Projet 14-18 : la première lettre

Augustin Garnault était artilleur pendant la Première Guerre mondiale. Sur le blog, je partage avec vous mes recherches sur son parcours. Pour retrouver l’intégralité des articles, c’est ici.

La première lettre de notre histoire date du 4 août 1914. L’Allemagne vient de déclarer la guerre à la France ; Augustin n’est pas encore parti au front – il vient juste de rejoindre son régiment à Angers – mais déjà il entame sa correspondance avec son épouse.

Lettre d'Augustin à Cécile, 4 août 1914, archives familiales

Lettre d’Augustin à Cécile, 4 août 1914, archives familiales

Mobilisation générale !

Comment ont-ils appris l’ordre de mobilisation ? Cécile et Augustin étaient-ils aux champs, ce samedi 1er août 1914, un peu après quatre heures de l’après-midi ? Comme toute la France rurale, Curçay était occupé aux moissons lorsque l’imminence de la guerre a interrompu les travaux des champs. Si dans les villes les rumeurs enflaient et que les mieux informés savaient le risque de guerre imminent, celle-ci fut une surprise pour la majorité des ruraux. Quelques jours auparavant, le 26 juillet, le ministère de l’Intérieur avait demandé aux préfets de convoquer les directeurs de journaux et de les convaincre de ne pas insister dans leurs pages sur la gravité de la situation internationale.

À Curçay, comme dans tout le pays loudunais, la préoccupation était donc plus aux travaux des champs qu’au lointain conflit austro-hongrois.

Curçay-sur-dive, aujourd'hui.

Curçay-sur-dive, aujourd’hui.

Ce samedi là, dans l’après-midi, un ordre est télégraphié à toutes les préfectures de France : celui de la mobilisation. De village en village, les gendarmes portent la nouvelle. Dans la campagne, les cloches sonnent le tocsin. Les villageois interrompent leur besogne et gagnent la place communale. Là, devant le perron de la mairie, la foule se presse. À Curçay, Ernest Piraudeau, l’élu local, lit à la population l’ordre de mobilisation générale que lui ont remis les gendarmes. Dans les heures qui suivront, le garde champêtre et afficheur municipal, M. Lasne ira jusque dans les hameaux isolés pour placarder l’avis.

Affiche de la mobilisation générale, 1er août 1914, Bibliothèque municipale de Lyon

Affiche de la mobilisation générale, 1er août 1914, Bibliothèque municipale de Lyon

Reste-t-il cette affiche dans les archives communales ? Des traces de la mobilisation générale? Des témoignages ? Il faudra que j’aille à la mairie du village pour le savoir…

Comment les habitants de Curçay ont-ils reçu la nouvelle ? Il y a longtemps que les historiens ont remis en cause le mythe des scènes de liesse et des soldats partant à la guerre la fleur au fusil. S’il y a bien eu des manifestations de patriotisme dans les gares et les grandes villes, la plupart des Français sont seulement résolus à faire leur devoir en « bon Français » selon la formule employée par mon aïeul. L’école, l’église, l’armée ont inculqué aux hommes le sentiment patriotique, le désir de revanche après la défaite de 1870 et l’obéissance. Défendre la nation devant la menace ennemie apparaît comme une nécessité, un devoir que l’on ne discute pas.

Dans les campagnes, expliquent André Loez et Rémi Cazals dans leur ouvrage Vivre et mourir dans les tranchées, l’annonce de la mobilisation est immédiatement perçue comme le début de la guerre. D’ailleurs, un témoignage retrouvé par Jacques Bouquet, l’auteur de 1914-1918, la Vienne. Un département de l’arrière dans la Grande Guerre, confirme cette confusion : « 4h 1/2 du soir : je suis à l’église. Des hommes se précipitent, effarés, par la porte et par l’escalier. Qu’y a-t-il ? Nous allons sonner le tocsin car la guerre est déclarée (…) 5h 1/2 : on s’est trompés : ce n’est pas la déclaration de guerre, c’est la mobilisation. Quel soulagement ! » rapporte en 1920 le curé-doyen de Saint-Gervais-Les-Trois-Clochers.

Partout, la séparation est douloureuse pour les familles, mais les codes sociaux veulent que l’on n’étale pas ses émotions sur la place publique. Aussi les femmes pleurent discrètement et les hommes serrent les dents.

