui, tout renvoie au XVIIe siècle; mais quelque chose dans le tracé des tailles « cloche » et ne sonne pas comme il devrait. L’inachèvement de la planche pose question et semble s’expliquer difficilement. Enfin, à eux comme à moi, le lion qui occupe le coin inférieur gauche semble familier : d’où nous vient cette image mentale ? J’espérais bien qu’un de nous ait une intuition, reconnaisse la composition.

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Entretemps, à Abbeville, Agathe Jagerschmidt, la conservatrice du musée, a mis la main sur un tirage de la matrice, ce qui devrait faciliter les recherches : la composition sur la planche gravée est inversée par rapport à l’impression, ce qui complique toujours un peu les comparaisons. C’est notre jour de chance, car sur l’épreuve est indiqué au crayon à papier un nom : Émile Rousseaux.

Emile Rousseaux, Etude, troisième quart du XIXe siècle, tirage conservé au Musée Boucher de Perthes

Emile Rousseaux, Etude, troisième quart du XIXe siècle, tirage conservé au Musée Boucher de Perthes

Retrouver sur internet la trace de ce Rousseaux n’est pas bien long : un tour sur le site du Print Council of America et son super index des catalogues raisonnés pour apprendre l’existence d’un article consacré à notre graveur dans le bulletin de la Société d’émulation d’Abbeville. Et celui-ci est numérisé sur Gallica : elle est pas belle la vie de l’historien de l’art ?

Capture d'écran

Capture d’écran de la biographie d’Emile Rousseaux dans Gallica

Surprise ! Notre Rousseaux n’est pas du tout un contemporain de Louis XIV mais un homme du XIXe siècle. Voilà qui explique que sa manière « chiffonne » les spécialistes du XVIIe siècle !

Mais alors, pourquoi un homme de l’époque du progrès, de la gravure photomécanique, de la lithographie et du bois de bout a-t-il pu consacrer des heures à imiter la manière d’un graveur du XVIIe siècle ?

Un détour par sa biographie nous éclaire sur ce point. Fils d’un menuisier-ébéniste, Émile Rousseaux est né en 1831 à Abbeville. Enfant, il fréquente l’école de dessin municipale où il se révèle être un des meilleurs éléments. Un étudiant si doué que la ville lui accorde une subvention pour aller étudier à l’école des Beaux-Arts, à Paris.

S’il rate le prix de Rome, il fait néanmoins la fierté de sa commune en devenant un élève d’Henriquel-Dupont, un des graveurs les plus fameux du milieu du siècle.

Concurrencée par la lithographie, le bois de bout et bientôt la photographie, la pratique traditionnelle de la gravure au burin semble vivre ses dernières heures. Aux siècles précédents, on l’employait pour reproduire et diffuser les tableaux et les portraits. C’est une technique noble et exigeante, qui demande des années pour être pleinement maîtrisée.

Le burin se prête tout particulièrement à l’esthétique léchée et précise du courant néoclassique puis des Pompiers. Aussi la favorise-t-on encore pour interpréter les grands tableaux admirés au salon. Parmi les pièces de choix réalisées à l’époque et pour se donner une idée de la qualité des exécutions, je vous renvoie aux oeuvres de Brevic, Calamatta ou Mercuri…

Mais le burin souffre de sa rigueur et de sa longueur d’exécution : ses praticiens sont directement concurrencés par des techniques plus rapides et moins onéreuses comme la lithographie. Rousseaux a néanmoins fait le choix de cette voie difficile de la taille douce.

Il se forme à la meilleure école, s’appliquant à copier les graveurs du XVIIe siècle, les maîtres du « Beau Burin ». Sous le règne de Louis XIV, cette technique a atteint son apogée : la pratique est codifiée, normée, les graveurs emploient un vocabulaire précis de tailles et contre-tailles pour rendre le plus justement chaque effet, texture, matière.

La matrice qui nous intéresse ici est précisément une étude : Émile Rousseaux copie un fragment d’une gravure de Gérard Edelinck, un des plus fameux graveurs de son temps.