Rejoindre le régiment

Augustin, qui a fini son service militaire deux ans plus tôt fait partie des mobilisés. À la maison, il conserve son livret militaire où est indiquée la procédure à suivre – où se rendre, quel jour. Car tous les soldats ne sont pas mobilisés au même moment : ce serait sinon ingérable pour les autorités ; casernes et gares seraient saturées. Dans le livret militaire, donc, un tampon indique quel jour, en cas de mobilisation, le soldat doit se présenter à la caserne.

Tableau de concordance des jours de mobilisation, paru dans le Petit Courrier le 2 août 1914, AD Maine-et-Loire

Tableau de concordance des jours de mobilisation, paru dans le Petit Courrier le 2 août 1914, AD Maine-et-Loire

Je n’ai malheureusement pas retrouvé le livret militaire d’Augustin, mais je suppose qu’il était convoqué au premier jour de la mobilisation puisqu’il est à Angers dès le 2 août.

Comment se sont déroulés les adieux à sa femme, à son fils ? Ses parents l’ont-ils accompagné à la gare de Saint-Léger-de-Montbrillais comme ils le faisaient du temps de son service militaire ? A-t-il eu le temps d’aller embrasser son oncle et sa tante, à Morton ?

La gare de Saint-Leger-de-Montbrillais au début du XXe siècle

La gare de Saint-Léger-de-Montbrillais au début du XXe siècle. carte postale trouvée sur le site Cparama

Augustin n’est bien sûr pas le seul à partir. Des dizaines d’autres jeunes gens du canton sont mobilisés. Combien ne reviendront pas ?

Arrivé à la gare Saint-Laud d’Angers, Augustin n’a qu’à suivre les réservistes qui se regroupent sous le panneau qui porte l’inscription 33e régiment. On les conduit à la caserne, où on leur remet l’uniforme et le matériel : ils entrent en civil et ressortent en soldat.

La caserne Langlois à Angers, après 1912. Carte postale trouvée sur un site de vente en ligne.

La caserne Langlois à Angers, après 1912. Carte postale trouvée sur un site de vente en ligne.

À la caserne du quartier Langlois, nouvellement construite pour le 33e RAC, Augustin retrouve quelques garçons de sa classe d’âge et surtout le capitaine avec qui il a effectué son service militaire. « Quand je suis parti d’Angers, mon capitaine était content que je sois avec lui. » confira Augustin à ses parents le 15 avril 1915.

Augustin Garnault, probablement à la fin de son service militaire, donc vers 1911-1912

Augustin Garnault, probablement à la fin de son service militaire, donc vers 1911-1912

Angers, le 4 août 1914

« Depuis deux jours dans la ville d’Angers nous sommes des milliers à circuler » écrit-il à Cécile. Difficile d’imaginer l’effervescence qui règne dans les rues de la ville, autour des casernes et de la gare. Des dizaines de milliers d’hommes se présentent au corps. Les journaux locaux, comme Le Petit Courrier témoignent également de cette agitation inhabituelle.

Mais faut-il vraiment faire confiance aux récits que dressent les journalistes ? Tout au long du conflit, les journaux recevront des directives pour maintenir le moral des Français. Ainsi, dans les jours qui suivent la mobilisation, les reporters et pigistes, pris dans l’élan patriotique, insistent plus volontiers sur l’héroïsme des soldats, leurs touchants adieux aux êtres chéris et sur le spectacle des jeunes hommes défilant en tenue militaire que sur les douloureuses séparations.

J’aurais aimé trouver des photographies des rues d’Angers dans les premiers jours d’août 1914, mais il semble qu’il n’en existe pas. Un archiviste de la ville m’a seulement signalé une photographie, parue dans la presse, qui montre la gare Saint-Laud en août 1914.

La première lettre

C’est donc là, dans ce contexte, qu’Augustin écrit sa première lettre du conflit, du moins la première que nous conservons. Lettre de séparation, qui se veut rassurante, pleine d’espoir.

Chère petite femme,

Ne t’ennuies pas, sois aussi brave comme je le suis, je suis [armé?]. Je viens de t’envoyer une lettre avec tous les camarades de ma classe, des Maréchaux de Logis de ma classe aussi, alors il faut marcher, nous y allons tous bravement tous en coeur. Il faut espérer qu’il n’y aura pas de mal et que nous serons les vainqueurs, ce n’est pas comme si j’étais seul. Depuis 2 jours dans la ville d’Angers nous sommes des milliers à circuler, je crois que demain 5 août nous allons vers Langres dans la Haute-Marne mais ce n’est pas sûr. Je te prie d’embrasser toujours mon petit Gaëtan pour moi, je vous embrasse tous deux bien fort tous les jours. Ne te fait pas de chimères, faites comme vous le pouvez, espérance de se revoir d’ici peu.

Écris-moi et me fait voir que tu es comme moi, je suis bon français et ne recule pas.

Bien le bonjour à tous.

Comme je te le dis ne compte pas sur mes correspondances, car nous n’aurons pas toujours le temps, je ferai mon possible et il pourrait se faire que la circulation n’aura pas lieu.

Nous n’avons pas beaucoup de temps à nous.

Ton petit homme qui ne t’oubliras jamais aussi mon petit Gaëtan et vous tous ne vous désolez pas .

Voici mon adresse ; Garnault Augustin au 9e corps de l’armée, 18e division, 33e d’artillerie, 3e batterie à suivre.

… à suivre, donc.

Entrefilet paru dans Le Petit Courrier du 6 août 1914. Archives départementales du Maine-et-Loire

Entrefilet paru dans Le Petit Courrier du 6 août 1914. Archives départementales du Maine-et-Loire

Bibliographie

Pour comprendre l’impact de la mobilisation sur la vie d’un cultivateur du Poitou et imaginer dans quel contexte la séparation s’est produite, je me suis appuyée sur plusieurs ouvrages, dont Vivre et mourir dans les tranchées d’André Loez et Rémi Cazals et Survivre au front, 1914-1918, les poilus entre contrainte et consentement, de François Cochet. Les deux premiers chapitres de ce livre dépeignent la société française en 1914 et ses codifications sociales, ainsi que l’apprentissage du consentement des futurs soldats au cours de leur enfance puis de leur service militaire. Mais c’est l’ouvrage de Clémentine Vidal-Naquet, Couples dans la Grande Guerre qui m’a éclairée le plus précisément sur les séparations au moment de la mobilisation. Ses analyses sur l’expression des émotions ressenties par les acteurs et sur le traitement dans la presse des scènes d’adieu sont passionnantes, que j’aurais aimé savoir transcrire avec plus de finesse dans ce billet.

Le catalogue de l’exposition des Archives nationales, Août 1914, tous en guerre ! m’a beaucoup éclairée sur le processus de mobilisation de la nation et sur le rôle des préfets et des maires dans les premiers mois de la guerre.

Enfin, j’ai puisé des éléments de contexte local dans le livret édité par les Archives départementales des Deux-Sèvres, Loin du front… un front intérieur, Les Deux Sèvres dans la Grande Guerre et dans le précieux livre de Jacques Bouquet, 1914-1918, la Vienne, un département dans la Grande Guerre. Je remercie chaleureusement Élisabeth qui m’a envoyé quelques informations publiées dans le catalogue des AD du Maine-et-Loire, L’Anjou dans la Grande Guerre ainsi que les archivistes des AD de la Vienne et du Maine-et-Loire pour leur aide.

Chronique 9 – Que des expos !

Holà chers lecteurs ! Reprendre le blog est motivant et même si la remise en route de la machine est un peu difficile, je me sens « sur la bonne pente ». La chronique n°9 laissera la part belle aux expositions car j’ai retrouvé le courage d’aller au musée sans m’y traîner !

Vue de l'exposition Faire le Mur aux Arts Décoratifs

Vue de l’exposition Faire le Mur aux Arts Décoratifs

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Projet 14-18 : Augustin Garnault, la vie avant la guerre

Avant d’entrer dans le vif du sujet et de vous raconter la guerre d’Augustin Garnault, laissez-moi vous présenter les personnages de notre histoire : Augustin, ses parents, Auguste et Léontine, ses oncles, Jules et Henri, son épouse, Cécile… et bien d’autres, qui rejoindront le récit. 

La famille Garnault à Morton, vers 1893.

La famille Garnault à Morton, vers 1893.

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Projet 14-18 : sur les traces d’Augustin Garnault, introduction

Une liasse de cartes postales anciennes, quelques souvenirs familiaux… Un siècle après la Grande Guerre, peut-on, à partir de ces quelques traces ténues, tenter de reconstituer le parcours d’un ancêtre poilu ? C’est l’aventure dans laquelle je me suis lancée, à la recherche d’Augustin Garnault.  