Edelinck d'après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, burin, 1680, tirage du Rikjsmuseum (détail)

Edelinck d’après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, burin, 1680, tirage du Rikjsmuseum (détail)

Le catalogue raisonné d’Émile Rousseaux indique qu’il a copié la thèse de Jean de Chantelou, gravée par Edelinck d’après Charles Blanc, mais cette transcription est étonnante : en remontant à la source, on se rend compte qu’il s’agit de la thèse de Colbert de Croissy (le frère cadet du Colbert que vous connaissez tous), et non celle de Chantelou, qui en est en fait le juge. De plus, la planche a bien été gravée par Edelinck, mais d’après Charles Le Brun ! Charles Le Blanc est un critique majeur de la période, possible que l’auteur du catalogue ait commis un lapsus.

Edelinck d'après Le Brun, Thèse

Edelinck d’après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, 1680, burin, épreuve du Rijksmuseum

Le terme de « thèse » peut surprendre et nous paraître anachronique. Au XVIIe siècle, des érudits soutiennent des thèses. A cette occasion, ils peuvent commander de grandes estampes, qui garderont la trace de l’événement : souvent, ces pièces sont dédicacées à un grand du royaume. Ce sont des pièces de belles factures, parfois composées par des artistes en vue et gravés par des interprètes de talent : la thèse de Colbert de Croissy a été composée par Le Brun, le premier peintre du roi ; Edelinck, un des meilleurs graveurs de son temps lui prête son burin. Le poids de telles entreprises éditoriales est donc économiquement lourd à supporter et s’inscrit dans les pratiques très codifiées de la cour, faites de relations de clientélisme et d’étiquette. La personne qui soutient sa thèse offre des tirages aux auditeurs présents et fait envoyer des exemplaires à ceux qu’elle souhaite honorer.

Dès que l’on voit l’original, la position de l’homme nu se comprend mieux : ce n’est effectivement qu’un élément d’encadrement. Pourquoi Émile Rousseaux a-t-il copié cette figure ? Probablement cette image appartenait-elle aux travaux qu’il a réalisés pour se préparer au prix de Rome de gravure, qui lui aurait permis de décrocher le sésame d’un séjour en Italie. Malgré ses efforts, il échoua mais deviendra tout de même un bon graveur : il y a de belles pièces à son catalogue ! Mais l’évolution technique et le goût étaient devenu défavorable à de tels graveurs traditionnels au burin. Cette matrice représente donc aussi la fin d’un monde…

Une des plus célèbres estampes de Rousseaux : le portrait de la Marquise de Sévigné, gravé en 1874 au burin, chalcographie du Louvre (tirage de l'ENSBA)

Une des plus célèbres estampes de Rousseaux : le portrait de la Marquise de Sévigné, gravé en 1874 au burin, chalcographie du Louvre (tirage de l’ENSBA)

Pour en savoir plus : rendez-vous le 12 février à 18h à la bibliothèque d’Emonville à Abbeville !

Tenir un blog (3) : partenariats et monétisation, jusqu’à quel prix ?

Après avoir parlé des raisons qui me poussent à tenir Orion en aéroplane et de mes pratiques d’écriture, je comptais clôre cette série de réflexions sur ma pratique du blogging culturel par un billet sur la monétisation, question qui a occupé une part importante de nos débats lors de la table ronde de Mémoire Vive, en décembre dernier.

Agence Rol, Geneviève Félix [allongée dans un lit, lisant un livre], photographie, 1922, Gallica/BnF

Agence Rol, Geneviève Félix [allongée dans un lit, lisant un livre], photographie, 1922, Gallica/BnF

La monétisation et les partenariats sont loin d’être mes sujets préférés, mais il faut reconnaître que lorsqu’on parle de blogging, ces questions reviennent souvent. Peut-on vivre d’un blog ? Une interrogation qui touche autant aux raisons de faire qu’aux moyens de faire. Bloguer apporte-t-il des avantages ? Une autre interrogation qui soulève celle de la transparence et de l’honnêteté face aux lecteurs, à une époque où le blogging se professionnalise et où les youtubeurs deviennent des influenceurs. Lire la suite de cet article »