Lors d'une trop rare permission, Cécile et Augustin Garnault, accompagné de leur fils et de sa grand mère Léontine

Lors d’une trop rare permission, Cécile et Augustin Garnault, accompagné de leur fils et de sa grand mère Léontine

Visages familiers

On l’appelait Cécile, mais son acte de naissance indique Angèle et sa tombe est marquée du prénom Céline. Nous sommes nées à un siècle d’intervalle et son prénom apparaît dans mon état civil. Aussi loin que je me souvienne, j’ai vu les yeux de ma mère briller en parlant de cette femme douce et aimante. Elle l’a connue au crépuscule de sa vie, ridée et fatiguée de cette histoire qu’elle a traversée : deux guerres mondiales et leur lot de privations et de deuils. De cette dame âgée, je n’ai connu que son regard doux, sa peau lisse et son visage élégant, fixé sur le papier albuminé d’un grand portrait devant lequel je passais chaque jour. Elle me fascinait par sa beauté et son histoire : mariée deux fois, le destin l’avait faite veuve deux fois, après quelques mois de mariage. Elle avait tout sacrifié pour son unique fils et aimé sans limite ses trois de petits-enfants et neuf arrière-petits-enfants. Lire la suite de cet article »

Une fenêtre sur mon chez-moi : Madrid, Gauguin et Rouen

Il y a quelques mois, je vous racontais mon émotion de voir en vrai l’église de Moret-sur-Loing après avoir tant de fois passé devant le tableau de Sisley conservé au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Quelques semaines plus tôt, c’est au détour d’une cimaise d’un musée madrilène que je me suis arrêtée net devant une toile de Gauguin figurant le quartier de mon enfance. Ce tableau, je le connaissais par cœur : un jour, il avait été reproduit sur la couverture du magazine de ma commune. Ma mère conservait très fièrement ce numéro au sommet d’une pile de revues dans les toilettes de la maison, où j’ai eu tout le loisir de le contempler pendant des années. Ce jour là, à Madrid, je ne m’attendais absolument pas à le voir « en vrai », d’où mon émotion.

Gauguin, un paturage sous l'église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

Paul Gauguin, Un paturage sous l’église de Bihorel, huile sur toile, 1884, Musée Thyssen Bornemisza, Madrid (détail)

C’est un petit tableau de format vertical, dominé par des teintes vertes : il figure un paysage champêtre, un fond de vallon planté de pommiers qui cachent quelques maisons. Une colline bouche l’horizon : à son sommet, derrière les branchages, la masse d’un édifice, celle de l’église de Bihorel, une commune limitrophe de Rouen. Ma commune. Lire la suite de cet article »

Chronique 8, ou le come back d’Orion en aéroplane.

«  Mais pourquoi je ne reçois plus les mails d’Orion en aéroplane ? Comment je fais pour me réabonner ? » demande la voix au téléphone. Le blog serait-il cassé ?
Non, non, que je te rassure, lecteur : Orion en aéroplane n’est pas cassé, il n’est pas mort non plus. Je faisais juste une petite pause. Pause nécessaire, pause contrainte : une recherche d’appartement, un déménagement, un agenda au bord de la saturation, une grosse fatigue, un petit coup de déprime et une to-do-list qui ne cessait de s’allonger. Ce genre de to-do-list tellement longue qu’elle vous décourage de commencer à la traiter.

Nouvel espace de travail ... temporairement rangé !

Nouvel espace de travail … temporairement rangé !

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Mystérieuse matrice au Musée d’Abbeville

En septembre dernier, de passage à Abbeville, la directrice du musée Boucher-de-Perthes m’a présenté quatre matrices d’estampe récemment découvertes dans leurs réserves afin que j’en choisisse une pour « l’œuvre du mois ». Des trois cuivres gravés et de la xylographie populaire qu’elle m’a proposés, j’ai sélectionné la planche la mieux conservée et la plus mystérieuse : un grand cuivre apparemment inachevé, où figurent un homme nu allongé, un lion, trois mulots et un melon. L’identifier a été une aventure pleine de rebondissements, que je raconterai lors d’une conférence à la bibliothèque d’Emonville le vendredi 12 février. Mais pour ceux qui n’auront pas l’occasion d’assister à cette rencontre, je vous propose une transcription libre et condensée de ma conférence !

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Bien étrange, cette matrice d’estampe : avec plus d’un tiers de la composition vide, elle semble au premier abord inachevée, comme si le graveur avait interrompu son travail pour effectuer un tirage d’état et qu’il ne l’avait jamais repris ensuite. Difficile à croire cependant : la matrice ne montre aucun défaut ni accident qui justifierait son abandon.

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Cela me surprend d’autant plus que les matrices sont rarement conservées dans les collections muséales, encore moins des planches inachevées. Comment celle-ci a-t-elle atterri dans les réserves d’Abbeville ?

Par ailleurs, au delà du tiers vide de la composition, il semble manquer quelque chose : la figure masculine nue, allongée, tourne son regard vers un élément qui la surplombe mais qui échappe à notre regard. Ce genre de figure est typique des encadrements gravés du XVIIe siècle. Aussi serait-on tenté de la rapprocher d’un almanach ou d’une thèse produite sous le règne de Louis XIV. Ces placards, de très grande taille, étaient souvent gravés et imprimés à l’aide de deux matrices : on collait ensuite manuellement les deux feuilles imprimées pour reconstituer la composition.

Un exemple d'Almanach : "Les étrennes royales, almanach pour l'année 1664" estampe éditée par Nicolas de Poilly, BnF/Gallica

Un exemple d’Almanach : « Les étrennes royales, almanach pour l’année 1664″ estampe éditée par Nicolas de Poilly, BnF/Gallica

Mais à Abbeville, aucune trace d’une « autre moitié » qui nous éclairerait sur le sujet de l’oeuvre.

Difficile, en l’absence de lettre ou de toute indication, d’identifier le graveur qui a réalisé cette planche : la facture du corps masculin évoque le XVIIe siècle. Le burin est classique et maîtrisé, typique de l’École Française du Grand Siècle. Un appel lancé à tout hasard sur Twitter confirme mon impression : de nombreuses personnes lancent les noms de quelques grands burinistes du règne de Louis XIV, Mellan, Edelinck, Poilly… mais rien dans les ouvrages qui leur sont consacrés ne correspond à cette figure. Quant à moi, je lance des requêtes iconographiques sur des grandes bases d’estampes en ligne (Gallica, Metropolitan Museum, Rijksmusum, Virtuelles kupferstichkabinett) et épluche les catalogues raisonnés des graveurs français de l’époque.

Consultés, quelques spécialistes de la période, Rémi Mathis, Gérald Castex restent perplexes : oui, tout renvoie au XVIIe siècle; mais quelque chose dans le tracé des tailles « cloche » et ne sonne pas comme il devrait. L’inachèvement de la planche pose question et semble s’expliquer difficilement. Enfin, à eux comme à moi, le lion qui occupe le coin inférieur gauche semble familier : d’où nous vient cette image mentale ? J’espérais bien qu’un de nous ait une intuition, reconnaisse la composition.

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Emile Rousseau, étude, milieu XIXe siècle, cuivre gravé, Musée Boucher de Perthes, Abbeville

Entretemps, à Abbeville, Agathe Jagerschmidt, la conservatrice du musée, a mis la main sur un tirage de la matrice, ce qui devrait faciliter les recherches : la composition sur la planche gravée est inversée par rapport à l’impression, ce qui complique toujours un peu les comparaisons. C’est notre jour de chance, car sur l’épreuve est indiqué au crayon à papier un nom : Émile Rousseaux.

Emile Rousseaux, Etude, troisième quart du XIXe siècle, tirage conservé au Musée Boucher de Perthes

Emile Rousseaux, Etude, troisième quart du XIXe siècle, tirage conservé au Musée Boucher de Perthes

Retrouver sur internet la trace de ce Rousseaux n’est pas bien long : un tour sur le site du Print Council of America et son super index des catalogues raisonnés pour apprendre l’existence d’un article consacré à notre graveur dans le bulletin de la Société d’émulation d’Abbeville. Et celui-ci est numérisé sur Gallica : elle est pas belle la vie de l’historien de l’art ?

Capture d'écran

Capture d’écran de la biographie d’Emile Rousseaux dans Gallica

Surprise ! Notre Rousseaux n’est pas du tout un contemporain de Louis XIV mais un homme du XIXe siècle. Voilà qui explique que sa manière « chiffonne » les spécialistes du XVIIe siècle !

Mais alors, pourquoi un homme de l’époque du progrès, de la gravure photomécanique, de la lithographie et du bois de bout a-t-il pu consacrer des heures à imiter la manière d’un graveur du XVIIe siècle ?

Un détour par sa biographie nous éclaire sur ce point. Fils d’un menuisier-ébéniste, Émile Rousseaux est né en 1831 à Abbeville. Enfant, il fréquente l’école de dessin municipale où il se révèle être un des meilleurs éléments. Un étudiant si doué que la ville lui accorde une subvention pour aller étudier à l’école des Beaux-Arts, à Paris.

S’il rate le prix de Rome, il fait néanmoins la fierté de sa commune en devenant un élève d’Henriquel-Dupont, un des graveurs les plus fameux du milieu du siècle.

Concurrencée par la lithographie, le bois de bout et bientôt la photographie, la pratique traditionnelle de la gravure au burin semble vivre ses dernières heures. Aux siècles précédents, on l’employait pour reproduire et diffuser les tableaux et les portraits. C’est une technique noble et exigeante, qui demande des années pour être pleinement maîtrisée.

Le burin se prête tout particulièrement à l’esthétique léchée et précise du courant néoclassique puis des Pompiers. Aussi la favorise-t-on encore pour interpréter les grands tableaux admirés au salon. Parmi les pièces de choix réalisées à l’époque et pour se donner une idée de la qualité des exécutions, je vous renvoie aux oeuvres de Brevic, Calamatta ou Mercuri…

Mais le burin souffre de sa rigueur et de sa longueur d’exécution : ses praticiens sont directement concurrencés par des techniques plus rapides et moins onéreuses comme la lithographie. Rousseaux a néanmoins fait le choix de cette voie difficile de la taille douce.

Il se forme à la meilleure école, s’appliquant à copier les graveurs du XVIIe siècle, les maîtres du « Beau Burin ». Sous le règne de Louis XIV, cette technique a atteint son apogée : la pratique est codifiée, normée, les graveurs emploient un vocabulaire précis de tailles et contre-tailles pour rendre le plus justement chaque effet, texture, matière.

La matrice qui nous intéresse ici est précisément une étude : Émile Rousseaux copie un fragment d’une gravure de Gérard Edelinck, un des plus fameux graveurs de son temps.

Edelinck d'après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, burin, 1680, tirage du Rikjsmuseum (détail)

Edelinck d’après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, burin, 1680, tirage du Rikjsmuseum (détail)

Le catalogue raisonné d’Émile Rousseaux indique qu’il a copié la thèse de Jean de Chantelou, gravée par Edelinck d’après Charles Blanc, mais cette transcription est étonnante : en remontant à la source, on se rend compte qu’il s’agit de la thèse de Colbert de Croissy (le frère cadet du Colbert que vous connaissez tous), et non celle de Chantelou, qui en est en fait le juge. De plus, la planche a bien été gravée par Edelinck, mais d’après Charles Le Brun ! Charles Le Blanc est un critique majeur de la période, possible que l’auteur du catalogue ait commis un lapsus.

Edelinck d'après Le Brun, Thèse

Edelinck d’après Le Brun, Thèse de Colbert de Croissy, 1680, burin, épreuve du Rijksmuseum

Le terme de « thèse » peut surprendre et nous paraître anachronique. Au XVIIe siècle, des érudits soutiennent des thèses. A cette occasion, ils peuvent commander de grandes estampes, qui garderont la trace de l’événement : souvent, ces pièces sont dédicacées à un grand du royaume. Ce sont des pièces de belles factures, parfois composées par des artistes en vue et gravés par des interprètes de talent : la thèse de Colbert de Croissy a été composée par Le Brun, le premier peintre du roi ; Edelinck, un des meilleurs graveurs de son temps lui prête son burin. Le poids de telles entreprises éditoriales est donc économiquement lourd à supporter et s’inscrit dans les pratiques très codifiées de la cour, faites de relations de clientélisme et d’étiquette. La personne qui soutient sa thèse offre des tirages aux auditeurs présents et fait envoyer des exemplaires à ceux qu’elle souhaite honorer.

Dès que l’on voit l’original, la position de l’homme nu se comprend mieux : ce n’est effectivement qu’un élément d’encadrement. Pourquoi Émile Rousseaux a-t-il copié cette figure ? Probablement cette image appartenait-elle aux travaux qu’il a réalisés pour se préparer au prix de Rome de gravure, qui lui aurait permis de décrocher le sésame d’un séjour en Italie. Malgré ses efforts, il échoua mais deviendra tout de même un bon graveur : il y a de belles pièces à son catalogue ! Mais l’évolution technique et le goût étaient devenu défavorable à de tels graveurs traditionnels au burin. Cette matrice représente donc aussi la fin d’un monde…

Une des plus célèbres estampes de Rousseaux : le portrait de la Marquise de Sévigné, gravé en 1874 au burin, chalcographie du Louvre (tirage de l'ENSBA)

Une des plus célèbres estampes de Rousseaux : le portrait de la Marquise de Sévigné, gravé en 1874 au burin, chalcographie du Louvre (tirage de l’ENSBA)

Pour en savoir plus : rendez-vous le 12 février à 18h à la bibliothèque d’Emonville à Abbeville !

Tenir un blog (3) : partenariats et monétisation, jusqu’à quel prix ?

Après avoir parlé des raisons qui me poussent à tenir Orion en aéroplane et de mes pratiques d’écriture, je comptais clôre cette série de réflexions sur ma pratique du blogging culturel par un billet sur la monétisation, question qui a occupé une part importante de nos débats lors de la table ronde de Mémoire Vive, en décembre dernier.

Agence Rol, Geneviève Félix [allongée dans un lit, lisant un livre], photographie, 1922, Gallica/BnF

Agence Rol, Geneviève Félix [allongée dans un lit, lisant un livre], photographie, 1922, Gallica/BnF

La monétisation et les partenariats sont loin d’être mes sujets préférés, mais il faut reconnaître que lorsqu’on parle de blogging, ces questions reviennent souvent. Peut-on vivre d’un blog ? Une interrogation qui touche autant aux raisons de faire qu’aux moyens de faire. Bloguer apporte-t-il des avantages ? Une autre interrogation qui soulève celle de la transparence et de l’honnêteté face aux lecteurs, à une époque où le blogging se professionnalise et où les youtubeurs deviennent des influenceurs. Lire la suite de cet article »

Vigipirate : ces monuments que nous ne verrons plus

Après génération Y, génération geek, génération précaire, ma génération s’est vue décerner le titre de « génération Bataclan ». Sur Twitter, quelqu’un a émis l’idée que nous étions plutôt la « génération Vigipirate », impression que je partage également. À 26 ans, j’ai vécu plus des deux tiers de ma vie sous « Vigipirate ». C’est à peine si les enfants de ma génération sauraient dire « comment » et « pourquoi » ça a commencé (NB : les attentats du RER à Paris). Depuis 1996, nous n’avons jamais quitté les plus hauts niveaux de Vigipirate, alternant de l’orange au rouge écarlate. Au point qu’en 2014, la situation ayant tellement duré, les décideurs ont supprimé le code couleur (après dix ans de rouge, à quoi bon espérer revenir au vert ?).

Vue du Palais de Justice de Rouen

Vue du Palais de Justice de Rouen

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Les taureaux de Bordeaux : Goya lithographe

Des gravures de Goya, on connaît surtout les Caprices et la très célèbre « Le Sommeil de la Raison engendre des monstres » qui aurait du servir de frontispice à la série. On connaît moins, en revanche, les dernières pièces de sa vie, les quatre tauromachies lithographiées. Elles comptent parmi les chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’estampe.

Goya, Plaza Parida, les taureaux de Bordeaux, lithographie, 1825, Gallica/BnF

Goya, Plaza Parida, les taureaux de Bordeaux, lithographie, 1825, Gallica/BnF

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Tenir un blog (2) : écrire au quotidien

Ça va bientôt faire 4 ans que je tiens ce blog. 4 ans et près de 225 billets publiés. 4 ans et tant de progrès et d’avancées : sur le plan technique, professionnel, humain, relationnel : je peine à mesurer tout ce que ce carnet virtuel m’a apporté. Tout le temps qu’il m’a pris aussi. Chaque billet représente à lui seul une vingtaine d’heures de travail, de la documentation à la mise en ligne : rédaction, relecture, réécriture, illustration, veille sur les réseaux sociaux.

Les carnets dans lesquels naissent les billets d'Orion en aéroplane...

Les carnets dans lesquels naissent les billets d’Orion en aéroplane…

Pour ce second volet de ma série « retour / compléments de la table ronde sur le blogging culturel», j’avais  envie de parler un peu des coulisses du blog, de la manière dont je le construis. Vous parler aussi de mes doutes, des envies que j’ai quant à ses développements…

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Trois siècles de tourisme à Paris

Paris est une des destinations les plus prisées des touristes : chaque année, ils sont des millions à fouler le trottoir des Champs-Elysées, les parquets du Louvre et les pavés de Montmartre, irriguant tout un pan de l’économie française.  Alors que les récents attentats inquiètent sur la vitalité du secteur, la galerie des bibliothèques de la ville propose un regard sur trois siècles d’histoire du tourisme dans la capitale.

Jules Chéret, Champs-Elysées. Jardin de Paris, affiche lithographiée, 1890, Gallica/BnF

Jules Chéret, Champs-Elysées. Jardin de Paris, affiche lithographiée, 1890, Gallica/BnF

Je ne pouvais pas rater cette exposition qui croise plusieurs de mes centres d’intérêt : l’histoire de Paris, mais aussi l’histoire du tourisme, pratique qui m’interroge continuellement depuis que je voyage moi-même. En 2014, dans le cadre de mon master à l’École des Chartes, j’avais travaillé sur les guides de Paris au XVIIIe siècle ; la rencontre avec Damien Petermann, doctorant qui consacre ses recherches aux représentations des villes à travers le tourisme avait achevé de me passionner pour ce champ d’études.

Affiches promotionnelles pour Paris, années 60 ou 70

Affiches promotionnelles pour Paris, années 60 ou 70

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Tenir un blog culture (1) : être légitime ?

Mercredi 16 décembre, Mémoire vive, un club d’étudiants de l’École du Louvre organisait une table ronde sur les blogs culturels. Louvre pour tous (Bernard Hasquenoph), Culturez-vous (Antoine Vitek et Cécile Corne), Je  beurre ma tartine (Louise Deglin et Agathe Torres) et moi-même étions invités à présenter nos blogs respectifs et notre vision de ce que le blogging peut apporter à la Culture. C’était la première expérience de table ronde pour le club et pour certains d’entre nous, aussi l’heure est passée assez vite. Après coup, il y a toujours des regrets parce qu’on est passé trop rapidement sur certains aspects, qu’on aurait voulu dire mille autres choses… Aussi, en rentrant chez moi, j’ai poursuivi l’interrogation commencée quelque jours plutôt : c’est quoi être blogueur culture en 2016 pour moi ? Qu’est-ce que ce blog m’apporte ?

Table de travail nomade

Table de travail nomade : travaux d’écriture

Alors, j’ai décidé de faire comme François Bon : prolonger l’intervention sur mon blog, car c’est finalement toujours plus facile pour moi à l’écrit. Compte-rendu et prolongations en trois actes ! Lire la suite de cet article »

Salon Pages, rencontre avec le livre d’artiste

Le dernier week-end de novembre, j’étais conviée pour les Nouvelles de l’Estampe au Salon Pages, un salon consacré au livre d’artiste et à la bibliophilie contemporaine.

La fille André Beuchat présentant les oeuvres de son père sur le stand Alma Charta

La fille d’André Beuchat présentant les oeuvres de son père sur le stand Alma Charta

Un domaine auquel je ne connais presque rien : certes, j’ai étudié quelques belles éditions illustrées durant ma scolarité, mais uniquement pour des périodes anciennes. Si je suis curieuse du livre d’artiste contemporain, je ne possède aucune grille de lecture ou référent pour apprécier à leur juste valeur les productions. A cela s’ajoute la difficulté d’accès du livre : au contraire d’images accrochées sur un mur, que l’on peut contempler en restant sagement à distance, le livre, lui, ne se dévoile que si on le manipule. Dans un salon, il implique pour le visiteur d’interagir avec l’objet, ce qui occasionne une certaine prise de risque : bien souvent, il faut adresser quelques mots à l’exposant, avant de s’autoriser à toucher l’objet du désir. Cela ne peut qu’intimider le néophyte surtout quand, comme moi, on n’est mû que par la curiosité et que l’on n’a aucune intention ou moyen d’acheter.

Stand du Bois Gravé

Stand du Bois Gravé

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Chronique hebdomadaire #7 : ambiance de vacances

À la veille de la rentrée, il est temps de tenir mes bonnes résolutions 2016 et de remplir mon exercice hebdomadaire de la chronique. Voici que se clôturent dix jours de vacances reposantes. J’ai peu à raconter, car je ne suis pas beaucoup sortie : mon compteur à expo est inhabituellement bas, mais de grande qualité : tout ce que j’ai vu ces derniers temps m’a séduit.

Un résumé représentatif de mes vacances :)

Un résumé représentatif de mes vacances :)

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